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Full text of "Leconte de Lisle, d'après des documents nouveaux"

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LECONTE DE LISLE 



DU MÊME AUTEUR : 

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'>(3^ MARIUS-ARY LEBLOND 



Leconte de Lisle 



D'après des documents nouveaux 



LA VIE. LA JEUNESSE REPUBLICAINE 

ET SENTIMENTALE. l'aRT ET l'aGTION. L* ACTION PUBLIQUE. 

ART, FORME IMPERSONNELLE DE L*ACriON. l'aNTICFIRISTIANISME . 

LE PESSIMISTE SOCIALISTE. l'iIELLÉNISME REPUBLICAIN. 

L*IDÉAL PRIMITIVISTE . LE PATRIOTISME COLONIAL. 

l'île natale ET LE GENIE ARYEN. 



DEUXIÈME ÉDITION 




PARIS 

SOCIÉTÉ DV MERGVRE DE FRANCE 

XXVI, nvr. n k c o n d é , x x v i 



JUSTIFICATION DU TIRAGE 



r^ K 9 

ô a fO 



PQ 






Droits de iraduclion et de reproduction réservés pour tous pays, y compris 
la Suède et la Norvège. 



LEON DIERX 

ET A LA MÉMOIRE DE 

JOSÉ-MARIA DE HEREDIA 

\ii,r a mis de l.econlc de Lisle ; 

aux grands poètes et aux créoles. 



A\AINT-PROPOS 



Leconte de Lisle est aujourd'hui universellement 
reconnu, et mêmeceux qui préfèrent une poésie moins 
élevée comprennent qa il faut V admirer même à tra- 
vers ce qu'ils appellent le ronron parnassien, comme 
on admire les vieux maîtres de la peinture derrière 
la patine de leurs toiles. Nous avions dès lors à nous 
proposer dans ce livre défaire apprécier an Leconte 
de Lisle exact et vivant, passionné et altruiste. fl im- 
portait avant tout de rectifier les erreurs nombreuses 
et parfois impertinentes des commentateurs que le 
hasard avait attachés à son œuvre et à sa vie : aussi 
avons-nous, à deux ou trois exceptions près, inter- 
rogé tous ceux qui ont approché le poète, lu les 
moindres lignes écrites sur luit étudié avec minutie 
la correspondance et les poésies inédites, les nouvelles 
inconnues de sa jeunesse, capitales pour déterminer 
le caractère, délimiter l'inspiration de Vile natale 
et l'éducation de la France. Comme on le verra, nous 
avons appuyé de citations tout ce que nous avancions, 
ne donnant toutefois ^ à cause de leur grande abon- 
dance et pour ne pas les présenter comme des œuvres 



LEGONTE DE LISLE 



d une forme littéraire définitive, que les fragments 
documentaires nécessaires à confirmer nos apprécia- 
tions ; nous avons toujours soigneusement indiqué po.r 
des points les suppressions de texte. Nous serions très 
reconnaissants à tous ceux qui voudraient compléter 
ou rectifier nos renseignements. 



CHAPITRE PREMIER 
l'enfance dans l'île 



Les horizons de l'île. — Le père et réducation républicaine. 

— Les lectures. — Les camarades. — Le désir de la France. 

— La senlimentalilé créole: les mélancolies et ses premières 
romances ; le jçoùt de la musique. — Une ville morte des 
Tropiques: Saint- Paul — Les premiers sentiments d'amour 
• t d'amitié. 



Leconte de Lisle est né en 1818 à Saint-Paul de 
la Réunion, alors Rourbon (i). Il quitta l'île de très 
bonne heure, y revint bientôt pour y demeurer 
jusqu'en iSSy. 

Comme ses grands-parents habitaient aux colli- 
nes de Saint-Paul, on peut dire qu'il découvrit le 
monde en le voyant de haut. La terre tropicale, par 
gradins de nuances, descend au rivage comme un 
verger fortuné où les bananiers près des palmiers, 



(i) Une note de Leconle de Lislc.communiquée par M™cJeanDor- 
nis à M. Tiercclin, porte : « Venu en France à trois ans, retourné 
à Bourbon avec ma famille à dix ans. » Or, selon Lacaussadé, il 
était à Nantes en i83o, ce qui le ferait naître en i8ao, date souvent 
donnée Sur le registre du baccalauréat ès-lettrcs, il est indiqué 
c né Je 29 novembre 1818 ». Un article documentaire de la Revue 
Bleue donne une autre date: aa octobre. 



10 LKCONTR HE LîSt.E 



les cocotiers se perchant au-dessus des papayers, 
laissent avec des scintillements d'oiseaux retomber 
leurs feuilles longues en forme de plumages entre 
les masses de letchys sombres et vernies comme 
l'Afrique, les manguiers bronzés de ITnde, les taka- 
makas malgaches, les girofliers des Moluques et les 
mangoustans soyeux de la Chine. Un encens de 
lumière mordoré voile d'une poussière de paillettes 
ces feuillages divers et inséparables, où les toits des 
maisons, toutes bâties de bois du pays, n'apparais- 
sent que roux comme des écorces, grisâtres, ondu- 
leusement, comme des lichens, ou parfois du rose 
poreux des grappes de letchys. Les yeux sont aveu- 
glés de cette beauté confuse et souriante aux teintes 
permanentes de printemps et d'aurore. On ne voit 
plus; on entend un bruissement changeant et inces- 
samment matinal. A l'entour sifflent les bengalis 
d'Asie, les perruches et les colibris, et soudain, dans 
le silence humide et crépitant comme la rosée, un 
bœuf de Tamatave pousse un mugissement caver- 
neux : puis tout retombe dans le mystère des mé- 
lodies infinies où toutes les rumeurs se roulent 
dans le grondement lointain des flots. L'âme est 
confondue d'harmonie et de mutisme. Par les on- 
dulations de l'air se propage l'émanation mielleuse 
des fleurs de liane, se répand l'odeur des sucre- 
ries. L'enfant mobile sous les bosquets aspire 
délicieusement les senteurs locales, il marche dans 
l'exhalaison des orangers et des bigarradiers.Mais 
avancé au bord des terrasses d'où l'on domine 
l'étendue, les bruits et les parfums de la terre ne 
parviennent plus que comme une brume de sons et 



1/JiNFANClC DANS L Il-I. 



de soleil, tout se confond dans une universelle 
évapora lion. Car, par delà le rivage au sable noir 
qu'argenle le ressac d'une vague droite, la mer des 
Indes, vermeille, en s'élevant vers le ciel, comble 
rhorizon. Rien ne peut détacher les yeux de Tocéan. 
Tandis que le regard dérive à la sinuosité des cou- 
rants nacrés, la pensée, dans un éblouissement, se 
projette, palpite et plane sur la mer — splendide 
et déserte ainsi qu'au commencement de la vie. 

Onrontcmple la mer la journée entière, on habite 
la mer, l'œil et Toreillesont emplis de sa miroitante 
sonorité, tandis que les poumons se gonflent du 
souffle salin, face à face on est ébloui par l'infinie 
intelligence des perspectives, on a la fièvre des 
« au-delà » et des « par-delà w. On juge tout à la 
mesure de l'espace, dans un vaste ensemble, on a 
le sens de la terre par rapport au ciel et à l'océan, 
on assiste au spectacle grandiose et charmant de 
la création qui se renouvelle d'elle-même, on 
regarde se former les nuages qui se reflètent à la 
surface plane, on voit le monde dans son ampleur 
et dans son déroulement de fraîche éternité, on ne 
vil pas en face de soi-même, mais en face de l'im- 
mensité qui compose rythmiquement ses renais- 
sances. 

Sous un firmament léger, la mer, pure, s'oflre 
comme un symbole de la sérénité cristalline. Mais 
pendant plusieurs mois les raz-de-marée, d'un 
assaut infatigable, précipitent sur la grève leur 
clameur de foule, une frénésie romantique et révo- 
lutionnaire bat au cœur sauvage des enfants qui 
regardent avec avidité l'eau s'écraser sur le roc et 



LECONTE DE LISLE 



jaillir vers le ciel. Cependant, vues de haut, les 
tempêtes les plus démontées s'enchaînent dans 
l'ensemble des choses, participent à l'harmonie 
panoramique des pajsag-es, rentrent dans le con- 
cert universel du mouvement barbare et souple : 
elles emplissent de véhémence et de solennité l'âme 
inconsciente qui se fortifie ainsi pour la vie la plus 
agitée. 

La nature vierge de l'île où naquit Leconte de 
Lisle n'a pas seulement inspiré le poète, mais 
déterminé l'homme. Les années qu'il y passa 
furent surtout celles, malléables, de l'enfance et de 
l'adolescence où le sens pittoresque est à peine 
éveillé, où la nature elle-même, tout en agissant 
profondément sur les sens, ne parle guère encore 
au jeune être qu'un langage social, invite à goûter 
la liberté du plein air. Nous savons et l'on verra 
que Charles-Marie Leconte de Lisle et ses amis, 
familiers du rivage de la baie vaste de Saint- Paul, 
y songeaient moins à admirer la splendeur de « l'E- 
den » où débarquèrent leurs pères, qu'à y rêver, 
au large des horizons, de terres idéales, de pays de 
l'esprit dont ils seraient les Colombs, s'avançant 
dans leurs entretiens jusqu'aux questions les plus 
reculées, séduits par Tinfini de la pensée humaine; 
et avant tout la mer leur était, suivant le temps, 
un spectacle de mansuétude ou de violence. 



Si on ne sait rien de sa première enfance, des 



l'enfance dans l'île i3 

vers qu'il écrivit pour ses amis, ses lettres, ses 
papiers, des phrases fidèlement recueillies, des 
traditions, des souvenirs évoqués et des paysages 
vus, permettent de faire revivre, avec une suf- 
fisante exactitude, la physionomie impérieuse et 
souriante de ces années d'adolescence. 

Au milieu de la beauté farouche et douce, 
qui « palpite » alentour, leurs jeunes âmes s'exal- 
tent aux noblesses de la vie, en g-énéreux propos, 
et les « soirs s'écoulent sur la grève au bruit pensif 
du flot que la vague soulève ;) à agiter, rythme 
sonore en leurs « cerveaux ardents », des « rêves 
de liberlé (j) »; causeries clairsemées au long des 
promenades par les routes et la plage, dissertations 
juvénilement graves en quelque retrait de la côte 
tourmentée de Saint-Gilles. Ils « parlent politique 
et religion », et, <( premiers bégaiements que lui 
arrache un instinct de justice sociale et religieuse », 
Leconte de Lisle (( divague sur l'iniquité ro- 
maine ». 

Il importe de le noter dès maintenant : le poète 
(le la Bâte Ecarlate ne procède nullement de Hugo, 
à cette époque orléaniste et pair de France, et dont 
les pièces les plus anticléricales, [notamment, de la 
Légendes des siècles, sont d'ailleurs bien posté- 

(i) Ces expressions sont rapportées de la pièce le Départ, qu'il 
ccinposa en 1887, à l'occasion de son départ de la Réunibn pour la 
France et qui porte l 'épigraphe : A mes amis, et des lettres écrites 
à son ami Adamolle. Les autographes se trouvent au lycée Leconte 
de Lisle (Saint-Denis, île de la Réunion). Leconte de Lisle y parle 
de « soirs écoulés sur la grève » et qu'il évoquera plus tard avec 
cision dans Lltra cœlos : 

Quand je restai couché sur le sable des grèves, 
La face vers le ciel et vers la liberté! etc. 



l4 LECONTE DK LISLE 

Heures môme à la publication en volume des Poè- 
mes antiques (Marc Ducloux, i852). Le libéralisme 
de Leconte de Lisle est tout autrement original et 
de source bien plus profonde que celui de Huy^o ou 
de quelques autres romantiques. Ceux-ci ne parvien- 
nent que lentement à une complète indépendance 
d'idée, ne se dégagent que tardivement des préju- 
gés sociaux. Leconte de Lisle dérive en ligne 
droite des plus nobles esprits de la fin du dernier 
siècle; il subit directement Tinfluence des hommes 
de la Révolution; exemple presque unique parmi 
les poètes de ce siècle, il fut, dès le jeuiie âge et 
pour toujours, imprégné du plus pur républica- 
nisme. 

11 fut élevé exclusivement d'après la méthode 
anarchiste des philosophes préconventionnels par 
son père, ancien médecin militaire établi à l'île 
Bourbon, qui était nourri de Rousseau et des 
Encyclopédistes (i). Sa mère, au contraire, était 
pieuse. Le père d'ailleurs n'était pas indemne de 
tous préjugés et prétentions aristocratiques. Seule- 

(i) 11 fut expédie comme chirurgien au corps de Bavière en i8i3 ; 
puis partit en 1816 pour la Réunion où il s'occupa à la fois de mé- 
decine et de culture. — Le grand-père de Leconte de Lisle, pharma- 
cien, avait fait de bonnes études au collège d'Avranches et reçu des 
mains de l'évêque le prix «d'amplification française ». II composa des 
vers qu'il ne faut peut-être point juger de ce quatrain commandé 
([ui, à la fête de la Fédération, eut les honneurs d'une exposition 
publique dans deux grands écussous ornés de fleurs naturelles. 
Souviens-toi que le Dieu qui punit les parjures 
Lit au fond de ton âme, y v^oit tes sentiments ; 
Si, par hypocrisie ou par crainte, tu jures, 
Va loin de ces autels porter tes faux serments. 
Ce bon citoyen fut enfermé, puis libéré au neuf thermidor, ce qui 
lui inspii'a des vers alertes, 

(D'après Gh. Bellier-Dumaine, l'Hermine^ mai 189g.) 



L ENFANCE DANS K ILK 



ment entiché des nouveautés pédagogiques de 
/'£'mz/^ longtemps à la mode même sous la royauté, 
esprit cultivé, mais bourgeois, culture plus variée 
que cohérente, il ne semble point avoir pu exercer 
son fils aux vrais principes républicains. On a dit(i ) 
qu'il lui inculqua la haine du catholicisme : là se 
borna probablement sa réelle influence. Quoi qu'il 
en soit, il ne fut point ce précepteur de sagesse et 
de morale, cet initiateur à la dignité des paisibles 
vies familiales, ce dispensateur de légitime orgueil 
et de juste modestie, ce révélateur de la pure 
beauté que Leconte de Lisie dut rêver plus tard 
pour les nouveaux Emiles d'une nouvelle Répu- 
blique. 

M. Tiercelin (2) nous le représente comme un 
bon pasteur florianesque,très sensible et très affec- 
tueux, nourrissant au fond d'un cœur biblique 
« une faiblesse ancienne pour l'enfant exilé ». Mais 
les lettres qu'il publie nous le montrent surtouttrès 
pratique et bon bourgeois, d'autre part si peu débon- 
naire qu'il témoigna parfois d'un cœur aussi dur 
que la bourse. M. Tiercelin soutient encore que ce 
père fut calomnié et v qu'il n'avait pas élevé son 
fils dans la haine du catholicisme ou dans son igno- 
rance, comme on Ta prétendu aussi jusqu'à 
it'firmer que Charles n'avait pas fait sa première 
communion ». 11 cite à l'appui des lettres adressées 
à l'oncle de Leconte de Lisle où, en réponse à des 



,i/ i,. wu Banacaiid, Revue Bleue. iSq^. I.es tcmoii^nages d'amis 
et surtout de parents confirment ce dire. 

(•A) Rtvae des Deux -Mondes, décembre 1898 : article très intéres- 
sant et documenté. 



l6 LECONTE DE LISLE 

reproches, le père affirme qu'il n'est pas responsa- 
ble des idées républicaines de son fils et qu'il ne lui 
a pas plus donné des idées « de cette espèce que 
les professeurs de l'Ecole polytechnique et de tous 
les collèg'es royaux de France n'en ont inculqué de 
semblables à tous les jeunes gens » et où il avoue 
qu'il serait impardonnable à son âffe de défeDdre les 
exagérations de son fils (i). Voilà sans doute qui 
ne prouve guère qu'un peu d'opportunisme avisé; 
l'impression se dégage même assez nette de la lec- 
ture des lettres publiées par M. Tiercelin. Le père 
fut aussi en son temps républicain : « exagéra- 
tions » de jeunesse dont ensuite put sourire une 
maturité avantageusement fortunée, un esprit 
épaissi par la vie plantureuse des propriétaires 
créoles. 

Une influence, bien plus décisive, s'accuse : à 
cette époque sévit l'esclavage : déjà en 1770 on 
recensait à Bourbon 60.000 noirs pour 5. 000 habi- 
tants. Le nombre des esclaves croît sans cesse en 
même temps que s'exacerbe la cruauté des traite- 
ments. Plus les blancs s'enrichissent, plus leurs 
mœurs deviennent « délicates », se civilisent, plus 
s'affine, se raffine leur inhumanité. Dans le Voyage 
à risle de i^ra/ice, livre figurant alors en toutes les 
bibliothèques coloniales, Bernardin de Saint-Pierre 
détaille l'horrible sort qu'on infligeait aux escla- 
ves : ces pages émues et indignées étaient bien 
faites pour arrêter plus longuement Tattention de 

(i) « Le temps et les conseils,dit-il, pour apaiser l'oncle irascible, 
seul soutien possible de son fils en Bretagne, viendront facilement 
à bout de son républicanisme. » 



L ENFANCE DANS L ILE l'y 

Charles, jeune imagination attentive, vierge sensibi- 
lité frissonnante, sur les souffrances qui criaient 
autour de lui. Son âme artiste et exaltée vers le 
génie fi) sentait plus vivement toutes choses; il 
devait être pour toute sa vie profondément impres- 
sionné par ces souvenirs de barbarie saignant et 
hurlant au flanc d'une nature heureuse, noble et 
tendre. Ces spectacles quotidiens de douleur révol- 
tent son âme confiante, enthousiaste des grands 
sentiments humanitaires, lui sont prématurément 
un symbole de « l'Iniquité liumaine », le rejettent 
plus ardent au culte de TUniverselle Beauté. 



L'adolescent lit. Dans le cachier de ses Essais 
poétiques (2), on retrouve copiées, avec le relief 
de force fioritures enthousiastes, les pièces préfé- 
rées et les pensées élues : « La raison, dit Gonfu- 
cius, est une émanation de la divinité; la loi su- 
prême n'est que l'accord de la nature et de la rai- 
son; toute religion qui contredit ces deux guides 
de la vie humaine est un mensonge infâme. » 
(L'abbé Raynal.)(( Telle est, ajoute le jeune homme, 
la religion dégénérée du Christ. » 

De Hugo : Grenade, magie de visions colorées 
d'une Espagne scintillante et musicale, où l'Europe 
se chauffait à l'exotisme ; — A une femme, souve- 
raineté charmante de la femme, détentrice du 

(i) Cf. les vers cités par Guinaudcau. 

(a) Autographes du lycée Lccotile de Lisle. 



l8 LECONTE DE LISLE 

Baiser; — le Dédain, éloge du poète, malgré tout 
maître du monde et de la société, de par le divin 
orgueil du génie qui surmonte tous les obstacles ; 
— Fantômes, de sentimentalité alanguie comme 
un rythme de valse; — Ave Maria; — V Enfant 
grec, fier claironnement d'indépendance juvénile; 
enfin Amis, un dernier mot, où le poète dit son 
indignation devant l'indifférence avec laquelle ses 
contemporains assistent aux innombrables lâche- 
tés dont souffrent les peuples faibles : 

Je suis fils de ce siècle. Une erreur, chaque année, 

S'en va de mon esprit, d'elle-même étonnée, 

Et, détrompé de tout, mon culte n'est resté 

Qu'à vous, sainte patrie, et sainte liberté... 

... Je hais l'oppression d'une haine profonde... 

... Oh! la muse se doit aux peuples sans défense... 

C'est de Lamartine le Désespoir, vision pessi- 
miste du monde, règne de Douleur ; et Au peuple 
de i83o (contre la peine de mort), d'abord éloge 
épique du peuple à qui la passion de Liberté et de 
Justice inspira des actes vraiment admirables : 

Oui! tu fus j»Tand le jour où du bronze affronté 
Tu le couvris, comme un déluge 
Du flot de la liberté... 
Tu fus fort.... 
Tu fus beau, tu fus magnanime ! 

puis adjuration à ce même peuple, partisan de la 
belle fraternité, de ne jamais user de Todieuse 
inclémence, de ne point s'abandonner follement à 
l'amour du sang. — Une poésie, les Deux Muses 
(classique et romantique), à la fin de laquelle il 



L ENFANCE DANS L ILE I9 

écrit : « Sublime! »; toutefois il applaudit plus 
particulièrement à une strophe sur la liberté : 
(( C'est vrai », clame-t-il en marge! 



Le jeunehomme pense parlui-même, s'enferme en 
des rêveries personnelles. Les idées dans lesquelles 
il grandit, il les puise ailleurs qu'en les enseigne- 
ments paternels, ou du moins il va délibérément au 
delà des principes inculqués. Dès Tenfance, c'est 
la vie au grand air, indépendante, ainsi qu'à l'ordi- 
naire en la colonie. Au milieu des esclaves, le fils 
du planteur est, dans le parcours de la vaste habi- 
tation, comme un jeune souverain que ne bride 
même point l'étiquette : il ne peut rencontrer par- 
tout que respect et servitude; on le laisse aller seul, 
en toute sûreté; il erre par les plateaux étages et 
les pentes accidentées des ravins. Pendant des sé- 
jours en la ville, il y retrouve à la fois la verdure 
débordante et la liberté de la campagne; les villas 
s'y enveloppent, suivant l'heure, du silence ou de 
la joie des grands jardins. Les camarades s'y rejoi- 
gnent après les études. 

La discipline scolaire n'est point rude et le 
littoral est proche. Indocile au joug des vieilles 
méthodes, insensible aux honneurs pédagogiques, 
l'enfantmisen pension àSaint-Denis oublie souvent, 
parfois plusieurs jours de suite, le chemin de l'é- 
(.,>io /t 1 . il passe SOS journées à la bibliothèque de 

^i) i.inrrature friin<;(iise dm colonel Stanf, tome VI. Notice bio- 



LEGONTE DE LISLE 



la ville en vagabondage de lecture. La bibliothèque 
fermée, avant l'heure de rentrer à la maison c'est, 
au g-ré de sa fantaisie, la promenade par la ville 
toute chantante d'arbres et d'oiseaux. Partout 
et toujours — cela jusqu'à 19 ans, — la nature : 
une nature douce et qui, riche, se donne largement, 
— la nature, vraie éducatrice des intelligences libé- 
rales et des sensibilités altruistes. 

C'est sa voix calmement puissante qu'il entend, 
même sans l'écouter; elle impose en lui la foi que 
celui qui l'aime et la goûte prend d'elle une 
« sublime » générosité, une substantielle et ample 
vertu. La rapacité d'appétits matériels des habi- 
tants de l'île, indifférents à la beauté du pays de si 
prodigue pittoresque, frappe, impressionne désa- 
gréablement (( l'enfant songeur » et déjà fervent 
du Beau. « Le créole est un homme grave avant 
l'âge, écrira-t-il, qui ne se laisse aller qu'aux 
profits nets et clairs, au chiffre irréfutable, aux 
sons harmonieux du métal monnayé. Après cela 
tout est vain, amour, amitié, désir de l'inconnu, 
intelligence et savoir, tout cela ne vaut pas une 
graine de café. » L'opacité d'intelligence et la 
vulgarité d'âme des planteurs d'avant i845 l'effa- 
rouchent. Esprit et intérêts bourgeois, c'en est 
déjà une commune horreur. 

Ainsi, malgré l'éloignement de la France et le 
béotisme du milieu, il connaît le charme profond 
et qui absorbe l'être des lectures diverses, du com- 



graphique très informée faite par un ami de Leconte de Lisle. — Le 
ait est souvent conté à la Réunion. 



L ENFANCE DANS L ILK 



merce supérieur des auteurs anciens et modernes, 
écrivains du xviii<^ siècle, Walter Scott à tous pré- 
féré de son enfance, et qui exerce sur lui la même 
influence démocratique que sur George Sand, La- 
martine, Hug-o. Il ne lit d'ailleurs peut-être pas 
beaucoup, mais dans l'intensité révélatrice de la 
nature de son île, dans la noblesse naïve et cha- 
leureuse de son tempérament si riche d'électricité 
cérébrale, ce qu'il lit acquiert une ardente puissance 
de sug-gestion, et d'une page son imagination s'en- 
flamme (i). Il écoute les appels libérateurs, il est 
l'écho frémissant des grandes voix des Devoirs; en 
son âme se prolongent les fiers accents du siècle 
mort qui s'y mêlent ainsi aux premières clameurs fra- 
ternitaires du siècle nouveau; il vit du plus noble 
delà vie de la France où ses lectures ordinairement 
le conduisent, et la beauté sauvage de la terre na- 
tale qui le trempa ne peut l'empêcher de songer à 
la grande patrie, celle dont son père garde le vivace 
souvenir (2), celle où il pressent que son être se 
développera plus mâlement et plus librement, la 
France, métropole de Liberté. Ilpartpourla France, 
il quitte parents et chèresamitiés, l'âme un moment 
blessée des plus vifs regrets, mais déjà le désir de 
la patrie intellectuelle lui commande en l'île même; 
à l'heure de s'en éloigner, il la chante avec l'ar- 
deur d'un patriotisme ingénu, mais hautement 
lyrique. 



(i) S'en rapporter à son discours de réception sur Hugo à l'Aca- 
démie. 
(2) Lettres publit'es par M. ïiercclin. 



I.RCONTE DE MSLK 



LE DÉPART (l) 

Adressé à mes amis. 

Je pars... etdans vos mains ma main tremble et frissonne; 
Amis, c'est pour toujours que mon adieu résonne, 
Que mon reg'ard rêveur sur vos traits arrêté 
Se ferme à l'avenir et revoit le passé. 

Je pars ! . . . est-il bien vrai ? félicité perdue. 

Voix même du bonheur qui parlait et s'est lue, 

Tout s'enfuit, tout s'éteint '....Songes menteurs, mais doux, 

De grâce, dites-le, faut-il vous perdre tous?. , . 

Faut-il vous perdre, ô soirs écoulés sur la grève 

Au bruit pensif du flot que la vague soulève, 

Vous, épais tourbillons des cigares brâlans, 

Vapeur exaltatrice en nos cerveaux ardens, 

Et qui sortiez, en feu, de nos lèvres émues, 

Quand des lueurs sans nojnbre étincel aient aux nues? 

C'en est donc fait?. . . Adieu, rêves de liberté. 
Chants joyeux qu'exhalait notre jeune gaîlé. 
Douces discussions, intime causerie 
Qui se tissait toujours de gloire et poésie, 
Adieu ! . . . car le bonheur pour moi s'est éclipsé 
Dans Vocéan sans fond quon nomme : le passé ! 

Oh! souvenez-vous-en, de ce bonheur qui passe 
Ainsi quun éclair naît et reluit et s'efface!.. . 
Oh ! souvenez-vous-en!. . . il ne reviendra plus... 
FA le souvenir rend les biens qu*on a perdus! . .. 
Amis pensez à moi, quand, me perdant sur l'onde,, 
Je m'enfuis, isolé, chercher un autre monde ; 
Son doux nom est la France, et son bord embaumé 

(i) Nous donnony cette pièce et en soulig'nons des phrases pour 
signaler ce qui s'y annonce déjà soit du caractère soit de l'œuvre 
futurs. 



L ENFANCE DANS LILE 1^.^ 

Me vit, encore enfant, sur son sein amené ; 
J'ai foulé ses vallons aux fleurs fraîches écloses, 
Ma bouche a respiré lu senteur de ses roses ; 
Oh! son tiède soleil^ l'encens de ses malins 
Souvent ont caressé mes loisirs enfantins (i ) 
De rayons enivrants, et d'amour, et de flamme 
El leur image chère est gravée eu mou àme. 

Je te quitte à jamais, fille de l'océan 

Dont l'onde, avec amour, te baigne en souriant. 

Bonheur et paix à loi, ma première patrie 1 

Je quitte les flots bleus à la face polie. 

Et les np.ppes d'azur de tes cieux étoiles, 

Et le féerique éclat de les soirs enflammés, 

Et les larges récifs, où la lame, dans l'onibrc, 

Jette, aux échos des monts, son accent long et sombre, 

(Mais la France, à mes yeux, fait parler l'avenir. 
Oh! ma vie est pour elle!... à toij mon souvenir. 

La brise a déployé son aile sur la houle, 
Au long mât balancé la voile se déroule. 
Le navire s'ébranle et son front écumeux 
Au rivage allentif fait ses derniers adieux ; 
Se berce avec fierté sur la vague qui gronde. 
Puis salue avec grâce, en s'iuclinanl sur l'onde, 
Et, redressant soudain ses vastes flancs brunis, 
Fend d'un vol d'airain les flots qu'il a blanchis. 

On le voit, si radoiescent quillait sans chagrin 
le pays natal, il en emportait le souvenir le plus 
intense, et toute sa vie il aura la religion de ce sou- 
venir. Jusqu'au moment de la mort se dessineront 
vec netteté au fond de sa mémoire les montagnes 
Jivines où errait sa jeunesse rêveuse, il rebaignera 

(i) Ou se rappelle certains veis d'André Chénier. 



24 LSCONTE DE LISLE 

en (( ces matins si doux » illuminés de visions, il 
verra les bois-noirs touffus et les tamariniers au 
pied desquels il aimait s'asseoir pour regarder pas- 
ser, dans l'ombre ambrée du manchy, la vierge 
dont l'évocation pieuse colorera de clarté ses der- 
nières années encore. 

On peut s'étonner de ne trouver dans la pièce 
précitée aucune allusion à celle qu'il chanta plus 
tard dans le Manchy et qui lui inspira probable- 
ment aussi les strophes dJ Epiphanie. Piien n'est 
plus naturel. Pour les raisons qui ont été énon- 
cées par M. Henri Houssaye ou d'autres, Leconte 
de Lisle n'aimait plus la jeune créole inhumaine; 
mais celui dont les moindres sentiments étaient 
profondément imprégnés de poésie, n'en gardait 
pas moins le plus limpide souvenir de sa beauté, 
il aimait encore sa forme désormais « immor- 
telle », il chérissait l'extase pure que cette forme 
lui avait donnée, qui avait élargi et élevé son 
âme. Et ce sentiment était trop délicat et trop 
intime pour qu'il pensât à le communiquer à ses 
amis. Il ne le fera revivre que plus tard, dans ses 
poésies, quand il pourra lui ôter tout caractère 
personnel : rien en effet n'est plus impersonnel 
qu'Epiphanie. 

Il ne parle à ses amis que des émotions qu'ils ont 
pu ressentir comme lui. Il rappelle les nuits pas- 
sées ensemble au bord de la mer, les mêmes dont 
plus tard, loin de la terre de senteur et de lumière, 
envolées les illusions joyeuses et les folles espéran- 
ces, il sublimera le souvenir en ces vers d'Ultra 
CœloSj magnifique paraphrase de ceux du Départ : 



L ENFANCE DANS L ILE 



25 



Autrefois, quand l'essaim fougueux des premiers rêves 
Sortait en tourbillon de mon cœur transporté ; 
Quand je restais couché sur le sable des grèves, 
La face vers le ciel et vers la liberté ; 
Quand, chargé du parfum des liantes solitudes. 
Le vent frais de la nuit passait dans l'air dormant, 
Tandis qu'avec lenteur, versant ses ilols moins rudes, 
La mer calme grondait mélancoliquement; 
Quand les astres muets entrelaçant leurs flammes, 
Et toujours jaillissant de l'espace sans fin, 
Comme une grêle d'or pétillaient sur les lames, 
Ou remontaient nager dans l'Océan divin.. . 
... O nuits du ciel natal! 



Ainsi, quand il est dans l'île, le désir de la France 
l'obsède : 

Alors que ma jeunesse et ses jours indolents 
S'écoulaient sur nos bords parfumés et brûlants, 
Alors que je rêvais de gloire et de génie. 
Parfois ce long repos assombrissait ma vie. 
Fuir mon doux ciel natal nae semblait le bonheur. 

Mais dès qu'à bord du bateau qui l'emporte il 
voit Bourbon disparaître, il comprend qu'il perd 
tout : 

Une tristesse amoureuse enveloppa mon cœur; 

il s(3nt le prix de la famille et du pays. 

Puis ce charme si doux d'un amour fraternel. 
Ces parents chers et bons que m'accordait le ciel. 
Tous ces amis grandis à mes côtés, doux frère 
Que je pleure parfois dans mesjours solitaires, 

3 



2 LEGONTE DE LISLE 

Bonheur de tout instant, charmes impérieux 
N'enivraient point mon cœur désireux d'autres cieux(i). 

La tendresse créole se réveille vivement en lui. 
Le voyage remue l'âme et l'ouvre, nerveuse et 
frissonnante^ à la poésie. C'est l'absence, par les 
subtiles et intenses tristesses de la nostalgie, qui 
fait revoir avec une netteté ardente ce que nous 
songions à peine à regarder quand il était sous 
nos yeux et, soumettant notre esprit au travail 
passionné du souvenir et de l'évocation, crée 
l'imagination, la poésie. La première poésie na- 
quit dans l'exil, fut le rythme môme de la nostal- 
gie du pays natal bercé dans la brume qui le voile. 
L'éloignemeut de ce pays détermine l'âme, précise 
et fortifie en elle tout ce qu'il y a de national et 
qui alors se saisit et s'exalte dans les regrets. Dans 
la province française où il va habiter, il se laisse- 
ra de plus en plus imprégner de « souvenance » et 
de sentimentalité insulaire qu'il exprimera dans des 
vers amoureux. 

La pièce que nous avons citée, Le Départ, n'est 
pas la première. Il avait composé précédemment 
des romances auxquelles il faut recourir pour 
mieux comprendre ce qu'il sera en Bretagne. Il 
convenait de faire ressortir en premier lieu le fond 
martial et républicain de son caractère ; causant 
avec ses amis, il rêvait d'action, ou seul assis de- 
vant les mornes « il désirait de gloire et de génie », 
un orgueil fécond s'élevait dans son âme : c'est le 



(i) Vers comj.osés à Rennes en janvier 1889, extraits des poèmes 
publiés par B. Guinaudeau. 



L ENFANCE DANS L ILE 27 

point essentiel. Mais son cœur véhément, sa nature 
riche s'attendrissait à mille désirs d'une voluptueuse 
chasteté. Ardent, il fut toute sa vie très amoureux; 
fier, il cacha souvent ou même retint ses senti- 
ments. De là cette lang"ueur créole qui endort, mais 
n'anéantit pas l'énerg-ie, cette mélancolie passion- 
née soupirant dans les romances qu'a conservées 
son meilleur ami d'enfance. 

Je sens à mes soupirs (i) 
Que réelle est ma vie, 
Pour moi, source est tarie 
Du ruisseau des plaisirs : 
Bientôt fuira l'aurore 
Et je reste rêveur ! ... 
Les mains jointes. j*implore 
Un instant de bonheur! 

Un des principaux poèmes de son album, d'une 
sensualité délicate aux parfums, est intitulé : la 
Désillusion. 

Hélas ! tu m'as jeté ta parole trompeuse 

Qui m'embaumait le cœur, 
Comme l'éclair accorde à la nuit orageuse 

Sa rapide lueur. 

Comme un regard distrait nous contemple e» puis passe 

Pour ne plus revenir; 
Comme une vive étoile apparaît dans l'espace 

Et brille pour mourir. 

Tes magiques accents s'épanchant sur mon âme 

Semblaient venir du Ciel : 
Oh! sans doute ils sortaient des lèvres d'' une femme , 

Car ils sentaient le miel! 

(i) Extrait de Un instant de bonheur, romance autographe du 
Lycée Leconte de Lislc. 



28 LECONTE DE LISLE 

Une certaine mélancolie enveloppa réellement 
son adolescence : il n'était point heureux. Pour- 
quoi, de quoi ne Tétait-il pas? on ne sait. Sa 
plainte est vag-ue, vag"ue comme les fièvres et les 
indéfinies mélancolies d'adolescence qu'une inno- 
cente complaisance étire. Ce n'est point là effet de 
cette discrétion gardée plus tard sur tous les évé- 
nements qui entourèrent sa vie, car — sa corres- 
pondance et ses premiers poèmes l'attestent — sa 
jeunesse est lyrique et élég-iaque. De la romance 
donc une lueur s'échappe sur son âme d'adoles- 
cent, lueur falote, imprécise, mais par moments 
vivement palpitante et étrangement éclairante. 

A méditer ces vers puérils, 

Douces illusions 
Charme de la pensée 
Sur mon âme agitée 
Répandez quelques dons 

l'on reconnaît bientôt, à ses premiers accents, le 
grand cri qu'a poussé continûment le poète épris 
de 

L'unique, l'éternelle et sainte illusion ! 

A examiner ceux-ci: 

De la réalité 

Victime est mon jeune âge 

l'on augure l'esprit et l'âme de maints de ses défi- 
nitifs et plus beaux poèmes. 

La banalité et la gaucherie confuse du verbe ne 
cèlent pas la profondeur 'pessimiste de son tempe- 



L ENFANCE DANS L ILE 



29 

rament ardent qui se dépensait en magnifiques 
désirs, fatalement bientôt froissés. 

Je sens âmes soupirs 
Que réelle est ma vie. 

La douleur seule est, et seule nous prouve que 
nous sommes : que de vers résignés ou emportés, de 
sa maturité ou de sa vieillesse, le confessent ou le 
clament ! 

Sans accorder une importance prépondérante à 
ces premières productions, c'est bien là qu'on peut 
trouver les indications nécessaires à s'imaginer la 
vie amoureuse de son adolescence, l'existence élé- 
gante et oisive des familles riches de l'époque telle 
que se la rappellent ceux qui y ont vécu. 

La seconde romance qu'il ait laissée invite à une 
double conjecture : elle aurait été composée pour 
qu'unejeunefilleconnueou aiméede LecontedeLisle 
la chantât, les yeux errant sur l'horizon marin, la 
voix folâtrant au ciel, les mains fixées nonchalem- 
ment au clavecin d'un tiède salon créole ; ou peut- 
être il aurait, pour les rendre plus légères et 
plus suaves, mis sur des lèvres féminines les paro- 
les que soupire sa personnelle nostalgie. Il con- 
naissait la France ; il y était venu à Tâge de trois 
ans etTavait quittée à dix. On se le rappelle, quels 
que fussent le charme du décor mascareigne, l'at- 
trait de l'afiection familiale et la saveur d'amicales 
relations, il désirait fortement y retourner. Cette 
romance s'intitule Pauvre Moi: c'est un<' jeune exi- 
lée qui redemande sa patrie, la P>ance, dont les 
mers la séparent fatalement. 

3. 



3o LECONTE DE LISLE 

tendre souvenance 
De mes jeunes moments ! 
La mobile espérance 
S'envole avec le temps. 

Elle évoque les campagnes fleuries, les vallées, 
les coteaux aux pentes parfumées. 

Et vous sources si pures, 
Belles aux yeux charmés 
Murmurantes ceintures 
Des gazons humectés ; 

et seul la plaint l'orage tropical qui s'engouffre sous 
ses pieds. 

Une autre pièce,/Y/2yoca^io/z, se trouve bien près 
d'être une romance : c'est du Rességuier zézayant, 
ainsi que le montrent ces fragments. 

Qui toi, panure créole^ 
Veux-tu chanter aussi ? 
Une douce parole 
Gomme un éclair a lui, 
Et de la poésie 
Une lueur d'espoir. .. 
Advient fraîchir ma vie, 
Léger soupir du soir, 
Puis jusqu'en ma pensée 
Délirante cTamoury 
Wodorance enivrée, 
Semble un rayon de jour. 

Oh ! laissez-moi chanter ! 
Qu'importe ma faiblesse ! 
Car flamme enchanteresse 
En moi paraît glisser 
Comme aux flots s'insinue 
L'astre aux pâles rayons... 
Et mon ànie est émue, 



l'enfance dans l'île 3i 

D' inconnus et doux sons. 
Au lonjiç sentier des roses 
J'irai par légers pas, 
Je parlerai, tout bas, 
Et de petites choses. 

... Parles, et ma faiblesse 
Disparaîtra soudain, 
Parles, et ta parole 
Etoilera ma nuit, 
El le pauvre créole 
Pourra chanter aussi. 



On y entrevoit et on y réécoute Walter Scott, 
Chateaubriand et M^e Tastu. Et le souvenir des 
capacités et des tentatives musicales de Rousseau, 

— dont rimage vénérée inspira le plus son enfance, 

— peut avoir présidé à cet essai d'accompag-nement 
mélodique. Il avait, sur les désirs paternels, com- 
mencé à apprendre la musique, à Tîle natale. 
En effet, quand il quitta Saint-Paul pour Dinan,. 
M. Leconte de Lisle père recommande presque 
dans chaque lettre à son cousin, qui y sera le cor- 
respondant de son fils, de veiller à |ce que Charles 
continue la musique. C'était du clavecin qu'il s'agis- 
sait. Charles lui-rpême aimait de sentiment décoratif 
l'instrument qui avait vibré à tant d'amoureuses 
mains immortalisées, où s'étaient accoudées, posées, 
puis envolées lyriquement les méditations de tant 
de poètes, mi-claires et gaies de bonheur, mi-som- 
bres et noires de désespérance, au caprice des tou- 
ches blanches et des touches noires. Il ne le chanta 
jamais qu'à cette période de radolescence. Son 
cœur vibrait, il est vrai, autant du spectacle de la 



02 LECONTE DE LISLE 

vierge attentive au clavier qu'à l'harmonie des 
notes éveillées. Quand, dans son voyage, il descen- 
dit au Gap, il fut reçu dans une famille hollan- 
daise. Les journées, l'on visitait villes et campa- 
gnes voisines, les soirées se berçaient de la mu- 
sique et du chant de jeunes filles en mousseline. 
« M"^c Bestaudig a deux nièces fort jolies, écrit- 
il, qui nous font de la musique chaque soir, et 
chantent en hollando-français. » Et d'adresser à 
M^'e Anna Bestaudig tels enthousiastes vers : 

Anna, quand ta main blanche au piano sonore 

Harmonise en jouant tes purs et frais accents^ 

Nos cœurs muets d'ivresse et forcés par tes chants 

Ecoutent... Tu te tais, ils écoutent encore! 

Ah ! si je le pouvais, si je pouvais te dire 

De ta voix, de tes pas les charmes infinis, 

Les suaves pensers que ta présence inspire 

Mes vers seraient charmants et d'eux-mêmes surpris. 

Il ne chanta plus le piano trop intimement lié au 
souvenir des élégiaques qu'il n'aimait pas, mais il 
ne cessa de célébrer le « charme infini » de la voix 
féminine, source intarissable et familière des plus 
esthétiques sensations. 

Au mystérieux verger chante Nurmahal : 

Mais voici que, du sein des massifs pleins d'arômes 
Et de l'ombre où déjà le regard plonge en vain, 
Une voix de cristal monte de dôme en dôme 
Comme un chant des hûris du Chamelier divin. 

Jeune, éclatante et pure, elle emplit l'air nocturne, 
Elle coule à flots d'or, retombe et s'amollit, 
Comme l'eau des bassins qui, jaillissant de l'urne, 
Grandit, plane et s'égrène en perles dans son lit. 



I ENFANCE DANS I.'lLE 33 

Au COU de Çunacépa Santa s'enlace : 

Puis, d'une /oix pareille aux chansons des oiseaux 
Quand l'aube les éveille en leurs nids doux et chauds, 
Oa comme le bruit clair des sources fugitives (i), 
Tu lui dis de ta bouche humide aux couleurs vives. . . 

Maitreya évoque avec émotion celle dont 

La voix harmonieuse était comme l'abeille 
Qui murmure et s'enivre à ta coupe vermeille 
Belle rose... (2) 

Et le chevrier sicilien déclare : 

Mais pour te ranimer, ô nature muette, 

Il suffît d'une voix qui chante dans les blés (3). 

Une voix inconnue enchanta sa jeunesse (4), 
qui toujours chanta aux jardins de son âme; de 
même la beauté d'une tresse épaisse et fine, tresse 



(i) Une des pièces de sa jeunesse, précisément intilulëe : Sa voix, 
offre de fraîches et semblables imagées : 

Serait-ce de l'azur une voix descendue. .. 

Un accord écliappé aux lèvres du malin? 

C'est l'odorant parfum tombé de l'aubépine 

Vierge blanche qui dort, au front de la colline, 

Sur un lit tout jonché de mousse et de blucts. . . 

... Ainsi Vonde, au vallon, sur le gravier qui rrie, 

Murmure doucement, et citante, et coule, et prie 

Sous le feuillage noir. 
Sa voix parle à mon cœur, elle est suave et pure 
Comme une aile du vent qui joue à la ramure. 
Quand s'éveille le jour. . . 

(3) Bhagaval. 

(3) Dacolia<ites. — Sur quoi s'appuyait donc Alphonse Daudet 
quand il écrivait que Lcconte de Lisie était musicophobe ? 
(f\) Le dénonce assez la chaleur de tels vers : 
... Sa voix a des accents 
Qui viennent tous k moi, qui coulent sur ma vie 
Kuisselants de parfum, de charme et d'harmonie 
Tant ils sont délirants. 

[Sa Voix.) 



34 LEGONTF. DE IISLE 

inconnue, passe et repasse, dénouée, fuit parmi les 
fougères arborescentes — de ce jardin, qui avait 
laissé dans son œil l'éclair d'une amoureuse vision 
blonde (i). 



Evidemment, on n'imaginait pas « Fauteur de 
Kaïn » compositeur de romances. Toutefois que 
la publication de ces essais de son adolescence, 
montrés au public comme les premières esquisses 
d'un génial artiste, n'outrepasse pas notre pensée. 
Que M. Spronck,par exemple, ne se flatte pas trop 
vivement d'intuition divinatoire lorsque, toujours 
soucieux d'émietter, de diviser le génie en casiers 
et compartiments plus ou moins symétriques et 
divers, il écrivit de Leconte de Lisle dans les Artis- 
tes littéraires : « Derrière le grand génie plastique 
se cache pourtant un versificateur larmoyant et 
poncif, une sorte de faiseur de romances préten- 
tieuses. » C'était déjà le second ou le troisième tem- 
pérament « caché )) qu'avec volupté M. Maurice 
Spronck découvrait en Leconte de Lisle. « On 
affirme, ajoute-t-il en manière d'arguments et de 
preuves, que W. Scott reste encore aujourd'hui 
pour le maître, l'objet de lectures assidues. Si para- 
doxale que semble l'assertion, elle n'est sans doute 

(i) Une autre poésie inédile, le Bouton de rose, rappelle encore 
particulièrement Rességuier, 11 s'y révèle un effort de virtuosité, — 
curieux débuts du poêle de /a] Vérandah. Il semble qu'elle doive 
accompagner ces romances dont la rapprochent le refrain de l'ins- 
piration même. 



L ENFANCE DANS L ILE 



35 



pas très éloignée de la vérité, et à l'influence du 
conteur écossais, peut-être faut-il même ajouter 
celle, plus lointaine, d'un écrivain... qui aussi était 
lié à la Réunion : nous voulons dire Parny.M. Le- 
conte de Lisle — quand l'homme de ;?^énie sommeille 
— aime les ballades pseudo-allemandes comme les 
Elfes ou Christine, les paysanneries amoureuses 
comme les Chansons écossaises. » Peut-être, en 
effet, la romance se retrouve dans Leconte de Lisle, 
mais alors s'en élargit la définition ordinaire. Oui, 
on y rêve souvent sur des vers portés par un dérou- 
lement si rythmique qu'ils appellent l'intime sour- 
dine de notes d'accompagnement. 11 semble, tant 
les enveloppe une propre harmonie, que les sou- 
tient un développement de musique (i). Comme 
exemple s'impose ce morceau du Cœur de Hial- 
mar, où ne croit-on pas écouter déjà du Debussy. 

Cherche ma fiancée et porte-lui mon cœur. 

Au sommet de la tour que hantent les corneilles 

Tu la verras debout, blanche, aux lon^^s cheveux noirs. 

Deux anneaux d'argent fin lui pendent aux oreilles 

Et ses yeux sont plus clairs que l'astre des beaux soirs. 

Va, sombre messager, dis-lui bien que je l'aime 

Et que voici mon cœur... 

L'on ne voit guère à quelles pièces pense 
M. Spronck, quand il parle du « versificateur lar- 
moyant et poncif ». On peut accorder que les Elfes 
aient une apparence de ballade : le refrain y aide 
et sous maintes strophes l'on entend vibrer ce qui 
en pourrait être l'accompagnement. Mais n'est-ce 

(i) Ses poèmes ont souvent inspiré les musiciens. Voira l'Ap- 
.( ndice. 



36 LECONTE DE LISLE 

point avant tout une légende de Tancienne Allema- 
gne que Leconte de Lisle recueillit déjà romancée 
et fixa comme celle Scandinave d'Angantyr? Quant 
à Christine, encore sentimentale et décorative 
comme une romance, elle semble avoir une autre 
valeur et 'se rattacher au cycle de Nurmahal, le 
Colibri, la Source, toutes poésies faites d'une 
anecdote, d'un tableau pittoresque, suivies en sorte 
de « moralité » d'un final lyrique où, concentrant 
de rémotion, s'interpose la voix personnelle du 
poète. Enfin, n'est-ce point pour chanter l'E- 
cosse, comme il avait fait la Norvège, l'Espagne, 
l'Allemagne, qu'il donna ces imitations (i) de 
Burns que sont les Chansons Ecossaises ? Là où 
se hérissaient des légendes tragiques et sombres, 
il les redisait; là où en chantaient et fleurissaient 
de colorées et de bruissantes, il les cueillait et les 
rechantait, toujours également soucieux de rendre 
fidèlement l'âme diverse des races et des régions, 
adaptant avec la même intelligence les petites pièces 
lyriques d'Anacréon, de Théocrite, d'Horace et de 
Burns. Et pourquoi donc Leconte de Lisle, si 
sévère et si perspicace à l'endroit de ses produc- 
tions, conserva-t-il dans ses œuvres définitives 
ces « fantaisies » si courtes, tandis qu'il ne réédi- 
tait pas d'amples poèmes sérieux au moins supé- 
rieurs aux Odes et Ballades, tels la Recherche de 
Dieu et la Passion? 

.... 11 y a chez Leconte de Lisle, disait LouisMéaard(2), 

(i) L'expression est de Leconte de Lisle lui-même. 
(2) Louis Ménard, article sur Leconte de Lisle, dans la Critique 
philosophique du 3o avril 1887. 



l'bnfange dans l'île 87 

des créations rythmiques merveilleuses, avec des refrains 
diversifiés à la fin de chaque strophe. C'est à la fois une 
valse de Beethoven et un paysage de Van der Neer. Je 
ne connais rien de plus parfait dans notre lang-ue. 

Quant à Parny, qui personnifie Télégie hypocri- 
tement sensuelle, il n*est pas sûr que son œuvre 
ait seulement égaré un reflet sur celle de Leconte 
de Lisle. Parmi les poésies copiées par Técolier, 
on en rencontre, il est vrai, une de Parny, suivie 
des vers qu'un membre du Caveau composa à l'oc- 
casion de sa mort. Si, à un contour de son enfance 
et de ses goûts, il apprécia Parny, ce fut parce 
qu'en Parny il considérait non seulement une célé- 
brité de l'île et de sa ville natale, mais encore le 
personnage illustre de la famille. Ce fut passager. 
Plus tard, il déclara assez combien peu il admirait 
le poète futile des Elégies, autant que le satiriste 
grivois de la Guerre des Dieux. Il est presque inu- 
tile de chercher quelque ressemblance familiale 
entre le Marivaux égrillard d'une société super- 
ficielle et décadente et l'évocateur des primitives 
époques de robuste félicité humaine (i). 

A travers ces romances, voyons seulement une 
enfance qui fut élégiaque et romanesque dans un 
alanguissement de liane. Elles permettent de déli- 
miter plus sûrement en la formation de son génie 
une première période qui fut toute vibrante d'émo- 
tions personnelles, exaltée en de lyriques accents, 



(i) « L'oncle et le neveu ne se ressemblaient guère »,disait L. de 
Lisle (d'après J. Dorais). 



38 LECONTE DE LISLE 

humide de larmes non cachées, dramatisée de ro- 
mantiques attitudes. Elles aident encore à recons- 
tituer le milieu en lequel préluda sa vie. Ce n'était 
pas toujours cet entourage de commerçants et de 
cultivateurs dont la sécheresse, toute présumée 
d'ailleurs, fil dire à un psychologue de Leconte de 
Lisle qu'il s'y sentait dépaysé et en souffrait. C'é- 
tait une ville où se déposait et sur laquelle flot- 
tait la brume impalpable d'une âme très sentimen- 
tale. Cette sentimentalité stagnante s'était accrue 
du débit lent et secret de multiples sources. 

Saint-Paul avait chatoyé d'un passé d'activité 
opulente et pittoresque, aux périodes d'initiale et 
solide colonisation bourbonnaise. Les émigrants de 
France y avaient débarqué et s'y étaient générale- 
ment fixés. Aux ombres denses des tièdes vergers 
s'étaient élevées les maisons de grandes familles 
françaises bâties dans le style du xviii*^ siècle par 
des ouvriers de l'Inde; dans l'ampleur de la rade 
molle et franche, on avait accoutumé de voir 
paraître des carènes gonflées et hautes du Cour- 
rier de France, les bricks versicolores de Portugal 
et de Hollande, ou les noires et agiles flottilles des 
pathétiques forbans. Les voiliers de France et 
d'Europe jetaient l'ancre et les équipages y atter- 
rissaient : les souvenirs de la patrie septentrionale 
se ravivaient aux songeries des exilés tropicaux; 
il y avait, aux varangues ou aux salons des plan- 
leurs hospitaliers, aux ponts des hauts vaisseaux 
ou aux débarcadères mouvementés, trafic de nou- 
velles comme trafic de marchandises, épices, escla- 
ves, étoffes OQ livres A Saint- Paul, les grands 



l'enfance dans l'île 3() 

conseils s'étaient tenus, où s'étaient débattues les 
graves questions relatives à l'avenir de la naissante 
colonie. De nombreuses fêtes avaient épanoui leur 
luxe asiatique sous son ciel atricain, broché 
d'étoffes malabazaises, la verdure de ses allées de 
légumineuses avait animé la clarté de ses sablon- 
neuses rues. Rues qui se firent désertes peu à peu et 
par la disparition de ces magies orientales, et par 
l'assoupissement de l'activité ancienne, et par la 
désuétude de la vie intime et fastueuse des maisons 
qui, inhabitées, se fermèrent, rentrèrent en la dis- 
crétion des vergers naturels, se retranchèrent der- 
rière les strictes grilles des enclos. 

Les jets d'eau se sont tus dans les marbres taris. 
Plus de gais serviteurs sous la varangue ouverte. 
Plus de paons familiers sous les berceaux flétris ? 
Tout est vide et muet. 

La rade aussi s'était élargie d'un vide obstiné: 
l'âme nostalgique se complaisait à y restituer les 
fantômes pavoises des anciens vaisseaux qui, main- 
tenant cachés par la lointaine et lourde montagne, 
appareillaient à la ville dominante, la capitale, 
Saint-Denis. 

Les souvenirs historiques dont s'illusfrait leur 
ville se recueillaient au cœur des Saint-Paulois : 
le spectacle de la ville déchue s'accompagnait de la 
lejjrésentation de sa brillante activité d'autrefois. 
Les flâneries se voilèrent de la mélancolie des « em- 
placements » inoccupés et sourds, s'imprégnèrent 
des effluves romantiques qu'exhalait la rade morte. 
Et s'affirma ainsi un plus intime attachement au 
« quartier» délaissé,que manifeste encorele Saint- 



4o LECONTE DE LISLE 

Paulois. Parfois des bals s'y donnaient, mais ce 
n'était déjà plus comme au temps dont parle Ber- 
nardin de Saint-Pierre: <i Les femmes ne viennent 
guère à la ville que pour danser ou faire leurs 
pâques. Elles aiment la danse avec passion. Dès 
qu'il y a un bal elles arrivent en foule, voiturées en 
palanquin. » C'était seulement parfois dans les rues 
suburbaines ou aux « camps » des habitations, la 
distraction des fêtes indiennes, célébrant à coups 
de tam-tam et à grand déploiement de turbans et 
de paliacates la lointaine patrie asiatique; sur les 
plages ou les places publiques, les danses de Gafres 
et des Cafrines se déhanchant au rythme ensorcelé 
des bobres et à la musique massive d'ancêtres afri- 
cains. 

L'on demeurait le plus souvent aux maisons 
silencieuses: l'on y interrompait ses rêveries aux 
marges d'un livre ou au canevas d'une tapisserie, 
d'une station au piano, où elles se poursuivaient, 
du reste, ailées et balancées. Aux bords des fenê- 
tres dans lesquelles s'encadre la mer changeante 
ou bien s'étagent les arbres familiers de la cour 
ensoleillée et viride, c'était la romance qui s'es- 
sorait, et c'était l'isolement qui se chantait, la 
lointaine et fraîche patrie, ou des paroles d'a- 
mour parfumées au sachet d'une vieillotte et 
chère sentimentalité. L'étroitesse de l'île si éloi- 
gnée d'Europe aggravait ce sentiment d'exil et 
des nostalgies langoureuses ceignaient en écharpe 
les âmes féminines ou masculines, vierges et ado- 
lescents. Chacun sentit ainsi sourdre en soi un 
filet de poésie et s'en flatta d'autant plus que 



l'enfance dans l'île 4i 

Saint-Paul avait produit des poètes, se renom- 
mait le berceau des poètes créoles, Parny et 
Bertin. Aujourd'hui encore le jeune Saint-Paulois 
est éléçiaque, s'émeut à des amours qu'il honore , 
d'une conscience convaincue qu'il orne de vers 
murmurants où languissent des aveux surannés, 
qu'il célèbre du beau soin de copier les « Vase- 
brisé )) de poètes connus ou les plus touchantes 
romances. Il garde et porte l'empreinte de la ville. 
C'est en cette ville sentimentale de s'évoquer active 
et vive et de se contempler déserte et mélancoli- 
que, que rêvèrent les premières années de Leconte 
de Lisle. 



Rêveur, l'enfant répandait sur toutes choses bai- 
gnant dans l'atmosphère musicale des tropiques 
son affectuosité débordante. Cependant elle se fixa 
autour de plusieurs formes de jeunes filles dont la 
légende n'a point conservé tous les noms. Sa timi- 
dité réservait alors, pour les transposer en confi- 
dence poétique et sous le déguisement, plus trans- 
parent que la mousseline de l'Inde sur une peau 
orangée, l'aveu chaud et coloré : « Sais- tu que ta 
bouche est mon aurore. 

Sais-tu que le baiser, sur tes lèvres cueilli. 
Est un feu délirant, le seul rayon ami 
Dont mon ame se dore? 

Sais-tu bien que je tremble en écoutant ta voix? 
Que la fièvre me prend, lorsque je t'aperçois... 



l\2 LECONTE DE LISLE 

Sais-tu qu'en te louchant je ne sens plus ma main, 
Que mon cœur palpitant s'échappe de mon sein... 

Et moi je suis contraint, au seul bruit de tes pas. 

De m'appuyer bien vite. 
Car ma tête est en feu, mon Front est enivré, 
Mes pieds semblent fléchir et mon reg-ard troublé 

Et te cherche et t'évite. 

Ce ne sont point métaphores lyriques, mais l'ex- 
pression exacte de sa sensibilité orageuse déjeune 
créole. Ces vers épanchent l'émotion, intense jus- 
qu'aux palpitations, d'une nature « délirante» toute 
en rougeurs brusques et en arrêts du cœur. Elle le 
forçait parfois à vaincre sa faroucherie pour affron- 
ter le monde, se glisser dans un de ces salons de 
nate, où les musiciens indigènes, groupés en leurs 
costumes chantants, faisaient danser les jeunes 
filles, en robes de tarlatane et sous des guirlandes 
de fleurs de liane, aux bras fermesde leurs cousins. 
Il invoque dans la Soirée une de celles qui l'y 
entraînèrent (i). 

Tu brilles aux feux des bougies, 
Pierre précieuse du bal... 
La flamme de tes yeux embrase, 
Car tes regards brûlants sont noirs ; 
Et ta robe faite de gaze 
Couleur de rubis et topaze 
Légère s'ondule aux miroirs. 
Puis vient la séduisante valse 
Délirante d'émotion ; 
Ton imago contourne et passe 
Et luit et s'incline et s'efface 
Comme une pure fiction. 

(i) Autographes du lycée Leconte de l'Isle. 



l'enfance dans i.'ii.i. 43 

Tu tournes, belle et vaporeuse, 

Un bras soutient ton corps charmant, 

Presse ta taille gracieuse, 

Tandis qu'une bouche amoureuse 

Respire ton souflle enivrant... 

Et les moments coulent et mènent 

Et les danses et les amours (i). 

S'a^it-il d'tme autre ou de cette demoiselle de 
Lanux, dont le souvenir traînera sur toute sa vie 
comme une ccliarpe odorante d'un de ces « parfums 
impérissables » des îles, mêlé de santal et d'herbes 
du pays aux fragrances de miel. C'est celle dont il 
bercera plus tard l'image voluptueuse aux strophes 
suspendues du Manchy, ne se rappelant plus que 
sa beauté de houri instilindienne et l'exaltation 
de sa propre joie. Dans la première nouvelle qu'il 
ait écrite, Mon premier amour en prose, il raconte 
plus exactement, avec le souvenir tout vif encore 
d'une amertume sitôt transmuée en ironie, de 
quelle façon il la rencontra, l'aima, puis lui déclara 
sa désillusion. Ces lignes enjouées trahissent, avec 
une franchise colorée d'autant de chaleur que de 
pudeur, la brusquerie exquise de ses sentiments, 

(i) De m^me, le Souvenir. 

Jamais des yeux plus beaux n'embrasèrent mon Ame; 
Jamais bouche d'amour ne me dit le bonheur 

En aussi longs baisers de flamme! 
Jamais d'un front plus blanc, plus doux et blonds cheveux 
En contours gracieux, en soyeuse auréole, 
Ne tombèrent ainsi sur un cou plus neigeux, 

El sur une plus rose épaule. 

Jamais bras plus charmant appuyé sur le mien, 
Jamais plus tendre main, jamais main plus aimée. 
Ne se plaça, fuUtre, à ma lèvre, i mon sein 1 
A ma tète trop enivrée 1 



44 LECONTE DE LISLE 

leur délicate frénésie et la subtilité précoce de cette 
imagination véhémente et pourtant déjà souple à 
associer la beauté locale aux charmes universels de 
la jeune fille (i). 

Mon premier amour m'avait assailli comme un, coup 
de vent. Car j'étais amoureux, et amoureux de la plus 
délicieuse peau orangée qui fut sans doute sous la zone 
torride ! Amoureux de cheveux plus noirs et plus bril- 
lants que l'aile du martin de la montag^ne ! Amoureux de 
g-rands yeux plus étincelants que l'étoile de mer qui jette 
un triple éclair sur la houle du récif, et tellement amou- 
reux, tellement ravi, le cœur tellement gonflé de bon- 
heur... que je tombai malade dès le soir même, attendu 
que 'je ne voulais plus ni boire ni manger, ni parler ni 
dormir, et que j'étais devenu pâle comme un de ces 

(i) Ces pages écrites, nous trouvons dans l'important article de 
Jean Dornis cette confidence du poète, précieuse par la fermeté du 
souvenir et la force de l'analyse : 

m II est toujours délicat de parler de soi avec toute la modestie 
désirable, et bien que je ne sois pas de ceux qui s'illusionnent 
volontiers sur eux-mêmes, j'éprouve une certaine appréhensioa dès 
qu'il s'agit de me mettre en scène. Cependant, le peu que je puis 
vous dire étant presque impersonnel, je tiens la promesse que je 
vous ai faite. 

« Ceci pourrait s'intituler : Comment la poésie s'éveilla dans le 
cœur d'un enfant de quinze ans. C'est tout d'abord grâce au hasard 
heureux d'être né dans un pays merveilleusement beau et à moitié 
sauvage, riche de végétations étranges, sous un ciel éblouissant. 
C'est surtout grâce à cet éternel « premier amour » fait de désirs 
vagues et de timidités délicieuses : cette sensibilité naissante, d'un 
cœur et d'une âme vierges, attendrie par le sentiment inné de la 
nature, à suffi pour créer le poète que je suis devenu, si peuqu'ilsoit. 

« La solitude d'une jeunesse privée de sympathies intellectuelles, 
l'immensité et la plainte incessante de la mer, le calme splendide de 
nos nuits, les rêves d'un cœur gonflé de tendresses, forcément silen- 
cieuses, ont fait croire longtemps que j'étais indifi^érent, même aux 
émotions que tous ont plus ou moins ressenties, quand, au contraire, 
j'étouffais du besoin de me répandre en larmes passionnées. J'en ai 
versé, plus tard, en sachant par moi-même que les femmes nous 
plaignent volontiers des peines que d'autres nous font endurer et 
jouissent de celles qu'elles-mêmes nous infligent. » 



• l'enfance dans l'île 45 

hommes de mauvaise mine qu'on appelle des poètes! 



L'ami auquel, avec juste mais charmante modes- 
tie (i), le jeune homme dédie ses premiers essais, 
semble avoir été le compag-non le plus cher de son 
enfance. Il ne lui était pas seulement attaché par 
une de ces liaisons que fait naître le contact jour- 
nalier: Leconte de Lisle aimait en Adamolle, dont 
le père, riche planteur, habitait comme le sien les 
« hauts » de Saint-Paul, une « âme sœur » capable 
de répondre avec une sincérité savoureuse à des 
témoignag-es d'affection naïve, un esprit où passent 
des idées dignes d'éveiller la curiosité, une intelli- 
e^ence susceptible de discuter de questions élevées. 
Toute adolescence, en même temps qu'elle se plaît 
à se griser de la fermentation des idées, éprouve 
un besoin d'affection : le cœur se communique, 
se donne avec Tesprit. Le jeune créole était spon- 
tanément porté à l'amitié. Il avait le cœur riche, 
et, d'autre part, la mollesse ou l'inhumanité des 
jeunes filles le tenaient en réserve. Ce qui le pre- 
nait fortement en l'amitié virile, où en outre on 
garde la possession de soi-même, c'est l'unité qui 
s'y compose de la ferveur aux discussions d'idées 
et de la tendresse jalouse du cœur, unité chère au 



(i) Ils étaient accompagnés de l'envoi suivant : 
Premiers accents que mon Ame soupire, 
Ces faibles vers implorent ta bonté, 
La poésie daigne me sourire, 
Souris comme elle en faveur d'amitié. 

4. 



46 LECONTE DE LISLE , 

poète qui affirma gi vig-oureusement la fusion « de 
la forme j) et « du fond » dans l'expression — d'au- 
tant plus cordiale — de la pensée. Bientôt à Rennes 
où il affichera son insensibilité à se laisser maî- 
triser par Tamour, il confiera son cœur à plusieurs 
amis intimes. A bord du navire qui l'éloigné de 
l'île, c'est à ses condisciples qu'il pense le plus 
souvent : « Donne-moi des nouvelles détaillées de 
Saint-Paul et de tous les camarades, je t'en saurai 
gré; depuis que je suis éloigné du cher quartier je 
m'y intéresse infiniment plus que lorsque j'étais 
obligé d'y demeurer. Allez-vous toujours fumer le 
poétique cigare au bord de la mer et parler politi- 
que et religion ? » 

Et ces fragments d'une autre lettre : 

Quant à toi, mon ami, mon frère — laisse-moi te 
nommer ainsi — Je te crois trop persuadé de mon 
affection pour quil me soit nécessaire de te répéter 
que jamais elle ne s'éteindra. Ne viens donc plus me 
causer une peine inutile en paraissant croire que de nou- 
velles connaissances pourraient, une seconde, me faire 
oublier mes vrais, mes seuls amis; nous nous compre- 
nons, ô mon ami ; entre nous, cest à la vie, à la mort! 
Ah ! crois-tu donc à cette amitié dune heure, à ce sen- 
timent bâtard que les hommes qualifient trop souvent 
d un nom sacré, oh! non, tu n'y crois pas, n'est-ce 
pas ?... Tu sais trop bien que pour la véritable amitié 
iljaut V union intime du cœur et de Vâme ; mon ami, 
nous sommes donc nés l'un pour l'autre, car nos cœurs 
n en font quun, et nos âmes sont sœurs. 

Oh! mon cher AdamoUe, combien /e regrette que 
notre langue ne puisse rendre l'ardeur de mon ami- 
tié !. . . Ah ! écris-moi souvent ... tu dois comprendre tout 



L'ENFANGIi DANS l'iI.E /|7 

le charme que j'éprouve à recevoir quelque souvenir de 
toi, quel plaisir je ressens en tâchant d'y répondre?. . . 

Oh! jamais, non, jamais, aucun autre ami ne te rem- 
placera dans mon cœur, jamais rien n'altérera notre 
chère intimité! Nous sommes séparés l'un de l'autre, 
peut-être pour toujours... Ahl qiie^ du moins, le souve- 
nir^ seul bien qui nous reste, emplisse en quelque 
sorte l'énorme espace qui nous désunit, adoucisse un 
peu ramertume des regrets et des larmes de l'ab- 
sence! Mais cet espace lui-même qu'est-il? rien, non, 
rien I Je te vois, je te parle, je te serre d'ici dans mes 
bras! ô mon ami si clier, s'il ne faut pour nous re» 
joindre un jour que surmonter des obstacles propor- 
tionnés aux forces humaines, ah! sois-en sûr, tu me 
reverras, je te reverrai aussi et nous oublierons alors 
dans noire joie et nos maux et nos regrets passés! 

... Je joins ici, mon cher camarade, une pièce politi- 
que intitulée 2® Pélagienne ; l'auteur la composa en 
prison, c'est rig-oureusement traité. Tu en jug-eras. 

Adieu, mon unique ami, je t'embrasse du fond de 
mon cœur. Aime-moi bien toujours; et tu n'auras pas 
affaire à un ingrat. 

Maintenant et toujours ton ami dévoué. 

Entre tous, Leconte de Lisle aimait Adamolle 
romme un frère. Ainsi en prend-il congé dans 
cette lettre déposée au Cap : 

Mon cher Adamolle, 
C'est une chose cruelle qu'un premier départ, lorsque, 
pour un t«mps illimité, Ton quitte tout ce qu'on aime. 
C'est une chose pleine d'amertume qu'il faut avoir 
éprouvée pour en exprimer avec vérité les diverses sen- 
sations. Je puis te dire en conscience tout le m niaise et 
l'isolement où l'on se trouve plongé, car je suis du 
nombre de ceux qui la connaissent à fond. 



48 



LECONTE DE LISLE 



Tu dois pardonner mon brusque départ chez Charles, 
je devais en agir ainsi pour nous épargner de trop 
pénibles moments, et ce seul moyen de les abréger 
nous était accordé. T'exprimer, mon ami, combien j'ai 
été sensible à tes regrets serait au-dessus de mon pou- 
voir, je ne puis que t'en remercier du fond de mon cœur. 

Nous nous sommes promis de nous écrire souvent ; 
tenons à notre promesse, et ce sera une bien grande 
consolation. Je voudrais que Timmensité qui nous désu- 
nit rendît en quelque sorte notre intimité plus intime, 
et que nous puissions nous appliquer cette pensée de 
Baour-Lormian : 

En vain l'absence a séparé leurs jours, 

Leurs cœurs parlent encore et s'entendent toujours. 

Je ne sais mon ami, si tu éprouves à mon égard les 
mêmes sentiments, mais je suis lié à toi par une bien 
forte sympathie. C'est surtout maintenant que je me 
trouve jeté au milieu d'hommes indifférents sur toutes les 
choses dont nous aimons à causer, que je sens tout le 
prix d'une âme qui comprenne la mienne et soit comprise 
d'elle. Ecris-moi souvent, mon ami, je t'en supplie, ce 
serait bien mal de ta part si tu ne le faisais pas, mais je 
compte trop sur ton amitié pour en douter. 

Nous sommes en vue du Cap, que je vais explorer le 
plus possible. Serre cordialement de ma part les mains 
de Charles, d'Ernest, assure-les des vifs sentiments 
d'amitié que je ressens à leur égard ; si je ne leur écris 
pas particulièrement, c'est que je ne le puis, mais aussi- 
tôt à Sainte-Hélène, je m'empresserai de le faire, avec 
une description détaillée de notre pèlerinage à la tombe 
du grand tyran. 

J'oubliais de te prier, si tu vois Emile, de lui dire que 
je suis loin de conserver contre lui le plus léger ressen- 
timent; si je ne lui ai pas dit adieu en partant, c'est que 



l'enfance dans l'île 49 

je ne l'ai pas rencontré. Je lui ferais injure si je me 
refroidissais pour cette canaille de G..., que je méprise 
trop pour y penser encore. 

Adieu, mon cher ami, prions pour Elle ! (la répu- 
blique!) Je te souhaite le bonheur de la continuation de 
notre amité. 

Adieu, je t'embrasse, écris et pense quelquefois à celui 
qui se dit ton ami sincère et dévoué, à la vie à la mort. 



CHAPITRE II 



LE VOYAGE 



Le voyage. — Le Cap. — Ses premières lettres. — Une 
Hollandaise. — La volupté créole, le goût du bonheur et le 
sentiment de Tamour. — Sainte-Hélène et Napoléon. — 
Le civisme. 



« L'île lointaine où il était né, la paix et la 
solitude qui enveloppèrent sa première en- 
fance, les cinq longues traversées qu'il fit à 
la voile de Bourbon en France et de France 
à Bourbon, l'avaient marqué à l'avance au 
sceau des méditatifs et des solitaires » (i). 

ROBERT DE BONMÈRES. 



Il est instructif de remarquer après quelques 
jours de méditation forcée dans un voyage entre 
le ciel et l'eau, jeté entre les deux infinis profondé- 
ment su^^gestifs, le jeune homme qui a quitté son 
pays et ses chères affections, chercher àtoutconnaî- 
tre du premier coin de terre où il débarque, quels 
qu'en soient le pittoresque et l'orig-inalité, au lieu de 
s'en désintéresser dans la défaillance ordinaire des 
premières navig-ations et d'un chagrin qui ne veut 

(i; Dans ce sens, on peut aller jusqu'à dire que ces imposants 
voyages de plusieurs mois sur l'océan ont marqué le rythme immense 
et murmurant de ces vers. 



LE VOYAGE 



pas se consoler. C'est comme une fièvre de ciirio^ 
site que rien ne peut apaiser ; perdu entre la mer et 
la nue, on a senti la vanité de la vie humaine, et 
la parcelle d'existence que l'on est, on veut à toute 
force l'embellir en la peuplant de tout ce que l'on 
voit. On regarde mieux pour mieux retenir: plus 
tard l'on pourra prolonger par le souvenir la minute 
vécue, et se souvenir, c'est vivre une seconde fois. 
Leconte de Lisle descend au Gap ; il va « l'explorer » ; 
il fait une petite rédaction où il ne craint pas de 
relever tout cequ'il a observé, de noter lesmoindres 
détails (culte, population, races, mœurg) que dédai- 
gnerait comme trop prosaïques un jeune poète 
d'aujourd'hui, mais qui ont toujours intelligem- 
ment intéressé Leconle de Lisle, esprit pratique 
minutieux et pénétrant comme le montrera entre 
autres son élude sur l'Inde Anglaise. 

C'est, en effet, au Cap que les navires faisaient 
leur première station. A peine un demi-siècle, Ber- 
nardin y descendait aussi, tout au bonheur de s'ap- 
procher de plus en plus de la France où son âme 
ne redoutera plus les spectacles démoralisants que 
lui réservait aux îles la cruauté rapace des colons. 
L'adolescent y constate le peu de sympathie dont y 
jouissent les Anglais, cela non sans une satisfaction 
à la fois patriotique et humanitaire, — les Anglais 
mercantiles et oppresseurs des faibles étant l'ennemi 
de l'Humanité autant que de la France, — et par un 
sentiment analogue à celui qui dictait à la Conven- 
tion décréter leur grand homme de Pitt « ennemi 
du genre humain ». « On y déteste tellement les 
Anglais, écrit-il à ses amis laissés au pays, que les 



52 LECONTE DE LISLE 

habitants hollandais de Tintérieur, il y a quelques 
mois, indignés de ce que ceux-ci retirassent les 
troupes chargées de maintenir les masses deCafres, 
se sont émigrés du territoire anglais, se sont avan- 
cés dans la Cafrerie, et, repoussant les noirs dansle 
Nord et l'Ouest, se sont établis surla côte natale (i) 
où ils ont fondé un établissement qui s'agrandit 
tous les jours en refoulant les indigènes de plus en 
plus. » 



Void d'abord le tableau auquel s'essaie le jeune 
homme avec un sévère désir de précision. On 
remarquera aussi quelle attention prête aux bêtes 
sauvages celui qui sera plus tard, de tous les poè- 
tes du siècle, le plus grand animalier. Il trouve 
pour la description des fauves les épithètes justes, 
signalétiques. Il est enivré par leur force et leur 
beauté farouche, mais il est plus soucieux d'exac- 
titude qu'il ne songe à lyriser. 

Le Cap de Bonne-Espérance, 2 avril 1887. 

6 h. soir. Le ciel s'empourpre des derniers regards du 
soleil qui jette encore aux grandes hachures de la côte de 
longues gerbes lumineuses dont l'éclat se fond molle- 
ment aux légères brumes amoncelées par le soir sur le 
front des montagnes nues ; une large baie se développe 
peu à peu, ceinte des rochers tailladés à grands traits; 
le bleu de la mer y contraste avec singularité, s'oppo- 
sant aux feux qui se brisent sur leurs flancs gigantes- 

(i) Natal. 



LE VOYAGE 



53 



ques ; jamais tableau plus j^iTandiose et plus féerique ne 
s'offrira à mes yeux. C'est False-baie. 

A cinq heures du matin, nous doublons la Pointe-Est 
de Bonne-Espérance. Une immense échappée de vue se 
déroule à nos jeux. La croupe du lion, énorme senti- 
nelle accroupie au-dessus de la ville, dessine ses larg-es 
contours, et, plus loin, la Table épand sa blanche nappe 
de brume, comme un voile, sur les blanches maisons du 
Cap que l'on distingue au fond de la baie. Là, sont 
ancrés 28 navires de toutes nations, parmi lesquels sont 
le Gol et la Lydie^ partis de Bourbon huit jours avant 
nous, et arrivés de la veille. 

Au premier abord, le Cap est aride, car l'on n'aper- 
çoit ni arbres ni aucune autre verdure, mais l'aspect 
chance bientôt dès que l'on a pénétré dans l'intérieurde 
la ville. Des rues larges et bordées de fort belles maisons 
anglaises, de magasins très brillants à l'extérieur. Une 
immense place d'armes, une vaste bourse, un palais de 
justice, en font une ville tout à fait européenne. 

Le Cap possède un fort beau cabinet d'histoire natu- 
relle dirigé par MM. Verreaux frères, un jardin de bota- 
nique appartenant à M. Villet, autre Français, encore, 
une ménagerie assez belle, des salles de bain fort bien 
entretenues, d'immenses casernes, et quelques hôpitaux 
du reste très malpropres. 

Au Cap il n y a point d'hôtels, ce sont les particuliers 
qui reçoivent les étrangers. Nous logeons chez M"° Bes- 
taudig, grosse Hollandaise très gaie. L'intérieur des 
appartements n'est point tapissé, mais peint en diverses 
couleurs, il n'y a presque pas de meubles, et tout est 
d'une propreté hollandaise. 

Nous louons le lendemain une voiture à six places 
pour nous rendre à Constance, éloignée de 4 lieues du 
Cap. La route est généralement sablonneuse, mais plane 
et droite ; des deux côtés de charmantes maisons de cam- 



54 LECONTK DE LISLE 

pag-ne, de vrais petits édens, peintes en vert^ en gris, 
ombragées de chênes, d'arbres d'argent, de pins artisle- 
ment taillés, ornées de terrasses, de sculptures, de colon- 
nes, etc., semblent des illusions magiques (i); et puis, 
sur le seuil des portes, de blanches Hollandaises qui 
nous saluent sans nous connaître et nous reçoivent avec 
la plus grande amabilité. En arrivant vers Constance, 
on rencontre de vastes campagnes, parsemées des mas- 
ses vertes et blanches, des arbres d'argent dont la cou- 
leur mate contraste avec le vert foncé des vignes. 

Constance est divisée en deux grandes propriétés, dont 
la plus étendue appartient à M. Gloots, Hollandais chez 
qui nous descendons. 

Comme il n'y était pas, nous entrâmes au salon pour 
nous reposer; M. Lenoy marchait devant nous, il s'arrête 
tout d'un coup et recule tout interdit; nous avançons... 
une panthère énorme, accroupie au fond de l'apparte- 
ment, fixait sur nous des yeux brillants et féroces, sa 
queue se redressait à l'entour de ses flancs tachetés et sa 
mâchoire entr'ouverte laissait voir de blanches et longues 
dents qui ne nous rassuraient pas. Cet animal était em- 
paillé avec tant d'art qu'il était impossible de ne pas le 
croire vivant. 

... De retour au Cap, nous allons entendre la musique 
militaire au jardin de la Compagnie, et visiter les cinq 
églises des cinq communions différentes que l'on pro- 
fesse au Cap : la romaine (2), la luthérienne, la calvi- 
niste, l'écossaise et l'anglicane, qui est la plus en vogue. 

Les plus beaux animaux que nous ayons vus au Cap 
sont deux lions qui appartiennent à M. Villet, un mâle 
et une femelle. Ils sont enfermés dans un carré long de 

(1) C'est le mot qui reviendra si souvent sous la plume du chan- 
tre de la Maya. 

(2) Dans la nouvelle où il met en scène le Cap, il décrit « une 
église catholique, dont la croix d'or monte dans le ciel au-dessus de 
tout ce qui l'environne, image stérile (Tune splendeur éteinte. >» 



LE VOYAGE 55 

3o pieds sur 8 pieds. Le niâte n'a que deux ans, il est 
drjà magnifique, ses bonds sont effrayants et subli- 
mes; quand H rugit^ les murs de sa prison en trem- 
blent. La femelle est plus petite et fauve comme lui. 

M. Villet possède aussi deux autruches noires et blan- 
ches, leur marche est un balancement élastique et 
continuel, leurs jambes sont entièrement nues, elles 
balancent aussi leurs ailes entr'ouvertes et leur plus 
q-rande hauteur est de 8 pieds du sommet de la tête à 
la terre. Nous y voyons aussi quelques babouins très 
communs sur la Table (i). 

Le fond de la population du Gap est hollandaise. 
L'Angleterre ne le possède que depuis i8o3, par le traité 
d'Amiens ratifié par le Premier Consul Bonaparte... Il 
va un grand nombre de Hottentots au Cap. Ce sont des 
charretiers, des cochers, etc. Ils portent des chapeaux 
chinois faits avec des plantes de l'intérieur, telle est 
aussi la coitl'ure des esclaves qui seront libres dans deux 
ans, d'après les lois anglaises. 

Cçs dames africaines (c'est le nom que l'on donne 
aux créoles du Gap) sont assez jolies, mais très mal 
faites; les hommes tiennent des Hollandais pour la 
corpulence du corps. Très peu de personnes savent par- 
ler français, ce qui est fort désagréable, et me démon- 
tre invinciblement Futilité des langues vivantes... 



Il est piquant de retrouver esquissé en cette prose 
inhabile et surtout inégale un paysage que Leconle 
(le Lisle repeindra plus tard avec la puissance du 
i^énie mûri. Ce Cap, dont aujourd'hui le touriste 
pense à prendre le croquis dans une rapide rela- 

(!) La montagne de la Tabif. 



56 lEGONTE DE LISLE 

tion de voyag-e,est, en effet,la même « plage aride 
aux odeurs insalubres, lavée d'un nuage écumeux» 
dont le poète montrera plus tard la sépulcrale 
désolation, dans les Hurleurs î 

Vaguement énamouré par la musique septentrio- 
nale que lui jouait au sud du continent africain sa 
gracieuse hôtesse de quelques jours, il ne prêta 
probablement qu'une attention distraite à ces cris 
lamentables que sur la côte les chiens poussaient à 
la lune. Sa jeunesse confiante n'enregistrait point 
encore avidement les impressions de tristesse 
lugubre. Plus tard seulement, « du fond de son 
passé confus », jailliront brusquement ces clameurs 
sauvages dont l'écho dormait, étouffé aux jours 
de douceur, pour se réveiller aux heures de déses- 
pérance et angoisser son cœur, et il écrira les 
Hurleurs. Pour le moment il est à l'âge où l'on 
incarne en une jeune fille l'attrait cosmopolite et 
la séduction créole du pays. 

A M^^^ Anna Bestaudy. 
Au Cap de Bonne-ECspérance, le 3 avril 1887. 
Anna, jeune Africaine aux deux lèvres de rose, 
A la bouche de miel, au langage si doux. 
Tes reg-ards enivrans où la candeur repose 
Accordent le bonheur quand ils passent sur nous. 

Anna, quand ta main blanche au piano sonore 
Harmonise, en jouant, tes purs et frais accents. 
Nos cœurs muets d'ivresse et forcés par tes chants 
Ecoutent... Tu te tais, ils écoutent encore! 

De ton front rose et blanc, Anna, tes bruns cheveux 
En anneaux arrondis, en soyeuse auréole, 
Tombent si mollement sur les contours neigeux 
De ton cou qui se fond à ta mouvante épaule. 



LE VOYAGE 



57 



Anna, lorsque ta robe, aux replis gracieux. 
Nous frôle en se {[^lissant, nos âmes en Jrissonnent 
Comme les feuilles cV arbre inclinent et résonnent 
Sous les soupirs légers des vents voluptueux. 

Oh ! si je le pouvais, si je pouvais te dire 

De la voix, de tes pas, les charmes infinis, 

Les suaves pensers que la présence inspire, 

Mes vers seraient charmants et d'eux-mêmes surpris! 

Hélas! je ne le puis et ma muse inhabile 
Impuissante à créer d'aussi vives couleurs, 
Refuse des pinceaux pour ce tableau mobile : 
Il faut èlre si doux pour bien peindre la fleur. 



Gomme son voisin le Madécasse, mais avec le 
ressort d'une race plus active, le jeune Bourbon- 
nais, par une sensualité méridionale tout italienne 
qu'affinent une malice attique, une grâce helléni- 
que naturelles au pays, est prompt à Tamour, le 
sang doré de soleil. Il tient une âme musicale du 
génie de cette île où les hautes montagnes aux 
échos sonores et frais symphonisent les rumeurs 
tournoyantes de leurs ravines au murmure immo- 
bile des flots ceignant la côte. La contemplation 
quotidienne des pitons, arrondis sur le ciel tour 
à tour mol et embrasé dans le dessin parfait et le 
plus caressant a empreint en sa tendresse le goût 
des lignes pures, des courbes montueuses d'une 
beauté souriante et sereine. Il sait jouir avec 
une artiste volupté de Tovale des visages, de la 
passion d'un teint de feu, de Téclat allongé des 
yeux, de la stabilité des tailles en suspens. Il a un 



58 



LEGONTE DE LISLE 



éternel besoin d'aimer, de regarder^ de jouir mu- 
siciennement de Toeil. L'œil n'a pas plutôt vu que 
le cœur bat, mais c'est une affection toute d'esthé- 
tique plutôt que de sentimentalité. Il y a toujours 
dans le créole une vocation de peintre qui, ne se 
satisfaisant point, se métamorphose en amorosité. 
Leconte de Lisîe chérira, d'une souple spontanéité, 
toutes les jeunes filles jolies qu'il rencontrera, avec 
une constante et égale disposition au bonheur. 
Bonheur qui ne sera nullement fait de vanité vic- 
torieuse comme chez le Français d'Europe, mais de 
volupté contemplative, « d'harmonie » égalitaire 
et silencieuse, d'accord humble et fier avec la 
nature où l'on se fond, ce qui est la vraie « inté- 
g-ralité «.[Loin d'être foncièrement pessimiste, 
Leconte de Lisle était très richement apte à la féli- 
cité et il y aspirait de tout son être. Elle tenait pour 
lui dans la plénitude, l'intégralité de l'organismel] 
Contant l'histoire de deux jeunes gens du Gap se 
fiançant juste en 1827, il s'écrie (i) : 

Qu'ils étaient heureux et beaux de leur bonheur ces 
deux jeunes amants venus l'un vers l'autre des deux 
bouts du monde! Que la vie leur semblait riche et 
sublime ! Que la brise chantait de joyeuses mélodies dans 
les larges feuilles dont l'ombre les abritait ! Que ces 
fruits éclatants de l'Afrique étaient parfumés !... — Nous 
aimons les gens heureux, ils donnent seuls une raison 
d'être à l'humanité. . . Nous oserons même proclamer 
qu'il n'est rien tel au monde que d'être païen, couronné 

(i) Ces lig-nes sont extraites de la nouvelle inconnue la Rivière 
des Songes. Nous en supprimons les phrases d'ironie qui ne pren- 
nent leur sens vrai que dans l'ensemble du récit. 



LE VOYAGE 



d'hyacinthes et sacrifiant à lacchos, le dieu vermeil ; à 
moins d'être ascète et de mourir au désert, dévoré par la 
flamme de l'idéal... Garétant intégral, nous enveloppons 
ce qui fut, ce qui est et ce qui sera dans la synthèse ulté- 
rieure. Or, Edith et Georges se regardaient et souriaient 
doucement dans la plénitude de leurs cœurs et dans la 
certitude de leur prochain bonheur. 

L'adolescent, dans la jalousie de rester maître 
de soi-même, qui n'est que la forme que la pudeur 
prend chez les plus virils, se garde des faiblesses 
de l'amour qui n^ envisage plus qu'une femme sur 
la terre. C'est en ce sens qu'il écrit : 

La femme, si inférieure à Vhomme (à lui-même) en 
rc sens, a l'invincible besoin d'un échange d'affections 
humaines; la terre est vide si l'être vivant en disparaît; 
elle ne voit le monde extérieur qu'à travers son amour, 
et la solitude lui pèse comme un néant... Edith était 
femme par excellence, ce qui expliquera pourquoi elle 
ne se réfugiait pas dans l'admiration de la forte et 
belle nature qui l'entourait.. .Ses yeux s'alanguissaient, 
-es joues se revêtaient d'une blancheur mate. 

Mais rameur, dans lequel la femme présente le 
miroir de toute la création, est ce qu'il y a de sublime 
dans la vie. Servant à faire mieux sentir 'a nature, 
il est supérieur à toute émotion passagère; tenant 
en puissance le souvenir, il estla force qui conserve 
et prolonge l'être en reliant son passé au présent. 

Ici nous supplions le lecteur de nous pardonner les 
quelques lignes suivantes ; elles sont lyriques, mais elles 
brûlent de s'échapper de notre plume : 

— O première larme de l'amour, comme nue perle 
limpide Dieu te dépose au matin sur la jeunesse en fleuri 



60 LECONTE DE LISLE 

Heureux qui te garde des ardentes clartés de la vie et te 
recueille pieusement au plus profond de son cœur! Les 
jours heureux passeront pour ne plus revenir ; la femme 
aimée oubliera le nom de l'amant, le monde emportera 
dans ses flots au tumulte stérile les débris du premier 
paradis, la vieillesse g-lacera le sang- des veines et cour- 
bera le front vers la tombe... Mais si tu baig-nes encore 
le cœur qui a aimé, ô chère larme! si ta fraîcheur prin- 
tanière a préservé la fleur divine de l'idéal des atteintes 
du soleil ; si rien n'a terni ta chaste transparence! pre- 
mière larme de l'amour, la mort peut venir, tu nous auras 
baptisés pour la vie éternelle ! 

LecontedeLisle a donc un caprice passionné pour 
M^i^ Bestaudig- durant les deux ou trois jours qu'il 
passe au Cap, et c'est encore elle qu'en i843 il 
revoyait en décrivant la grâce d'une jeune fille dans 
une nouvelle dont l'action se passe au Gap en 
1837. 

Une jeune fille s'accouda lentement sur le rebord de 
la fenêtre, et jeta au dehors un long- reg^ard chargé de 
lassitude et de tristesse. Cette enfant, de 16 ans à peine, 
avait l'idéale beauté des femmes du Nord, quand elles 
unissent à la limpidité fluide des yeux, à la transparence 
de la peau, l'abandon pensif et harmonieux de la démar- 
che et de la pose. Par un heureux et rare caprice de la 
nature, ses cheveux d'un blond cendré faisaient luire, 
malgré leur abattement, de g-rands yeux bruns dont les 
cils ombraient ses joues pâlies. Celle de ses mains qu'elle 
avait posée sur la fenêtre était mince et fine, d'une 
blancheur de neig-e, et agitée par instants de petits mou- 
vements nerveux. Ainsi accoudée, vêtue de blanc, mol- 
lement inclinée et baig-née dans l'ombre lumineuse du 
soir, on eût dit une de ces vierg-es idéales, si chères aux 



LE VOYAGE 6l 

poètes allemands. En face d'elle, la baie étendait, sous 
les reflets rouges du soleil, ses long-ues houles calmes ; 
et, par delà les dernières élévations de la côte, l'immen- 
sité de l'océan austral se détachait en une lig^ne d'un 
bleu sombre. Mais ce large et splendide horizon n'atti- 
rait point ses yeux, qui conservaient cette expression 
vai»-ue et flottante propre à qui reg-arde en soi et semble 
oublier le monde extérieur. 

Il y a toujours quelque chose de gracieux et de tou- 
chant dans la tristesse d'une jeune et belle fille; ce n'est 
pas le vide glacé du cœur ou de la tête de l'homme, ni 
la fièvre inquiète qui le pousse aux folles tentatives, à 
l'accomplissement avorté des actions ou des œuvres; — 
c'est un monde de désirs latents qui consument^ mais 
qui n affaissent point Tâme. Cet idéal indéterminé, 
cette aspiration vers un bonheur irréalisé tourmente sur- 
tout la jeunesse des femmes; c'est la vie qui veut éclore 
et qui n'éclôt pas; souflVance analogue à celle qu'on 
éprouverait à voir blanchir à l'horizon les premières 
lueurs du jour, et à pressentir un soleil qui ne se lèvera 
jamais. 



Le Gap quitté, le navire relâcha à Sainte-Hélène, 
roc nu dont l'apparition émergeant des flots lui 
(( fit refl*et d'un grand cercueil (i) ». Ce devait être 
la dernière distraction de ce voyage épuisant de 
cent trois jours. 

Enfin, nous sommes à Saint-Hélène, et ce n'est pas 
sans peine, assaillis que nous avons été non par de mau- 
vais temps, mais des calmes interminables; je ne connais 

(i) Cilé par Jean Dornis. 



02 LECONTE DE LISLE 

rien de plus insipide à la mer que cette uniformité de 
ciel et d'eau sans qu'une fraîcheur aucune ride la face 
huileuse des vag-ues, sur lesquelles le navire se balance 
lég-èrement sans boug^er de place ; les jours se succè- 
dent et se ressemblent, nous ne savons que faire, tout 
nous endort et 

La voile tendue 
Ne demande qu'un souffle à la brise attendue 

J'ai vu Sainte-Hélène et le tombeau de l'Empereur. 
Nous y montâmes le soir, il pleuvait, et tu dois conce- 
voir combien était g-ai l'inculte rocher où dort le grand 
capitaine. Vouloir retracer ici ce que j'éprouvai alors ne 
te rendrait pas ma pensée à fond. Ce furent d'abord la 
pitié, l'admiration, le respect, car il était affreux de 
comparer ce qu'il fut à ce qu'il est aujourd'hui, de pen- 
ser à r empereur (i) et au pauvre captif des Anglais, et 
cela sur sa tombe; mais bientôt je me rappelai le jeune 
et invincible soldat de notre grande République (i); je 
me représentai le consul demi-despote ; puis enfin l em- 
pereur (i) absolu de ce noble pays qui servit de base à 
sa gloire; et alors le respect et la pitié firent place au 
mépris et à la haine; c'est le partage des tyrans et 
Napoléon ne fut aussi qu'un tyran, tyran plus grand 
que les autres et pour cela môme encore plus coupable. 

Dans cette lettre, le républicain intransigeant 
continue de s'affirmer, avec une franche virilité, 
à l'heure même où la grandiloquence de Hugo 
s'empanache du populaire napoléonisme. Vibrant 
à la mémoire de la grande République disparue, il 
rôve comme à l'attente émue de son retour pro- 
chain. « Adieu, [écrit-il à Tami laissé au pays, 

(i) Souligné par L. de L. 



LE VOYAGE 63 

prions pour Elle (i)! (la République), n Arrivé à 
Dinan, il signera une lettre au même c Salut et 
fraternité » (2) et dans une autre terminera par 
ces mots : « Je te charge bien de soutenir nos sen- 
timents républicains et philosophiques; ce sont les 
plus vraies comme les plus nobles des opinions 
humaines. » 

Et sitôt débarqué en France, avec les nouvelles 
de sa santé et avant les impressions pittoresques 
dont pouvaient être avides ses compagnons et pro- 
digue une jeune vanité littéraire, il envoie « les 
plus fraîches nouvelles politiques ». Sa fierté s'é- 
cœure à la bassesse de la situation. 

Les Espagnols s*entremangent pour deux rois... 
les insensés! Dona Maria est prisonnière des /"ac- 
tieux (i) portugais (^ce petit pays commence à bien 
penser). Les Arabes nous marchent sur le ventre , et 
nous crions : merci ! . . . Les Russes nous menacent de 
nous donner le fouet si nous ne faisons pas la paix avec 
l'Afrique : nous obéissons. La Turquie nous donne un 
soufflet, nous tendons l'autre joue ; et quand nous ne 
voulons pas nous ravaler à ce point, notre roi nous tue 
et nous emprisonne. Qu'en dis-tu? J'espère qu*on n'est 



(i) Souligné par L. de L. 

(2) On a raillé Leconte de Lisle sur ses titres de noblesse. Dans sa 
jeunesse, le poète tenait si peu à son titre qu'il signait, par esprit 
républicain, Leconte Delisle. Il appartenait d'ailleurs par sa mère, 
omine celle de Parny une demoiselle de Lanux (Elysée de Riscourt 
il<* Lanux), à une famille de la plus vieille noblesse. Sur la famille 
I^ecoiite de Lisle, on trouvera d'amples renseignements dans l'étude 
fie Ch. Bellier-Dumaine {L'/fermine, mai 1899). C'était, ^'^^^ le milieu 
du xvm* siècle, une famille de petits bourgeois dont les membres 
embrassaient les carrières libérales ou obtenaient des postes de fonc- 
tionnaires. 



(>4 LECONTE DE LISLE 

pas plus pacifique que nous. C'est à faire horreur et 
pitié! Nous ne sommes que des lâches! 

On vient de lire ce que lui inspirait le pèlerinage 
au tombeau de Napoléon, où il parlait plus en 
homme d'esprit ferme qu'en lycéen inflammable 
à la lecture des grands lyriques contemporains. 
Il n'est ni chauvin, ni belliqueux,Ql déteste la 
guerre et la haïra toujours^ (Cf., entre autres, 
Soir de Bataille.) Mais, à son sens, la première 
vertu de l'homme est la virilité qui peut seule don- 
ner à la jouissance de la paix sa plénitude avec 
sa dignité. Ce sont les mêmes sentiments qui ani- 
meront son indignation contre l'Angleterre vis- 
à-vis de laquelle il n'admettait point les hon- 
teuses reculades ou, en 1870, sa haine des hordes 
allemandes. Le civisme des hommes de 1792 
donna à son adolescence toute sa consistance et 
son impétueuse générosité. Elle put être indolente 
aux songeries amoureuses, 'elle fut mâle, fière, éner- 
gique, emportée vers la vie publique des hommes 
adultes d'un élan viril qui se cabrait devant les 
lâchetés. 



CHAPITRE III 



L'oncle et les notables de Dinan. — La correspondance avec 
Roufîet. — U Annuaire Dinanais. — La beauté de jeunes 
Anglaises. — Rennes : le baccalauréat et l'Ecole de Droit. 

— Le théâtre et le Romantisme. — Pessimisme combatif. 

— Les joies de la libre Pensée et l'amour platonique. — Mo- 
bilité du caractère. — Chaste sensualité. — Les projets de 
premier livre. — Les déboires. 



Il descend chez son oncle à Dinan. L'adolescent 
eût sans doute préféré Paris où le conviaient natu- 
rellement Tamour de la poésie, surtout de la poésie 
moderne, et sa fringante curiosité des choses de la 
politique. Mais la Bretagne est le berceau aristo- 
cratique de la famille; il y a encore des parents. 

Dinan est une des villes de France qu'il connaît 
depuis Tenfance pour l'avoir toujours vue dans les 
vieilles gravures que son père a conservées (i) et 
dont le papier a jauni dans l'atmosphère ambrée 
de tabac de la salle à manp^er créole. Cette porte du 
Jerzual dont les pierres, lissées par la suie des 
temps, paraissent par endroits lavées d'une blan- 

(i) D'après les lettres du père citées par M. Tiercelin. 

5. 



66 LECONTE DE LISLE 

cheur d'écume semblable au jusant sur les galets ; 
cette tour de l'Horloge d'ardoise fine et bleuâtre, 
clocher pour les hirondelles et les oiseaux qui ont 
voyagé sur la houle ; ces tours rondes dont le gra- 
nit serré rappelle la vaillance de Bertrand Dugues- 
clin ; le léger pont gothique où passent de jeunes 
vierges anglaises comme en des vers de Burns; il a 
vu tout cela qu'il imaginait dans un monde noirâ- 
tre et crépusculaire parce qu'il rentrait ébloui de la 
lumière du soleil sur les récifs et sur les vergers 
opaques et lustrés. En ces villes bretonnes dont le 
plan est souvent le même que celui des « quartiers » 
découpés dans la verdure des tropiques, le créole 
se sent à peine dépaysé ; on lit sur les maisons 
d'avoués, de notaires ou de pharmaciens des noms 
de familles créoles ; on entend des noms de navi- 
res qu'on a entendu là-bas : le Mandarin, VAnge 
Gardien par exemple, le Robert- S urcoiif, le Gol ; 
on pense à La Bourdonnais, àDupleix, aux Bretons 
qui s'embarquèrent pour construire des villes fran- 
çaises aux sables des mers lointaines. Avec ses 
maisons plus larges de haut que de bas, accostées 
l'une à l'autre et portant des sculptures coloriées 
comme des quilles de haut bord, ses fenêtres gar- 
nies de géraniums et de tulipes ainsi que des 
hublots, Dinan est une ville qui rêve sur les voya- 
ges louvoyant dans la mer des Indes ; le matin, 
tandis que dans les rues se répand l'odeur du café 
des îles qu'on va verser dans le lait crémeux des 
vaches bretonnes, les paysannes des environs ve- 
nues pour le marché ont des costumes aussi criards 
que des malabaraises, etleur caquetage de perruches 



L ADOLESCENCE EN BRETAGNE 



persiste jusqu'à midi qui verdit le granit des tours ; 
lescloches de Saint-Sauveur, de l'église Saint-Malo, 
ont, le soir, une répercussion longue et cuivreuse 
qui meurt sur des soleils couchants d'Extrême- 
Orient. Et, que la nuit, le vent de mer s'engouffre 
et siffle au courant d'air des ruelles, que les gran- 
des voiles de la pluie claquent sur les toits d'ardoi- 
ses et fasse grincer les girouettes de fer à la façon 
des mouettes, alors le créole, repris par la mer, se 
reporte au pays, réenlend le caverneux mugisse- 
ment de l'Océan Indien, le grondement des forêts 
mouillées et des ravines, le bourdonnement tour- 
noyant du cyclone, à quoi va succéder le silence 
pesant et vide de l'accalmie. Dans sa petite chambre 
ébranlée par le vent, il a fermé son Byron et écoute 
l'ouragan. 

L'enfant, à lui-même abandonné en l'île natale, 
sur la terre lointaine a besoin de la tendresse et de 
la surveillance de parents. L'oncle de Dinan est de 
nature « un peu sèche, de correction bourgeoise 
un peu étroite, de principes un peu durs », « le 
type de l'avoué pointilleux d'une petite ville (i) ». 
Cet honorable officier ministériel réunit les quali- 
tés que la sagesse administrative requiert pour les 
hautes magistratures municipales. Il est nommé, le 
7 juillet de cette même année 1887, maire de Dinan. 
Respectueux des pouvoirs établis, gourmé d'officia- 
lité, grincheux prud'homme, on l'imagine accueillant 
le jeune homme tout bouillonnant de ferveur répu- 
blicaine. Ce jouvenceau turbulent trouble la paix de 

(i) Tiercelin. op. cit. 



LEGONTE DE LISLE 



sa foi go uvernem entai e. Ce jeune « sauvage », ce 
jeune fauve d'Afrique l'effraie, ne peut manquer 
d'être en le pays matière à scandale. Tous les rensei- 
gnements flatteurs dont le prévient le père ne font 
qu'accroître défiance et mécontentement. En vain, 
celui-ci, en lui recommandant son fils, fait-il res- 
sortir que Charles est « insouciant du linge, peu 
soucieux de voir le monde, point habitué à garder 
de l'argent, très étourdi, d'une conduite très pure ^ 
égal et très poli », il formule des observations per- 
sonnelles tout opposées. Voici : Charles « affecte 
un mépris sauvage pour tout ce que Von est convenu 
de respecter dans la société »; il a une « prétendue 
myopie » qui parait être de l'affectation, de la 
pose, il est inégal, peu poli; ail dépense trop en 
achats de livres et pour sa toilette »; l'oncle signale 
certains déportements de ce garçon qui n'est pas 
du tout la (( demoiselle annoncée ». Enfin le désin- 
téressement des observations purement psycho- 
logiques cédant place à la si légitime crainte que 
nourrit le maire de Dinan d'être compromis par 
son neveu, (i^l critique ses « opinions politiques, qui 
affectent une exagération blâmable : Charles est 
républicain î^ 

Républicain ou bohème alors, c'est tout un. 

Charles, de son côté, se plaint à son ami Rouffet, 
dont il a fait la connaissance à Rennes, dans un 
premier et court passage avant de venir à Dinan, 
du milieu officiel, froid et arriéré : 

Il faut que je vous explique ma nouvelle position. Je 



l'adolescence en BRETAGNE 69 

manofe ici avec la plupart des notabilités de la ville, 
hommes excellents, sans doute, mais entièrement dé- 
pourvus de toute idée avancée. Je sais que dans mon 
org-ueil — et je ne saurais me le dissimuler — une envie 
de dominer^ plus forte que ma volonté même ^ est en 
moi. Je sais encore qu'il ne m'appartient pas, enfant que 
je suis, de contrecarrer à tout moment les paroles d'hom- 
mes à cheveux gris ou blancs, qui devraient avoir l'ex- 
périence des choses, quoiqu'ils ne l'aient pas. Aussi vous 
ne sauriez croire quelle est la contrainte de toutes les 
minutes que j'éprouve, parmi des êtres non intellig-ents, 
qu'il m'importerait fort peu, au bout du compte, de 
froisser dans leurs niaises idées, si je n'avais des motifs 
plus puissants d'en agcir autrement. Février i838. 

Contrainte, car, lorsqu'on a perdu la belle liberté 
d'une vie s'exallant en pleine nature, on voudrait 
au moins jouir d'une enlière indépendance d'idées. 
Gomme il est combatif, au lieu de se laisser aussi- 
tôt déprimer, il se relire des conversations pour 
mieux se rejeter sur les lectures : il les discute 
vivement dans ses lettres à RoufFet, où il peut les 
analyser du fort d'un critère républicain : 

J. Sandeau,dont j'avais déjà lu la critique, rend justice 
à Dumas sous le rapport littéraire, mais l'attaque sur 
la donnée historique de Caligula. Je vous avoue que je 
suis encore à me demander où et comment il a outrag-é 
l'histoire. Ce critique l'accuse d'avoir fait de Gherea, 
vil amant de Messaline, un sybarite; d'avoir travesti le 
républicain en courtisan. Il ne sait ce qu'il dit. Gherea 
ne cesse, dans tout le cours de la pièce, d'exprimer ses 
sentiments républicains. L'amour qu'il peint pour Messa- 
line, sa courtisanerie envers l'empereur, ne sont que le 
masque dont il .se sert pour voiler ses projets de liberté. 



70 LECONTE DE LISLE 

Il déplore même l'indigne comédie qu'il est obligé de 
jouer et se plaint de ne pouvoir agir ouvertement. Té- 
moins ces beaux vers : 

Oh ! sans doute qu'au temps des antiques vertus 
Ce n'était pas ainsi que conspirait Brutus, 
Et c'était au grand jour que son poignard stoïque 
Vengeait en plein Sénat la sainte République ! 

Cependant il doit préparer à Dinan le baccalau- 
réat dont on subit les épreuves à Rennes; mais il 
voyage : en février il est à Lorient,près de son ami 
Rouffet; ils passent ensemble de longues soirées 
d'hiver où ils composent des poèmes entiers, les 
vers de Fun alternant avec ceux de Fautre. En mars 
il rentre à Dinan. Là, par son oncle qui est rédac- 
teur du Dinanais et éditeur du nouvel Annuaire, 
il s'est trouvé immédiatement en relations avec des 
journalistes et des hommes de lettres de province. 
Et tous savent — ne serait-ce que par l'indiscrétion 
du jeune Robiou de la Tréhonnais, qui est venu 
dans sa chambre et a emporté ses vers — que le 
neveu de M. Louis Leconte, qui arrive des îles et 
prépare son baccalauréat, est un poète d'avenir. 
« Félicitez-moi, mon ami, écrit Charles à RoufFet. 
On me propose bien de faire paraître dans Y An- 
nuaire de cette année (i838) plusieurs pièces de 
vers, avec l'assurance d'y écrire, si je voulais, plus 
tard. Félicitez-moi, dis-je, car, soit orgueil, soit 
modestie, comme vous voudrez, j'ai refusé net. » 
Mais l'oncle dut insister ; une pièce parut, non si- 
gnée, qui avait pour titre : Indécision, 



L ADOLESCENCE EN BUETACiNE 7I 

INDÉCISION 

Qui n'aimerait les soirs, les soirs éblouissans 

Où l'orchestre fascine et le cœur et les sens, 

Quand on l'aperçoit là, quand on s'approche d'elle. 

Et que son œil tremblant vous cherche et vous appelle, 

Et qu'on suit à l'écart, sur les parquets dorés. 

Le moindre mouvement de ses pas adorés V 

Alors tout s'embellit, tout prend un nouveau charme ; 

Et si l'àme retrouve un soupir, une larme, 

Un de ces mots empreints d'amour et de frayeur. 

Ils se perdent bientôt dans l'ivresse du cœur. 

Le tumulte des sons offre un si doux mystère. 

Quand chaque regard montre un secret qu'on veut taire ! 

Espérance voilée, aveux redits tout bas, 
Quel charme!... et ce soir-là je ne l'espérais pas ! 
Ce soir-là, sans la voir, dans la salle remplie 
J'avais porté mou trouble et ma mélancolie. 
Emu par la douceur des instruments, j'allais 
Rêvant, au bruit du bal, de mac^iques palais. 
Fantastique royaume, éblouissant de flammes, 
Qu'embaumaient tour à tour les parfums et les femmes. 

Mais il fallut sortir de ce monde enchanté : 
Près d'un cercle élégant bientôt je m'arrêtai. 
Car mes yeux, tout à coup détachés de la salle. 
Le long- des blancs rideaux trouvaient un rayon pâle; 
Et c'est la lune errante au foud d'un ciel d'azur. 
Qui semait dans la nuit les éclairs d'un jour pur, 
Et ce rejîet d'en haut, cette flamme meilleure 
Eveillaient dans mon sein la lyre intérieure. 
J admirais donc le ciel limpide et découvert. 
Et ses reflets tombants sur le gazon moins vert 
Quand, près de la croisée où restait une place, 
Emma, la blonde Emma, vint s'asseoir demi-lasse. 
Elle rêvait aussi : la lune, en ce moment, 
Entourait ses beaux traits d'un nuage charmant, 
Et redoublait de grâce, en effleurant la tète 
Ue la jeune beauté aonchalante et distraite. 



72 LEGONIE DE LISLE 

Un songe caressait ses yeux irrésolus, 

Sa main tenait des fleurs ; il ne fallait de plus 

Qu'un peu de solitude et, dans sa rêverie, 

Elle eut semblé de loin la reine de féerie, 

Quand l'ombre la relient pour voir, le long du bord, 

Trembler dans l'océan les étoiles du Nord. 

Et moi, le cœur séduit par cette enchanteresse. 

Je ne pus Im'éloigner ; mon œil, avec ivresse, 

Contemplait tour à tour l'astre délicieux, 

Et la vierge pensive entrouvrant ses grands yeux; 

Et ce beau souvenir, que rien ne décolore, 

Me trouble, et même ici je me demande encore, 

Lequel plus doucement m'émut et me charma, 

Du bleuâtre horizon ou de la blonde Emma (i). 



Il ^demeure chez M"^ Aubry (nom de famille 
créole), place des Champs. On ne sait s'il cède 
aux instances de son père touchant la nécessité de 
se perfectionner dans la flûte et le paysage, talents 
« essentiellement utiles à la position d'un jeune 
homme dans la société » et « dans la magis- 
trature )). Il lui recommandait non moins vivement 
la danse et les armes. Et de fait, Charles, passionné 
pour le bal, y va souvent. Certain soir il arrive à la 
porte de la maison vers laquelle il se hâte, quand 
son manteau, soulevé par le vent, s'embarrasse 
entre ses jambes, une de ses socques reste dans la 
fange, il Ty rejoint, et voilà un bal manqué. Mais il 
ira la semaine prochaine valser chez M. Robinson. 
M. Robinson est un Anglais : il lui a été déjà donné 

(i) Nous avons donné cette pièce intégralement pour permettre 
d'en apprécier raulhenlicité, puisqu'elle n'est pas signée. 



l'adolescence en BRETAGNE ^3 

d'en voir au Cap; à Dinan il en connaît plus inti- 
mement; ce jeune lecteur passionné de Walter 
Scott est prédestiné à la beauté « idéale » des jeunes 
filles anglaises qui mieux qu'une française incarnent 
au créole du Sud le mystère et la suavité féminine : 
leur type esthétique lui est le plus attirant (i), par 
son constant désir de se compléter, par ce goût 
d'intég-ralité qui ne lui fait trouver de jouissance 
supérieure, en ses sentiments comme en son œuvre, 
qu'à réaliser « la synthèse » des éléments les plus 
divers de la terre. Gomme il a lu Milton, tout 
naturellement la jeune fille anglaise lui est une 
vision du Paradis Perdu : 

Mon ami, je vis là la femme la plus gracieuse, la plus 
noble que mon œil ait jamais contemplée... La physio- 
nomie était empreinte d'une si inexprimable beauté, de 
tant de charme et de candeur qu'il était impossible ,à 
moins d'être de fer, de ne pas lui dire, en ployant le 
genoux : 

Douce création, dont la çrâce divine 

Suffit pour consoler des humaines douleurs, 

Dont l'àme, rappelant sa céleste origine. 

Se penche avec bonté sur nos âmes en pleurs. 

femmes, pardonuez si vos intimes fleurs 

Ont d'un charme profond inondé ma poitrine (2). 

Elle a nom Garolina Beamish. Gomme tout créole 
il aime les bals, s'amouracher des jeunes filles 
découvertes aux soirées, aller leur faire visiter dans 
leur famille sous des déguisements en des « par- 

(1) Cf. Epiphanie, Christine, etc., les héroïnes des nouvelles de 
1846-48. 
(a) Fragment extrait dos documents publiés par B. Guinaudcau. 



^4 LEGONTE DE LISLE 

lies de masques ». Mais du créole de vingt ans il 
diffère en ceci qu'il ne désire pas immédiatement 
le mariage : son tempérament ne Vj oblige pas. Et, 
au point de vue théorique, il n'en est pas précisé- 
ment partisan : 

Au reste, quelque absurde qu'on puisse croire ma 
pensée en ceci, qu'elle soit erronée ou fausse, voyez, 
c'est celle des premiers patriarches, des hommes primi- 
tifs^ et vous le savez, mon ami, la vérité n'est jamais 
plus pure quà sa source. Lamennais se trompe : une 
société telle qu'il la rêve ne saurait exister avec le ma- 
riage. Il veut le bien-être général et conserve les égoïs- 
mes particuliers ; il veut une égalité morale et fait des 
distinctions : en un mot il veut et ne veut pas, il tombe 
dans l'erreur. « Mais la vérité est grande et elle triom- 
phera. (Edmond Bouthmy.) 

Les vacances survenant, il voyage par les landes 
et les grèves : dans ces tournées, il apprend à con- 
naître la Bretagne qu'il n'avait que rêvée à travers 
les poèmes de Brizeux, à laquelle il consacra l'an- 
née suivante un poème : Amour et Bretagne, et 
qui devait plus tard réapparaître avec le relief 
dramatique des impressions de jeunesse au fond 
de sa mémoire, granitique, écumeuse et fouettée 
de vents, arcboutée à ses récifs sous la furie des 
lames, en le Jugement de Komor, où se dresse 
le manoir du Jarl de Quimper (i). 



(i) Il connaît Lorient, écrit-il à RoufFet, il y est resté quatre jours, 
« lors d'une tournée artistique » qu'il fît en août et septembre, avec 
trois peintres paysagistes de Paris. Il connaît aussi Kimperlé, l'Isole 
« et l'EUé que Brizeux a chanté »,Scaer, leFaoet et Gueméné..., il 
était en promenade dans le Finistère. 



L ADOLESCENCE EN BRETAGNE 



Au mois d'octobre, son oncle et sa tante le con- 
duisent à Rennes et le logent au bord de la rivière, 
rue des Carmes, n^ l\. 

On perd, à Rennes, le souvenir de l'Océan... ses 
brises n'y viennent pas dissiper les brouillards 
d'une pluie intermittente et perpétuelle ni la brume 
silencieuse du pavé. Sur les quais qui suivent une 
Vilaine traînante et jaune s'éloignent lentement/ 
de rares passants. Toutes les maisons, d'un gris 
noirâtre, sont bâties par petits carrés de granit 
que râpe la lumière pâle ; un pavé menu, difficile, 
pointu ; à l'angle aigu de deux rues vides et moisies 
des dames à mine pointillaise ; et, devant la Place 
du Palais où se dresse un bronze de Louis XV, le 
monde sombre et tracassé de la Chicane, magis- 
trats, procureurs, assesseurs, avocats, tradition 
d'une ville qui fut dépossédée de son Parlement (i). 
ux abords de la Faculté de droit, s'assemblent, 
pour deviser avec des gestes déjà importants et 
ponctuels, les fils d'une noblesse de robe, dans de 
longues redingotes fermées descendant jusqu'aux 
genoux. Au bas de maisons taciturnes comme des 
presbytères, dans des rues où s'aigrit une humidité 
de bénilier,disparaissentdes soutanes qui vont dire 
la messe à Sainte-Melaine ou à Saint-Hellier; et, 
sur la rive livide où s'étouffe le son des comman- 



(i) D'jiprcs le recueil de morceaux choisis fait, par M. Ticrcelin de 
Chateaubriand, Stendhal, Souvestre, Taine. 



76 l.EGONTE DE LIS LE 

déments, les pantalons rouges des conscrits faisant 
Fexercice. Gomment ne pas penser, en passant de- 
vant le collèg-e, que Toncle Evariste Parny y fit ses 
études, et, créole sensuel perdu dans une ville sans 
plaisirs, y prenait déjà à la lecture des Ovide et des 
Tibulleun fin plaisir égrillard de magistrat lettré!... 
Certain matin maussade où la brume est si opaque 
qu'on a envie, loin des hommes, de se promener 
solitaire sur le rivage d'une île au soleil, comment 
ne pas songer à Bernardin de Saint-Pierre qui, 
grognon, cogna de la canne sur ces « rues mal 
pavées » de Rennes I Et si, avant d'aller lire à la 
Bibliothèque, on s'estégaré dans les ruelles tortueu- 
ses de la vieille ville où des maisons pantelantes 
superposent un monde fantomatique de fenêtres, 
d'auvents, de cheminées, de toits, comment ne pas 
se rappeler que c'est là que le jeune Chateaubriand, 
voyant une ville pour la première fois, s'émerveilla 
de Rennes qui lui « parut une Babylone », mais, 
rêvant toujours plus grand, plus large sous plus 
de lumière, convoitait les solitudes américaines... 
Des monuments couleur de granit, des intérieurs 
d'église avec des boiseries de ce vieux chêne des 
chouans noirâtre et dur ; une odeur de tannerie 
rousse et acre. Mais que le soleil, à la fin du jour, 
dore la verdure fraîche des longues allées de til- 
leuls et de marronniers, le sous bois solitaire des 
promenades étincelle de clarté, les vieux chênes du 
Thabor bénédictin frissonnent d'un gazouillis d'oi- 
seaux, l'odeur du foin coupé souffle de la campa- 
gne jusqu'au Mail ; au Jardin des Plantes, dans 
une limpidité nacrée d'après-pluie, de jeunes filles 



L ADOLESCENCE EN BRETAGNE 77 

(( viennent voir fleurir un arbuste étranger », avec 
des « expressions admirables de virginité par- 
faite, de suavité étrange (i) » cependant que, arrê- 
té devant un massif et la main sur le cœur, quel- 
que jeune poète, comme il en naît dans « cette 
ville d'élégie (2) », s'incline et respire une fleur 
d'oranger. On entend croasser dans le ciel métal- 
lique des corbeaux qui reviennent des « plaines 
de blé noir » où des clochers bas pèsent sur les 
villages, où des croix de pierre rongée barrent les 
taillis sombres; et, lentement, sur la grande ville 
d'ardoise, s'éteint le blond soleil d'Amor. 

En novembre il est reçu bachelier. « MM, les 
examinateurs se sont montrés extraordinairement 
bienveillants à mon égard (3), ce dont je les remer- 
cie fort. » Comme on lui demanda par qui il avait 
été préparé : « Par mon père, répondit-il : vous 
pouvez m'interroger. » Et dans l'encouragement 
de la réussite : « Je ferai mon droit à Rennes, » 
annonce-t-il. 

11 échappe donc à la contrainte de ses parents de 
Dinan : Hennés est une grande ville et M. Louis 
Leconte n'y exerce point « d'influence ». Il a sa 
chambre dans une pension de famille tenue par 
les dames Lij;^er. 11 rencontre dans la maison une 
jeune fille, M"*' Eugénie***, qui aime beaucoup la 
poésie, fait des albums des vers préférés, adore 

(i) Taine. 

(2) Soavestre. 

(3) En grec (Homère) médiocre; latin (Cicéron) A, -B.; Rhétorique : 
A.-B. Histoire et Géoij^rapliie A.-B. Philosophie : passable. Mathé- 
matiques : faible. Physique : très faible. Français : suffisant. 



78 LECONTE DE LÎSLE 

les chats et les conversations littéraires. A Dinan, 
s'il désirait tant se rendre à Rennes, c'est que 
Rouffet y habitait; mais il vient d'en partir, petit 
clerc de notaire obligé de vivre de son travail 
d'employé. Et Leconte de Lisle a bientôt senti qu'il 
n'a aucune disposition pour les études juridiques. 

Je n'ai pu vous écrire plus tôt,tracassé que j'étais par 
le droit, ig-noble fatras qui me fait monter le dégoût à 
la gorge — et par les réprimandes absurdes de mon 
très honoré tonton. Enfin remords, craintes fondées 
pour l'avenir, abattement, ennui profond des hommes 
et des choses, désolation, isolement, etc., m'ont jeté dans 
de telles perplexités qu'il m'a été moralement impossi- 
ble de vous écrire... Pardonnez-moi, je m'en vais lente- 
ment vers l'abrutissement. J'avais peut-être une intel- 
ligence ardente, de bons et généreux instincts, le 
désir du bien et du beau , Eh bien ! tout cela disparaît 
tour à tour. Et pourquoi? Le sais-je, moi? Ah I il me 
prend parfois une envie de pleurer comme un enfant qui 
sent trop son impuissance. 

Pendant plusieurs années, il se débat dans ces 
angoisses de ne savoir s'il doit, s'il peut aban- 
donner le droit ou s'il lui est possible de tenter 
encore un effort pour surmonter son dégoût. Il ne 
sauraitoublier de longtemps ce tourment ordinaire 
de la jeunesse agitée entre les aspirations de l'âme 
et les nécessités sociales, plus nauséeux chez un 
adolescent indécis et passionné, timide et orgueil- 
leux, qui a le goût fort du rêve et l'inquiétude de 
l'action : dans le Songe d'Hermann, nouvelle sur 
des étudiants, qu'il publiera plus tard, Siégel dé- 
clame avec amertume : « Mes Institutes commen- 



L ADOLESCENCE EN BRETAGNE 



79 



tées m'écorchent le cou et mon Dig-este est dur 
comme une pierre. » 

Que serait-ce s'il n'y avait le Spectacle? En ces 
années du Romantisme, dans l'ivresse nationale 
d'une Renaissance littéraire dont la ferveur comba- 
tive brûle avant tout de renouveler et créer le 
Drame, le théâtre a le charme et la mag-nificence 
de la jeunesse, les salles de théâtre sont l'arène des 
jeunes g^ens, qui y vont manifester leurs enthousias- 
mes. Pour le créole surtout, qui n'eut jamais occa- 
sion de s'asseoir à un balcon d'orchestre ni ne 
connaît de monuments du Moyen-Age dans son île 
sans passé ni archéologie, la scène garde le pres- 
tige intact du merveilleux imaginé et des décors 
historiques recomposés. Leconte de Lisle néglige 
ses cours de la Faculté au point de perdre ses ins- 
criptions : il en est « malade de remords », mais 
ne manque pour cela le spectacle. On le suit pres- 
que toute l'année au théâtre. 

Je ne puis vous donner aucune nouvelle de Rennes, 
si ce n'est que nous possédons maintenant M. et M'^^^ Vol- 
nys, du Gymnase, en outre d'une excellente petite 
troupe que l'on apprécie à Rennes. Je n'ai pas besoin 
de vous dire que Je sais un habitué du théâtre. 

Un autre mois : 

Notre troupe dramatique a débuté hier. Je ne crois 
pas que vous la connaissiez. C/est un coup du sort que 
nous possédions une semblable merueille en province ; 
nos acteurs ne seraient nullement déplacés à Paris... Je 
suis toujours aussi fou du théâtre ; cela ne va qu'en 
augmentant. 



80 LECONTE DE LIS LE 

En décembre, il assiste à la dernière représenta- 
tion, avec quels regrets! M'^e Dorval étant venue 
au cours de l'année, il écrit avec exaltation à 
Rouffet : 

Imaginez-vous un front large et passionné, des yeux 
noirs qui expriment ce qu'ils veulent, une taille gracieu- 
sement brisée en avant, une voix cadencée, grave et aus- 
tère, harmonieuse et douce, un geste ardent, majestueux 
et sévère, un jeu plein d'expression, de force, de natu- 
rel, de charme et d'intimité... Ou plutôt ne vous ima- 
ginez rien ; quels mots rendraient l'émotion irrésistible 
qui fait battre le cœur en face de M™^ Dorval? Il faut la 
voir et l'entendre. 



La troupe est partie. L'étudiant fume, beaucoup, 
et c'est désormais la pipe qui tient le plus long 
rôle muet dans le déroulement nuageux de ses rêve- 
ries paresseuses et nostalgiques : il y met un 
moment tout son luxe, en faisant demander une 
d'écume garnie d'argent qu'il paie dix-huit francs 
chez un tourneur d'Auray, ce qui ne va pas sans 
lui attirer du désagrément de la part de son oncle. 
Il compose lentement des romances qui paraissent 
avec la musique de son ami Lemarchand dans le 
Journal des demoiselles. Ils se réunissent en bande 
d'étudiants : Drouin, Robioce qui « imprime 
comme un tigre royal dans le vénérable Dinannais^ 
journal agricole », Paul Birgkmann, « un bon vi- 
vant, gros au moral comme au physique et parlant 
sa langue comme les épouses des taureaux d'Es- 



L ADOLESCENCE EN BRETAGNE 



pagne ». Tapageurs, tous portent cape à défaut 
d'épée, et depuis que deux inconnus couverts de 
manteaux, après « avoir violé d'une façon infâme le 
corps d'une enfant de quinze ans,» lui ont ouvert le 
bas-ventre « pour constater, à ce qu'il paraît, un 
fait d'anatomie », ils ne peuvent traverser la ville 
sans être hués par la foule. Avec Paul Birgkmann 
Charles Leconte fait des armes, avec Houein il dis- 
cute théologie, avec Lemarchand il joue de la mu- 
sique. « Je me distrais, » écrit-il. Mais de quoi 
donc puisque ce n'est pas du travail? D'une exis- 
tence solitaire bouleversée d'inquiétudes à penser à 
ses parents, à son pays, à l'Ecole de Droit, à son 
avenir de magistrat, à sa vocation poétique? Il se 
distrait de la vie, car il n'est pas heureux. 

Vivre n'est guère pour lui que tâche pénible et 
triste. D'où viendrait ce pes simis me intime à vingt 
ans (i)? Il n'a pas souttert de sa famille puisqu'il 
ne cesse de regretter « ces parents chers et bons », 
son frère, ses amis, « doux frères », la nature de 
son pays où il était si heureux qu'il ne convoitait 
plus que gloire et génie? Il n'était préparé à 
celte morbidesse ni par une éducation sentimentale, 
ni par des souffrances d'amour, puisqu'il ne connut 
guère que les enchantements éphémères d'amou- 
rettes gracieuses. De constitution il était assez ro- 
buste pour faire à pied avec des peintres des excur- 
sions en Bretagne ; la légende nous le montre 
péchant des truites dans l'ElIé après des mar- 
ches longues et dormant le soir clans les gran- 
ges des paysans. Celte mélancolie lui vient de son 
caractère incertain et ombrageux à la monotonie. 

6. 



82 LEGONTE DE LISLE 

\^(( L*indécision » — indécision entre la nature et la 
femme, entre Técole et la poésie, — est le fond de 
son esprit et plus encore du genre de vie, solitaire, 
indolente et exilée. Le jeune homme épris « de do- 
miner » souffre de son inaction et de sa paresse : 
« La monotonie m'abrutit. w^La lecture ne fait que 
nourrir ses désirs et ses regrets : son pessimisme 
d'alors, c'est la fatigue d'un adolescent qui lit trop 
et que la femme ne distrait point. Et ceux qu'il lit, 
ce sont les Bjron, les Vigny et les Barbier. A tra- 
vers leurs poèmes, la terre jeune et vierge où il 
naquit lui apparaît alors « vieille » — « montagnes 
séculaires », « vieux volcan », océan «vieux lion », 
(( vieux soleil », « vieux monde croulant dans la 
foudre sacrée », de même il entre dans la vie avec 
la conviction infaillible que le monde est « infâ- 
me (i) ». Ce n'est pas la vie qui est chose triste, 
c'est la société, parce qu'elle est hostile aux 
poètes : conviction et découragement particuliers 
à la génération romantique, acceptant la souffrance 
comme la consécration même d'une vocation poé- 
tique. 

Vous aurez beau dire, lliomme cfune nature ex- 
ceptionnelle aime à être malheureux^ et c'est bien 
facile à concevoir : des causes opposées ne peuvent né- 
cessairement produire des effets identiques, Vâme du 
poète est faite d'un sentiment de douleur et d'espé- 
rance, celle de Vhomme positif d'un instinct de joie et 
de présent : comment pourraient-elles se rencontrer? 

(i) Toutes ces expressions sont prises aux poèmes de cette épo- 
que : elles contrastent avec celles des poèmes qui décrivent plus 
tard la même région. 



l'adolescence en naETAGNE 83 

^Gette aristocratie de la souffrance que sont lès 
poètes se trouve être une classe prolétaire dans 
une civilisation uniquement et immédiatement uti- 
litaire, dans une société avare et capitaliste qui les 
condamne comme des « inutiles », quand les poètes 
devraient être ses ouvriers d'idéal j c Hélas 1 nous 
ne sommes que deux pauvres fabricateurs de vers 
alexandrins et autres, deux parias, deux inutiles 
surtout qui n'ont pas seulement 20.000 livres de 
rentes. Gloire aux utiles! Honte à vous, honte à 
moi! » Mais, comme il est naturellement porté à 
envisag-er les questions de façon larg-e et généreuse, 
ce qui Tafflig-e dans cette indifférence de la société 
pour le poète, ce n'est pas tant la méconnaissance 
même du poète que Tégoïsme des individus seule- 
ment préoccupés d'amasser et de s'enrichir, ce n'est 
pas l'abandon du poète, c'est le manquede fraternité. 
Il vient de lire un article de Félix Pyat sur la mort 
d'Hégésippe Moreau, « pauvre jeune homme qui 
était un noble poète », et il s'emporte : 

C'est un bien triste exemple de l'égoïsme de notre 
siècle où tout ce qui est beau, tout ce qui est noble et 
grand ne trouve que mépris et dégoûts ; de ce siècle où 
le parjure politique s'unit impunément à la dépravation 
morale grossièrement dissimulée sous son voile de pru- 
derie misérable et d'affectation religieuse ; de ce siècle 
enfin qui ne reconnaît que for pour dieu et qui foule 
aux pieds tout adorateur du vrai et du beau, ne pliant 
pas le genou devant /'//i/rtme idole eine sacrifiant pas à 
la vénalité la pureté intérieure de l'âme. Honte à lui (i)... 

Au reste, mon ami, à quoi peuvent servir des protes- 

(i)Il cite là des vers de « l'énergique Bai*blef <, 



84 LEGONTE DE LISLE 

talions imprimées dont le noble et éclairé public fait des 
cornets de sucre ou de tabac ? Oh ! s'il existait encore 
ce temps où le poète, homme privilég-ié, ne vivait que 
dans l'art et pour l'art, ce temps où les chants de l'en- 
thousiasme immatériel ne se salissaient pas, comme au- 
jourd'hui, au contact des ig"nobles bavardag'es de nos 
chambres, au désir sans frein d' ambitions infâmes 
parce qu'elles n'ont pour base qu'un égoïsme incarné 
et non le bonheur de tous ; si, dis-je, ce temps existait 
encore, oh! je concevrais que la voix du poète fût écoutée! 
JMais, à présent, que voulez-vous qu'entende une société 
abrutie et sourde, qui se gorg-e ignoblement et laisse 
mourir de faim le peu d'êtres sincères et purs qui espé- 
raient appuyer sur elle leur existence, peu désireux de 
bien-être physique pourtant, afin de se livrer entièrement 
à la belle et sainte poésie ? Non, non ; à la brute il faut 
parfois des remèdes de brute ! Qu'elle tremble donc, 
cette société hideuse, qu'elle tremble qu'une vengeance 
sept fois plus terrible que le mal qu'elle fait souffrir ne 
tombe bientôt sur sa tête ! 

Cependant, quelles que soient les raisons de 
désespérer, il ne faut pas accepter le renoncement. 
Le découragement est haïssable, et, précisément, 
ce qu'il y a de mauvais dans l'amour de la femme, 
c'est que généralement il vous abat et vous affai- 
blit. Il écrit à Rouffet, qui pense au suicide parce 
qu'il est malheureux d'amour : 

Le râle est aussi vrai dans votre œuvre qu'il l'est en 
réalité. Poète, c'est bien ; homme, c'est vrai ; mais, dis- 
ciple du Christ, avez- vous raison ?... Je sais ce que vous 
pensez sur ce point, mon ami; mais le désir de la mort, 
V oubli de ses devoirs humains, le découragement de 
la vie, n'est-ce pas un suicide moral ? 



l'adolescence en BRETAGNE 85 

C'est à ce titre qu'il s'élèvera toujours contre les 
lyriques qui devinrent d'universels découragés à la 
suite de déboires personnels, sans s'apercevoir lui- 
incme que tout ce pessimisme social qu'il a hérité 
d'eux n'a d'autre origine que des tristesses d'amour. 
Oui, il faut avoir le courage de vivre ; c'est faire acte 
d'amour et de solidarité. H y a « des devoirs hu- 
mains ». Lui-même, quand, déjà exilé de sa famille, 
de son pays, il éprouve dans l'étroite chambre de 
Rennes son inutilité et comme son exil de poète 
dans une société bourgeoise, il est tenté de désirer 
la mort : 

Ces hommes dous ont dit : « Vous éies inutiles, 

Au travail de l'ari^-ent vos mains sont inhabiles ! » 

Le mépris de chacun poursuit notre existence. 

Car nous ne savons pas voiler la conscience. 

Car vers un but sacré notre esprit emporté 

Aime à se dérober l'humaine vanité. 

Ah ! pourtant si, moins durs à nos rêves de flamme, 

Ils ménageaient enfin les désirs de notre âme, 

S'ils étaient indulgents, si d'intimes secours 

Nous soulag^eaient parfois du fardeau de nos jours. 

Abandonnant alors nos sentiers solitaires, 

Entre nos mains pressant leurs deux mains tutélaires, 

Oh ! nous irions, sans doute ensemble et bien heureux, 

Vers un large avenir à nous ouvert par eux !... 

Mais cet espoir est vain ; la grande intelligence 

Leur refusa dn cœur l'instinctive puissance ; 

Pour eux, l'utilité, c'est asservir le sort 

Avec de fausses lois pour gagner beaucoup d'or ; \f 

Valent-ils mieux que nousV Pourtant un noble élan 

Vers la gloire et le bien, dans notre cœur brûlant, 

Vit sans cesse ! et des pleurs quand nous sommes la proie, 

Nous demandons à Dieu quil leur donne la joie 

Ah ! puisque nul ne veut comprendre ici nos cris... 

Mon Dieu I rappelle donc tes trop faibles enfants I 



86 LECONTE DE LISLE 

Donne-nous le repos, le dernier, ii est temps (i) ! 

Mais le respect d^une mère, de la mère, person- 
nification delà vie en ce qu'elle réserve de plus pro- 
fondément généreux, « du dévouement sans borne, 
tendre et doux mystère », le rappelle au devoir 
de vivre. 

D'ailleurs, joie, force, idéal, on peut, on doit les 
trouver dans la vie. A ce Rouffet trop sentimen- 
tal qui se laisse à toute occasion consterner par des 
ennuis ambiants, il conseille d'à oublier », de 
s'exalter en un grand rêve planant qui maintient 
au-dessus du monde, dans une lumière calme et 
éthérée,une âme jeune qui doit se dérober aux 
ombres trop précoces de la vie. 

joies de la libre pensée, longs et doux rêves que 
nulle ombre n'obscurcit, ravissements inaltérables, oublis 
de la terre, apparitions du ciel, que sont près de vous le 
bien-être matériel de la considération des hommes ? 
Ivresses intelligentes, que sont près de vous leurs gros- 
siers bonheurs?— Ils vous traitent d'inutilités, les insen- 
sés! Et cette injure qu'ils vous jettent d'en bas devient 
leur propre châtiment, car elle donne la mesure de leur 
âme. Présents divins, parfums consolateurs, qu'importe 
à la pensée que vous avez choisie le blasphème de la 
foule? Vous l'emporterez trop haut pour qu'ils par- 
viennent jusqu'à elle. rayon de la poésie, vous brû- 
lez parfois ; mais la souffrance que vous causez n'a 
rien de commun avec la douleur terrestre. Vous bles- 
sez et guérissez tout ensemble... — Nous suivons une vie 
de pleurs et d'angoisses amères ; le sol est couvert de 

(i) Se rappeler ces vers pour bien s'expliquer le célèbre 
Versez-nous le repos que la vie a troublé. 



L ADOLESCENCE EN BRETAGNE 87 

ronces et de pierres, et nos pieds sont nus ; mais, que 
vous veniez à vous reposer dans notre cœur, pleurs, 
angoisses, blessures disparaissent ; car vous êtes aux 
lèvres de l'âme un avant-goût des félicités du ciel. — 
joies de la libre pensée,., à vous le songe de ma vie 
humaine, à vous le dévouement de mon intelligence bor- 
née, à vous la réalité de mon existence immortelle ! 

Ainsi, c'est avant tout une méthode d'éducation, 
une sorte de discipline que l'on doit s'imposer afin 
de ne pas se laisser amoindrir par les événements 
de l'existence quotidienne, réaction nécessaire si 
l'on songe à la facilité avec laquelle la génération 
des jeunes gens admirateurs de Lamartine acceptait 
alors, voire recherchait la souffrance constante 
pour en tirer motif à élégies; la passivité est trop 
facile ; et on n'a pas le droit de s'abandonner aux 
ennuis individuels pour s'autoriser à désespérer de 
l'humanité (i) ; tout le pessimisme romantique est 
de lâcheté molle et geignarde ;\j50ur acquérir plus 
de grandeur, de la résistance, en un mot de la viri- 
lité, pour participer plus mâlement à la société, il 
faut savoir s'élever au-dessus des accidents mes- 
quins de l'existence. Il faut oublier la terre parce 
que l'on sait fort bien qu'on ne peut cesser d'être 
un homme de la terre à quelque hauteur et à quel- 
que intensité d'abstraction qu'on atteigne dans 
l'élan de son rêve. On ne doit pas craindre de s'é- 
lever, de s* abstraire, car c'est toujours à l'amour 



(i) M Brunelière a écrit k propos de L. de Lisle : « Nous som- 
me»» hommes avant d'èlre nous-mt^mes, et le poète n'a le droit de 
rien exprimer dans ses vers qui lui soit proprement et absolument 

unique. /> 



88 LECONTE DE LISLE 

de l'humanité tears^tre qu'aboutit le plus sublime 
détachement :/ 

Et quels que soient les cris de ce monde moqueur 
Qui jette le dédain à tout accent du cœur, 
Quelque soit son éloge ou quel que soit son blâme, 
Consciencieux et forts de notre intime flamme, 
Nous (poètes) semons pas à pas le sourire et les Jleurs ; 
V Hymne au juste, la crainte au méchant^ et nos pleurs 
^ En offrandes d^amour sur les âmes Jlétries 

Versent leurs doux parfums et leurs plaintes f-euries. 

Le poète a une mission : il doit aimer, quand 
même, toujours, Thumanité en ce qu'elle conserve 
de plus pur et d'innocemment sveltej la femme; elle 
est dans la société actuelle ce qui demeure de beau, 
de doux, de divin ; il faut s'élever en Dieu en la 
contemplant, adorer en elle une apparition de 
Dieu, quelque image céleste d'ange : 

Oui, la femme, semblable au doux Emmanuel, 

Vers nous, des mains de Dieu, s'épancha blanche et pure ; 

Mais l'homme, être tombé, posa sa lèvre impure 

Sur ce front embaumé d'un parfum immortel. 

Certes, la femme n'a pas gardé son innocence 
première, mais alors qu'il désespère de l'homme 
(.( tombé » et qui entraîna la femme en sa chute: 

Oh ! f espère pour toi, dont l'amour était l'âme. 
Rayon venu du ciel, dont on éteint la flamme, 
O Femme, doux martyr de la perversité. 

Elle est restée « l'ange» qui peut sauver l'homme 
en le relevant de sa déchéance : le salut de celui- 
ci est dans l'amour de la femme : 

Pauvres hommes tombés, si votre âme flétrie 



L ADOLESCBNCE EN BRETAGNE 09 

Se consumait, un jour, de regrets et de fiel, 
Pour être heureux encore, oh ! contemplez Marie : 
D'où viendrait le bonheur, si ce n'était du ciel? 

Loin de haïr le siècle à cause de la femme^ ainsi 
que se formule le pessimisme de Vigny, Leconte 
deLisle échappe au désespoir et au pessimisme par 
une confiance inaltérable en la femme. C'est en elle 
qu'il faut se réfugier et se fortifier : 

Frère ! s'il faut une urne où ton âme oppressée 
Epanche largement le flot de ta pensée ; 
S'il faut un sanctuaire où l'élan de ton cœur 
S'enferme loin du siècle, ignorant et moqueur ; 
Il est un but sacré qu'un poète devine 
Dans l'œuvre des humains et dans l'œuvre divine ! 
Ce but immense et pur, tendre et mystérieux. 
Chaste et brûlant rejlet des temps religieux !... 
Ce saint oubli du mal^ à frère, c^est Vamour, 

Mais de même que pour mieux aimer l'humanité 
il faut, en quelque sorte, s'en détacher, de même 
on doit aimer la femme de façon désintéressée, 
idéale, « platonique ». Et au fond Charles Leconte 
n'est pas sans penser que c'est afin de pouvoir aimer 
en sublimité l'humanité — marque d'une âme virile 
— qu'il faut chérir platoniquement la femme. Il 
importe de fuir, dans l'amour, les souffrances acci- 
dentelles qui aigriraient et décevraient l'âme indi- 
viduelle au détriment de la communauté. L'amour 
de la femme doit être tel qu'il ne restreigne pas 
1 amour généreux qu'on doit porter à l'humanité. 

Faut-il donc aimer, dites-vous, lorsque nul espoir ne 
nous est donné? oui, mon ami, il faut aimer parce que 
Vamour c'est la poésie, et que, sans elle, la vie n'est 



QO LECONTE DE LISLK 

plus la vie. Mais il est deux amours : l'un positif, ayant 
pour objet une réalité; l'autre plus vaste, plus sublime, 
chantant ses créations plus belles aussi parce qu'il les a 
rêvées. L'un arrive à ce moment de la vie où, pressé de 
placer sur la première tête qu'il rencontre l'auréole de 
ses premières sensations, ardentes et dévouées peut-être, 
l'homme se passionne et se trompe toujours; car, ainsi 
que toutes les passions cet amour-là ayant son terme, il 
laisse affreusement vide le cœur quil remplissait na- 
guère. L'autre plus doux, plus frais, infini comme l'idéa- 
lité qu'il crée, est l'amour mystique, l'amour de l'âme, 
celui dont parle Platon. 

Or, loin de vouloir prouver que ce qu'il recherche 
et goûte dans Tamour platonique c'est ce qu'il com- 
porte de calme, de sérénité, d'impassibilité ou d'in- 
sensibilité, il tient à accuser tout ce que chez lui 
cet amour platonique détermine d'émotion humaine: 
il envoie ces vers à RoufFet : 

Poète, j'aime aussi, mais d'amour idéale, 
Un jeune cœur voilé d'une ombre virg-inale, 
Et mon esprit créant un doux rêve, au hasard, 
Chante son front brillant et son charmant reg-ard. 

Vous voyez, mon ami, que mon amour n'est pas tout 
à fait aussi réel que le vôtre. Cependant, croyez-le, il 
est des moments où f éprouve la joie et même la souf- 
france d'une passion positive. J'ai mes instants de 
découragement et d'anéantissement aussi, et, somme 
toute, idéal ou réel, mon amour, si je m'y donnais sérieu- 
sement, aurait toutes les jouissances et toutes les dou- 
leurs de son positif émule. 

Non, un tel amour, pour être moins directement 
sensuel que ce qu'on appelle communément amour, 



L'ADOLESCENCE EN BRETAGNE QI 

n'est ni en dehors ni au-dessus de l'humanité : il s'y 
rattache étroitement. 

Vous ne concevez pas, dites-vous, les joies et les dou- 
leurs de mon amour idéal?... Elles sont pourtant faciles 
à comprendre malîçré la mysticité dont elles ne peuvent 
se séparer. Cet amour infini, si puissant de g-râce et de 
poésie qu'il a le merveilleux pouvoir de créer des êtres 
parfaits, touche pourtant à Vhumanilé par quelques 
points, puisqu'il est en nous. Aussi le reflet du monde 
visible agit-il parfois sur les rêves dont il s'enivre. 
Alors la pensée humaine entache le passé immatériel, et 
le morne positif, revenant se poser à côté de l'idéalité, 
heurte l'élan de l'âme et la fait retomber dans les liens 
terrestres dont elle sedébarrassait. De là, douleur ou joie. 

Certes, il ne voudrait pas qu'on prît ce ^enre de 
sentiment pour quelque exercice de cérébralité froi- 
de, mais il n'accorde non plus que ce soit l'amour 
ordinaire.Decelui-làilseméfie: noble etlyriquepré- 
caution, ambition du jeune homme qui veut toujours 
s'efforcer de ne pas ressembler aux autres en s'éle- 
vant au-dessus de soi, orgueil et désir de perfection 
au moment où l'adolescent veut accomplir sa propre 
éducation. Il est aussi à cette époque inquiète de la 
puberté où le jeune homme se demande ce qu'il sera 
devant Tamour, comme il se demande ce qu'il sera 
devant l'avenir en tant que poète : il est nerveux, 
perplexe, révolté de ne pas savoir ce que la vie fera 
jaillir de lui; et pour se donner alors une certitude 
de soi-même, on bâtit des systèmes, on prononce 
sur soi : on fait une différence tranchée entre le 
cœur et l'âme et on n'hésite pas à déclarer qu'on n'a 
que l'âme, qu'on n'a pas le cœur. 



ga LECONTE DE LISLE 

Ne croyez pas, mon ami, et que ceci soit dit entre 
nous, qu'un sentiment plus profond, que l'amour, enfin, 
soit pour rien dans ces \ers. Uamour et moi, voyez- 
vous, c'est l'eau sur une pierre, ''elle peut la mouiller, 
mais ne la pénètre jamais. 

L'adolescence réserve la coquetterie ingénieuse 
de créer en soi rexceplionnel et d'y croire : œuvre 
des longs jours de solitude complaisamment passés 
à s'analyser et à se formuler. On arrive ainsi à 
établir en soi un « problème » et on jouit subtile- 
ment de se le donner à « résoudre » : 

J'ai toujours été un être nomade, et vous devez bien 
comprendre que cette vie incertaine, quelque jeune que 
je fusse alors, n'a jamais été propre à fixer mes idées et 
mes sensations. Aussi je m'efl^raie parfois de la confusion 
qui bouleverse ma tête : mes pensées sans résultat, désir 
ardent sans but réel, abattements mondains, élans 
inutiles, se heurtent dans mon âme et dans mon cœur, 
pour s'évanouir bientôt en indolence soucieuse. Rien de 
fixe et d'arrêté pour l'avenir, mon passé même semble 
évoquer mes souvenirs, preuves de mon inutilité passée, 
pour me prédire mon incapacité future. J'ai rêvé comme 
un autre d'amour et de jours heureux, écoulés entre une 
femme aimée et un ami bien cher ; mais ce n'était là 
qu'un songe. Je le sens bien, [il u a en moi trop de 
mobilité pour espérer une telle vie) si toutefois il m'é- 
tait donné de jamais la réaliser. La monotonie m'a- 
brutit, et je me reconnais un tel besoin de métamor- 
phoses que je me sentirais capable déprouver en an 
mois tout Vamuur, toute la haine et toutes les espé- 
rances d'un homme qui y aurait consacré sa vie 
entière. 

Oui, me voilà bien, mon ami. Pardonnez-moi de 



l'adolescence en BRETAGNE (jS 

m'être posé en sorte de problème et tâchez de me ré- 
soudre. Notez que, avec tout cela, je suis excessivement 
malheureux. Vous me direz, sans doute, qu'une sembla- 
ble vie n'est appuyée sur nul raisonnement et que, au 
bout du compte, ce n'est que paresse incarnée. C'est 
peut-être vrai. 

Il envie la position de son ami : celui-ci souffre 
aussi, mais sa douleur peut cesser, parce que ses 
désirs sont réalisables et que l'existence, telle qu'il 
la veut, est simple et douce. « Vous êtes homme, 
vous; moï^,je ne suis et je ne serai jamais qv!un 
enfant, (\m causera toujours beaucoup plus d'en- 
nui qu'il n'en éprouvera. » Et comme RoulTet dé- 
sire se marier, il rétracte délicatement son ancienne 
profession contre le mariage qu'on a cherché et 
cherche encore à ridiculiser, mais dont il conçoit 
parfaitement toutes les jouissances intimes. 

Vous êtes plus heureux que moi; vous persévérez; 
votre bonheur à venir sera l'œuvre de votre volonté, 
tandis/</Me je nai pas de but, pas de persévérance^ 
pas de volonté, pas de pensées /brles,Jct que mon exal- 
tation passagère s'épanche seulemenfen quelques mau- 
vais vers. 

Décidément, il n'est pas destiné à expérimenter 
l'amour. A cela pendant ses rêveries il a trouvé, on 
le voit, un grand nombre de raisons. Mais elles ne 
sont pas encore suffisantes : 

L'amour doit être reconnaissant des louanges char- 
mantes que vous lui adressez ; je vous remercie de l'avis 
harmonieux que vous me donnez ; mais, hélas ! rame 
qui s'est blasée elle-même ne sent plus comme l'âme 



94 LECONTE DE LISLE 

vierge de tout contact. A vous l'amour, mon ami, c'est- 
à-dire toutes les illusions que la femme laisse flotter 
autour d'elles comme un voile pudique ; à vous le don 
d'admirer, sans y toucher, la grâce externe et in- 
terne de cet être privilégié. Pour moi f ai levé le voile, 
fai sèchement analysé Vâme que vous respectez ; il 
ne me reste rien. 

II a levé le voile : il est blasé. Notez que dans 
cette même lettre il dit en parlant de M^^^ Beamish: 
« Avez-vous donc pris M^*® G. Beamish pour une 
création mienne ? Merci de vos éloges, mon ami. 
Mais croyez-le, je n'invente pas aussi bien. L'ar- 
tiste, icif c'est Dieu. » C'est bien en vérité d'un 
jeune homme qui a perdu ses illusions sur la femme 
de tomber langoureusement épris de toutes les jeu- 
nes filles qu'il voit, après les jeunes filles de Bour- 
bon de la Hollandaise du Cap, après M^'® Caroline 
Beamish de sa sœur Maria, d'être transporté par 
leur visage de grâce, de bonté et d'intelligence au 
point de les saluer « anges », de désirer se préci- 
piter à genoux devant elles, de leur adresser des 
poèmes d'un idéalisme mélodieux où s'exaltent des 
séraphins et des rayons, de l'azur et des ailes, de 
l'adoration, de l'extase ? Il déclare en prose : 
« Soyez bien persuadé qu.e jamais nulle femme ne 
m'inspirera d'amour à moins qu'elle ne ressemble 
à mes rêves; car jamais je n'aimerai que mes idéa- 
lités, ou plutôt mes impossibilités. » Mais, comme 
il faut ne jurer de rien, il sera obligé d'avouer en 
des vers consacrés à M''*^ Maria Beamish : « Cher 
ange, de l'amour, oh! ce n'est point un rêve /... » 
La réalité lient en cela qu'il est très amoureux de 



l'adolescence en BRETAGiNE qS 

tempérament. Mais, enfantd'une île chaude et pure, 
il a peur de reconnaître en lui lavoluptuosité natu- 
relle à la puberté. Il craint qu'elle ne dégénère en 
sensualité qui puisse ternir la gloire de ses rêves. 
C'est par une frénétique passion de la pureté, une 
fierté de se maîtriser,la pudeur d'une âme vierge, 
qu'il a voulu obstinément se caclier qu'il était d'une 
nature sensuelle. Avec quel pénible émoi devra-t-il 
en avoir lui-même la révélation : 

N'est-il pas étonnant, mon ami^ que la beauté agisse 
parfois aussi violemment sur notre âme ? Car eniin, 
lorsqu'on dit souvent que la grâce extérieure n'est 
que le reflet d'une grâce mystérieuse, il n'en est pas 
moins vrai que la vue d'une forme pleine d'harmonie 
fait naître dans l'âme de subtiles ivresses qui, cependant, 
ne sont pas l'effet de la pensée exaltée ou des sens émus. 
Vous devez avoir éprouvé cela ? Pour moi, voilà ce que 
je ressens toutes les fois que je revois et que. j'entends 
Léontine Faj. Mon Dieu ! que je suis enjant encore ! 
Pendant quinze jours, je serai inquiet, tourmenté, inca- 
pable d'aucun travail ; c'est à peine si je puis vous écrire 
tant mes idées sont confuses. Des inquiétudes nerveu- 
ses me courent de la tète aux pieds... f ai mal à la 
tête... il fait si chaud!... J'ai beau dire que c'est une 
folie et me le prouver par cent mille raisons toutes 
plus raisonnables les unes que les autres, rien n'y 
fait. Tenez, en vous écrivant ceci, mon cœur bat à 
me rompre la poitrine et, pour comble de détresse, 
quoique je vienne de déjeuner, j'éprouve une faim atroce! 
C'est vraiment extraordinaire. Dites-moi donc, mon bon 

ni, ce que vous pensez. Entre nous, je crois que je 

lis amoureux. 

Ce [)Iatonii5iiic ciun une liiusiuu vujunlaire de 



9^ LECONTE DE LISLE 

jeune homme chaste aspirant à la hauteur des sen- 
timents aux périodes troubles de l'adolescence, un 
besoin foncier de s'abstraire et de se généraliser 
dans l'élévation, un impérieux instinct de voir de 
haut et largement la réalité, un merveilleux or- 
gueil de planer, un désir de force et de virilité aisé- 
ment convertissable en générosité sociale. 



Il passe son temps à s'analyser. Mais il est déli- 
cieux de constater comme il ne se connaît pas et 
comme sa nature échappe à ses théories, dément 
ses décisions, contrecarre ses préjugés, comme il y 
a constante contradiction entre ce qu'il s'imagine 
et veut être et ce qu'il est réellement. Il se croit 
« blasé » de la femme et il n'a cessé d'en être 
inquiet. Il se déclare à jamais « blasé » aussi sur 
la société, sur l'inutilité de publier des vers, il n'a 
plus d'illusion sur son siècle, mais il envoie des 
poèmes à la Revue des Deux-Mondes, il en attend 
la prochaine livraison dans l'impatience de voir si 
ces Messieurs l'ont imprimé, il écrit à l'éditeur de 
Lamartine à Paris pour lui demander de faire 
paraître un volume de poésie. Il doute de soi, il 
n'a (( pas de pensées fortes )),mais il réserve assez 
d'enthousiasme pour inviter Rouffet à travailler de 
concert avec lui à un ouvrage qu'ils intituleront/^ 
Cœur et l'Ame. Composé de pièces détachées et 
d'histoires poétisées, cet ouvrage, « bien imprimé, 
« deviendrait l'ensemble raisonné et vraiment 



L ADOLESCENCE EN BRETAGNE 97 

« grand, utile et beau (i), de toutes les niaises et 
« insigriifianles publications du jour. — Un tel 
a ouvrage, consciencieusement travaillé, serait une 
« œuvre immortelle dans son genre. Voulez-vous 
« essayer? Chaque morceau serait signé de son 
« auteur et la différence, si grande, de l'âme et 
(( du cœur sortirait, belle et brillante, de la com- 
(c paraison des deux poésies. » 

N'ayant que l'âme, il laisse à Rouffet le cœur; et 
l'on verra qu'il fait ce partage non sans grandeur : 

L'histoire du cœur est la partie la plus intime et la 
plus nuancée; elle vous reviendrait de droit. Celle de 
Vâme comme je la conçois, reposant entièrement sur 
la contemplation divine et humaine, possède autant 
de magnificence et de sublimité que le cœur renferme 
l'harmonie et de grâce ;y> m'en chargerais. 

11 s'agit de réunir pour un volume les poésies 
que l'on s'est échangées par lettres depuis i838. 
Leconte de Lisle copie « le précieux manuscrit », 
qui formera un in-octavo de i5oo vers : il en a les 
mains brisées de fatigue. 11 faut que le papier du 
livre soit « très beau, du moins blanc et propre, 
et que l'impression ne défigure pas la première 
œuvre ». On agite les questions de savoir si l'on 
vendra « la propriété littéraire » ou si Ton cédera 
la moitié des exemplaires au libraire. — Et d'a- 
bord quel titre portera « la première œuvre »? Jus- 
qu'ici on a toujours parlé de le Cœur et l'Ame, 
mais Charles Leconte a pensé à les Rossignols et 

(i) Noter le rapprochement des termes. 



98 LEGONTE DE LISLE 

le Bengali : le rossignol ferait allusion à celui des 
deux chanteurs qui est né en France; bengali à 
l'enfant qui s'éveilla au jour sous la rosée du ciel 
créole. « Deux raisons combattent en faveur (de ce 
titre) : d'abord — et ce n'est pas peu de chose aux 
yeux de la foule — ce sont deux mots qui frappent 
brillamment l'oreille et l'œil et qui promettent de 
la poésie. » Et il y a une pièce justificative de ce 
titre. Le rossignol européen demande au bengali : 

Viens-tu, doux messager de l'Orient sacré, 
Dire au pâle Occident les clartés de l'Aurore? 

Et l'oiseau tropical, « le rossignol oriental » 
répond avec modestie : 

De l'enceinte des cieux je n'ai nulle mémoire; 

Mais, g-uidé vers ces bords par des chants merveilleux, 

Mon cœur vous devinait : n'êtes-vous pas la gloire? 

O rossignols divins, j'ai fui mon ciel natal 

Pour ouïr vos accents que j'aime et que j'admire î 

Mais cela pourrait être encore, sinon les Effu- 
sions du cœur^ — que Charles Leconte repousse 
comme trop élégiaque, — Deux voix du cœur. 
Sourire et tristesse. On écrit à Gosselin, l'éditeur 
de Lamartine, et on garde assez d'espoir puisque, 
avant même que ce premier recueil ait trouvé son 
libraire, Charles Leconte projette un nouvel 
ouvrage. Il s'agirait d'un poème spiritualiste et 
artistique qui aurait pour titre : les Trois Harmo- 
nies en une ou Musique^ Peinture et Poésie. On 
tâcherait d'y prouver que ces trois grandes parties 
ne forment qu'un tout, qui est l'Art. Voici quel 
serait le plan : — Invocation à l'harmonie générale 



L ADOLESCENCE EN BRETAGNE 99 

OU Part : oo vers; — Chœur des esprils mélodieux; 
chants d'Israfil : loo vers; chœur des esprits de la 
couleur, Raphaël et Rossini : loo vers; Michel- 
Ange et Mejerbeer : Bo vers; — chœur des Anges 
de poésie : 5o vers. Lamartine et Hugo, Dante et 
Byron : 5o vers; chœur des 3 harmonies : 3 sonnets 
donnant i\i vers. Le poème aurait 44^ vers. « C'est 
un sujet immense et magnifique. » 

Mais Gosselin a regrette » de ne pouvoir impri- 
mer le Cœur et UAme. Est-ce donc l'absolue vérité 
que les poètes sont des inutiles et que la société 
peut se passer d'eux? Il faudrait peut-être supplier 
des éditeurs de Rennes, de Dinan,voirede Lorient. 
Mais Rouffet est-il bien disposé à se traîner à deux 
genoux devant des gens qui se soucient fort peu 
de leurs vers, afin d'en obtenir de l'argent? Pour 
lui, Charles Leconte, non seulement cela est au- 
dessus de ses forces, mais encore il aimerait mieux 
ne jamais publier une ligne que de le devoir 
à la pitié du vulgaire, « Que voulez-vous ? Si 
« nous ne pouvons pas vendre nos poésies, nous 
(( resterons ignorés : ce sera la dernière (souligné 
<( par L. de L) et la plus cruelle de nos décep- 
'( lions. ;) 

Il croyait n'avoir « pas de but », pas de « persé- 
vérance », « pas de volonté », il se donnait pour 
un être changeant qui ne conserve pas les mêmes 
désirs, et voici qu'il avoue celerune ambition exclu- 
sive : n'être pas ignoré, acquérir la gloire du poète : 

Malgré ma résignation toute^ philosophique, je n'ai- 



100 LECONTE DE LISLE 

merais guère à rester entièrement ig-noré; quand ne 
serait-ce que prouver à ma famille que je n'ai pas totale- 
ment perdu mon temps en France ; et puis, cela ayant 
été mon rêve continuel^ je vous avoue que je ne sais 
pas trop si Je prendrais ma déception en patience. 

Comme il a dû reconnaître sa sensibilité à la 
femme, il est obligé de s'avouer une âme éprise 
de gloire. De quoi rêvait-il donc avec ses amis dans 
leurs promenades sur la plage molle et tiède de St- 
Paul ? Qu'est-ce qui l'attirait en France et naguère 
encore lui faisait désirer de quitter Dinan pour 
Rennes? Doit-il y renoncer déjà ? Et c'est avec un 
cœur palpitant de doute et de désir qu'il s'emporte 
contre elle : 

Car ce siècle est tissu de sombres ironies, 

Qui dessèchent le cours des saintes harmonies. 

Et sa gloire, loin d'être une immortalité, 

N'est plus qu'un triste écho de son impiété. 

. . . Loin d'entrer dans la gloire il faut ramper vers elle. 

... La gloire ! ce vain son des voix contemporaines ! 



Puis, la préparation de ce recueil au sujet du- 
quel on écrit à Rouffet depuis deux ans, dont on 
a parlé dans les réunions de camarades, dont a 
rêvé avec grandiloquence au sortir du théâtre où 
l'on vient d'applaudir Frederick Lemaître dans les 
drames de Dumas et de Hugo, qu'on a médité dans 
de languissants après-midi de fumerie ou dans des 
entretiens graves avec M^^® Eugénie, la préparation 
de ce livre, qui ne sera pas édité à Paris, lui a fait 



L ADOLESCENCE EN BRETAGNE 



manquer ses cours à la Faculté. Depuis le mois de 
juillet il a abandonné le Droit. Non seulement il 
n'aurait pas de quoi payer les frais de son impres- 
sion, mais voici que les parents de Dinan, sur Tin- 
jonction de ceux de Bourbon, le menacent de lui 
retirer l'a rg-ent de sa pension. 

Je vais donc goûter d'une nouvelle existence, je vais 
donc vivre de mon propre travail, ce qui me paraît peu 
probable, cependant, car je ne suis bon à rien, si ce n'est 
à réunir des rimes simples ou croisées, lequel travail n'a 
pas encore sa place, a dit CJiatterton. 

N^ayant j'amais su la valeur de l'argent, habitué 
à dépenser en pipes, en tabac et en livres, il doit 
s'occuper à économiser et résiste aux invitations 
de ses amis. « Soumis à la direction classique 
« (souligné par L.de L.) de mon oncle, je ne pour- 
« rais, sans le froisser vivement — ce dont je n'ai 
« nul besoin, car ce serait encore des nouvelles dis- 
« eussions qui finiraient par m'éloigner de lui — 
« faire de nouveau un voyage qui me forcerait à 
« employer, d'une toute autre manière qu'il ne le 
« voudrait,un argent qu'il ne me donne pas à plei- 
« nés mains. » 

Puis l'hiver approche elRobioudelaTréhonnais, 
malgré ses promesses, ne lui a pas rendu le manteau 
qu'il emprunta un soir de l'hiver dernier, Robiou 
de la Tréhonnais « ancien seigneur — par ses an- 
cêtres — de manoirs crénelés et de quelques cen," 
taines de vassaux, aujourd'hui prolétaire, prosa- 
teur en herbe et poète en perspective w. 

Il se « soumet ». Mais, indépendant, il songe à 

7. 



LECONTE DE LISLE 



vivre de ses propres moyens, et, avec la crainte 
d'être rappelé à Bourbon, il voudrait trouver un 
emploi qui lui permît de demeurer en France sans 
coûter à sa famille. Il ne réussirait à être clerc de 
notaire comme RoufFet, car une telle « soumission» 
serait .cette fois révoltante. Il n'est que bachelier 
es-lettres; il est mauvais étudiant; mais il pourrait 
s'instituer professeur : son camarade Houein et lui 
forment le projet de s'associer Rouffet pour fonder 
à Quentin un pensionnat qui ferait toutes les classes 
et qui serait « divisé suivant la méthode de Fensei- 
g-nement la plus large ». Houein est sur le point 
d'être reçu licencié ès-lettres, ce qui lui faciliterait 
l'exécution de ce rêve, et,avec 9.000 francs de capi- 
tal, on pourrait commencer dès l'année prochaine, 
avec 5o élèves, 2 maîtres d'études, 4 professeurs, 
de mathématiques, de physique, de musique et de 
dessin. Houein se chargerait d'un cours de grec et 
de philosophie; RoufFet d'un cours de langue latine 
et de littérature française; « moi, de la rhétorique, 
de la géographie et de l'histoire. Et, par-dessus le 
marché, nous ferions promesse d'un diplôme bac- 
calauréatique au bout de 3 ans, cela dans un pros- 
pectus papier rose, doré sur tranches !... HeinI » 

Au demeurant c'est aussi irréalisable que la 
publication de le Cœur et l'Ame, puisqu'il faut un 
« capital ». Il retombe au marasme. On ne peut se 
créer soi-même un moyen indépendant de vivre : 
la société a institué des titres qu'il faut savoir 
acquérir. Aussi le mieux, pour retrouver un peu de 
sérénité, est-il de se remettre à l'étude du Droit. Il 
prend une décision : a Je fais mon Droit depuis le 



l'aDOLTSCENCE en BRETAGNE I o3 

mois de janvier i84o. » Les lettres qu'il a reçues de 
son père affermissent sa volonté. Il écrit à Toncle 
de Dinan : 

C'est sans doute avec une résolution sincère, inébran- 
lable que je viens vous prier en toute humilité — si 
l'on peut être humilié d'avouer franchement ses torts 
et de revenir au sentier de son devoir — de vouloir bien 
faire part à mon père de mes regrets, de mes remords 
même! et de ma décision arrêtée d'employer toute ma 
volonté à réparer par un travail continu le temps perdu 
dans de vaines espérances... Je ne veux être à charge 
de personne et je m'aperçois, pour la première fois, que 
depuis ma naissance je ne fais que cela... Ma résolution 
est irrésistiblement prise. Que je ne sois qu'un vil lâche 
si j'agis autrement que mon devoir me le com- 
mande (i). 

Mais il eut beau faire tous les efforts, se vitupérer 
de lâcheté, il ne sut renoncer aux vaines espérances, 
il ne put s'attacher à l'étude du Droit : au mois de 
mai i84o la pension allouée par la famille est à 
nouveau rognée. Il n'a plus le sou; au risque de 
s'abîmer dans une solitude lourde, il prie Rouff'et 
de ne plus lui envoyer de lettres que quand il aura 
de quoi les affranchir; il ne sait que devenir : s'il 
pouvait trouver une place quelconque qui lui permît 
de vivre et d'écrire, ill'accepterait avec joie; «tenez, 
il y a des moments d'abattement où l'expansion 
môme fait mal. » 

Le découragement est profond : il ne peut penser 
avec sérénité à son pays, car il lui rappelle le mé- 
contentement de sa famille; peut-être songerait-il 

(i) Fragments d'une lettre publiée par M. Tiercelin. 



I04 LECONTE DE LISLE 

aux familles de Dinan, aux soirées, aux jeunes an- 
glaises, mais le souvenir d'un oncle intraitable l'en 
repousse. Il ne se plaît plus dans la compagnie de 
M^i^ Eugénie qui s'est injurieusement enlaidie. 

Et tous ses camarades ont quitté Rennes, nantis 
de (( situations » : Théodore Drouin est parti pour 
Dieppe oii il a été nommé surnuméraire de l'Enre- 
gistrement; Houein est maître d'étude au collège 
de Lorient. Lui n'est même pas bachelier en droit : 
il a sacrifié son titre de magistrat à sa gloire de 
poète. Et, à part une poésie parue dans r Annuaire 
de Dinan de i838, quelques poèmes dont Monta- 
gnes Natales, dans F Impartial de Dinan, une 
bluette : A une galère recueillie dans le Foyer, il 
n'a encore rien publié qui pût lui attirer la moindre 
renommée. 

Allez donc, frêles chants de nos âmes pensives, 

Qui nous êtes si doux ; 
Allez mourir plus loin, ô notes fugitives, 

Feuilles, envolez-vous ! 

C'était la pièce liminaire de le Cœur et l'âme : 
l'éditeur de M. de Lamartine, à Paris, n'en avait 
pas voulu; et tout le « précieux manuscrit » de leur 
adolescence n'était pas sorti du tiroir. Rouffet, lui, 
s'en était consolé en se mariant. Déjà blasé de la 
femme^ Charles Leconte allait-il être aussi un blasé 
de la gloire? 



CHAPITRE IV 

LES DÉBUTS DANS LA. LITTERATURE 



La revue de province : la Variété. — Ses idées unitaires de 
l'Art. — Esquisses de littérature comparée : Ang-Ieterre, 
Allemaiçne, Italie et France. — Le modernisme et la poésie 
spontanée. — Ses jugements sur les écrivains contempo- 
rains et l'influence de George Sand. — « Le contact social». 
— La science. 



i84o. Ce ne fut pas le recueil de vers composé 
en collaboration avec Rouffet et destiné à Paris qui 
parut cette année; mais une revue, la Variété, 
fondée à Rennes, en collaboration avec Alexis Nico- 
las, Alix, Paul Loysel, Charles Bénézit, Emile 
Langlois, Masson, Burol, G. Vergoz, Turquety, N. 
Mille, P. de Labastang, Julien Rouffet, Germont, 
P.-E. Duval. Elle est <( purement littéraire », à 
tendances spiritualistes, selon la présentation au 
public par un professeur, Alexis Nicolas, qui a écrit 
là (' un fort beau morceau de style », mais sans 
programme religieux ou politique précis. On tient 
seulement beaucoup à la tenue d'art et, comme 
tous ceux qui en font partie sont des très jeunes 
gens, ils s'efforcent qu'elle ait Fair de n'être point, 
qu'une revue de jeunes. « Vous verrez sur le dos 



I06 LECONTE DE LISLE 

de la brochure ces mots curieux, écrit Leconte de 
Lisle à Rouffet : « Malgré le vif désir que nous 
avons de nous rendre les interprètes de la jeunesse 
laborieuse et amie des arts, nous prévenons nos 
lecteurs que le Comité de Rédaction n'admettra les 
articles qu^ après un examen scrupuleux. » Charles 
Leconte appartient au comité de Rédaction; c'est 
lui qui écrit à Chateaubriand au nom de la revue 
et Chateaubriand répond une lettre d'encourage- 
ment où il dit se souvenir d'avoir vu Leconte de 
Lisle à Paris avec un de ses compatriotes et félicite 
les jeunes Bretons de leur effort artistique. Mais, 
comme cette lettre, largement imprimée, ne dut pas 
suffire à attirer le public breton, on décida bientôt 
d'employer à soulager la grande misère l'argent 
que rapporteraient les abonnements qui étaient de 
7 francs, de sorte que l'art fît œuvre utile, humani- 
taire (j). Leconte de Lisle trouve à y employer 
une progressive activité; la plupart de ses colla- 
borateurs sont paresseux; il y en a qui sont des 
(( ostrogoths », aussi pour remplir le fascicule, 
publie-t-il beaucoup, et des vers d'abord, Issa 
ben Mariam, la Gloire et le siècle, Reddy et Sté- 
phanij, les Strophes à Lamennais, des esquisses 
littéraires : Hoffmann et la satire fantastique, 
Shéridan et l'art comique en Angleterre, A. Ché- 
nier et la poésie lyrique à la fin du XVI 11^ siècle; 
des nouvelles exotiques : Une peau de tigre qui 
est un souvenir de son passage au Cap, Mon pre- 
mier amour en prose, de son enfance à Bourbon; 

(i) « Riches et pauvres, poêles et puissants )),dit l'avis au public. 



LES DEBUTS DANS LA LITTERATURE IO7 

et des chroniques mensuelles renseignant le public 
sur le mouvement intellectuel de Paris. Il est obligé 
de prendre der> pseudonymes : Léonce (i), Charles 
et Marie, plus que probablement aussi Tchin-fô. 
Et il fait s'abonner ses camarades. Tant d'activité 
qu'on le nomme en juin (i84o) Président du Comité. 
« C'est encore bien peu, écrit-il; mais enfin, c'est 
un premier échelon. » La revue manque de dispa- 
raître, il se démène, il peut affirmer maintenant 
qu'elle « va reparaître », il se déplace, il a des 
séances de discussions avec le créancier-libraire. 
Sur ce, Bénézite, l'administrateur, se marie, et la 
Revue est de nouveau « i^ravement indisposée ». 
En octobre, il en est le directeur. Directeur d'une 
« publication littéraire » qui a quarante abonnés à 
six francs chacun et dont l'impression coûte cin- 
quante francs par fascicule. Cependant des remer- 
ciements sincères sont adressés |au public à la fin 
d'un numéro. 

D'ailleurs l'année était favorable : il s'était juste- 
ment produit un mouvement d'intellectualité à Ren- 
nes depuis qu'on y avait installé près de la vieille 
Faculté de Droit une Faculté des Lettres où s'ensei- 
gnaient les littératures étrangères, les philosophies, 
l'histoire. La Variété ne mesure ni reconnaissance 
ni éloges à tel professeur qui vient de révéler au 
public rennois un Attila inconnu, elle invile chau- 
dement ses lecteurs à suivre les cours, et donne le 
programme des conférences. 

Ses collaborateurs restent, avant tout, des étu- 

(i) « Ajoutez nu / et vous aurez Leconte en faisant l'anaj^ramme. » 



I08 LEGONTE DE LISLE 

diants qui reprennent avec des développements et 
des images personnels des thèmes de professeurs. 
Si indépendant que soit Lecônte de Lisle, stu- 
dieux, il a le sens de la hiérarchie, du discipulat. 
On est soucieux d'instruire le public avec méthode, 
avec clarté; le goût de la critique s'est développé. 
Rossignols d'Europe ou Bengali oriental, on aurait 
pu être jaloux de ne publier que des poésies, on 
compose des essais critiques, très travaillés. Et 
Leconte de Lisle, particulièrement, fervent d'idées 
générales et de tempérament combatif, choisit dans 
la critique un pur moyen mental d'agir. 



Par ses Trois Harmonies en une nous savons 
ses idées essentielles sur l'art. Suivant le principe 
intégral de Fourier (i), les théories unitaires des 
Sept cordes de la lyre de Sand, il établit entre 
les arts prétendus différents des rapports et des 
analos-ies, il les assimile l'un à l'autre et les fait 
dépendre d'une Harmonie universelle. 

Car lu fis de tendresse et de mélancolie 
L'être mélodieux, l'oiseau de l'Italie 
Qui prit nom Rossini pour charmer son bleu ciel. 
Ton parfum fit Pétrarque et Tasse de Sorrente, 
Et ravissant là-haut sa flamme plus ardente, 

(i) A Rennes, L. de Lisle a déjà lu Fourier. Il signale sous un 
pseudonyme dans la Variété : « Un ouvrage sérieux, la Réalisa- 
tion d'une commune sociétaire d'après le système de Charles Fou- 
rier, » qui « se distingue de la foule de romans nouveaux ». Il 
parle des Sept Cordes à diverses époques de sa vie comme d'une 
œuvre qui lui a été très substantielle. 



LES DÉBUTS DANS LA LITTERATURE lOQ 

Ta lumière fit Raphaël. 
Pétrarque, Rossini, Raphaël ! ô poètes, 
La terre tressaillit quand l'Harmonie en pleurs 
Epancha trois rayons dont pour vous furent faites 
Vos âmes... 

Le propre des esprits vierges et larg-es est de 
tendre ainsi à grouper au lieu de diviser, à synthé- 
tiser au lieu de classifier. C'est ici, dans la critique, 
Teffet de cet instinct d'abstraction ou de gént^rali- 
sation qui, en amour, créait l'amour platonique et 
qui dans la poésie, d'ici quelques années, au lieu de 
tableaux anecdotiques et détachés, inspirera des 
visions d'ensemble des différents âges de l'huma- 
nité, concourant à composer une fresque collective 
des peuples. 

Il rattache le musicien Meyerbeer au sculpteur 
Michel-Ange : 

Fier et sombre génie, 
Mélange de splendeur, d'audace et d'ironie, 
Roi du pinceau de fer. 

Il ne craint pas de réunir et de confondre 

Masaccio, Weber, Corrèg-e et Lamartine I 
Car votre esprit est frère. . . (i). 

concevant l'art avec le sens de la parenté, de la 
« fraternité » des esprits humains. 

Aussi, dans la Variété^ transportant en art le 
principe de solidarité humaine, compose-t-il des 
esquisses de littérature comparée : elles permet- 

(i) Plus tard se formulera la th«'orie baudelairionnc des Corres- 
poodances, où le poète, dans un rn<'me esprit, aj)parenle Weber à 
Delacroix. 

8 



LECONTE DE LISI.E 



tent de marquer chez les nations différentes des 
mouvements similaires et de les rapprocher dans 
une parenté tout historique : 

Dans notre première esquisse nous avons brièvement 
apprécié la tendance réformatrice imprimée par Hoffmann 
à la littérature et aux arts spiritualistes de l'AUemao-ne, 
au commencement du xix® siècle. Quelques années aupa- 
ravant, Sheridan, dédaig-nant en quelque sorte d'user de 
son brillant talent, a indiqué dams le C7^itiqiie]a.Tëîovme 
qui seule arrêterait la décadence imminente de l'art 
comique en Ang-leterre; tandis que André Ghénier, au 
pied de l'échafaud, la gravait en vers sublimes pour la 
poésie française. Dans la transition, si nous osons nous 
exprimer ainsi, du dernier siècle au xix^, trois hommes se 
sont donc élevés, Hoffmann, Sheridan, André Ghénier, 
qui, tous trois, différant de talents, ont peut-être recons- 
truit dans leurs patries les premières bases d'un monu- 
ment littéraire et artistique plus immense et plus solide. 
L'Allemagnejintérieurement émue par une entière révo- 
lution sociale, édifie encore; l'Angleterre attend l'heure 
du réveil intellectuel ; mais la jeune France se glorifie à 
juste titre du g-énie rég"énérateur de Victor Hugo. 

Venu des antipodes, ayant dû, avant d'arriver 
en France, faire escale dans des colonies de natio- 
nalités différentes, nomade de tempérament, il 
était naturellement enclin à vojag-er à travers les 
littératures étrangères, y cherchant d'instinct à 
s'enrichir des plus divers éléments de la mentalité 
humaine. 

Il est né dans une île africaine, ceinte de flots 
indiens, d'un sang breton et méridional (i). Dans 

(i) Les Lanux descendent des comtes de Toulouse. 



LES DEBUTS DANS LA UTTEM ATUUE III 

son enfance il a entendu les Cafros rudes chanter 
sur des syrinx de bambou sous un ciel humide et 
farineux les mélopées plaintives du Mozambique, 
il a vu les télingas efféminés entrecroiser leurs pas 
de porteurs de manchys aux sons argentins de 
leurs bracelets, il a entendu les propos des plan- 
teurs, hommes du nord pratiques et âpres, et les 
histoires qu'ils contaient des forbans portugais du 
dernier siècle piratant à Saint-Paul, il a lu les 
romans écossais où, à travers labrume qui ondule, 
se dressent à pic les manoirs déchiquetés comme 
des masses de rocher au bord des lacs étales : de 
tout cela se composera, dans une harmonieuse 
lenteur, son génie polyethnique qui, à sa matu- 
rité, condensera des œuvres stables dans leurs des- 
sins divers et précis. Mais, à l'adolescence, les 
souvenirs s'étirent fiévreux, indécis et inégaux ; 
l'esprit, inquiet, analytique, inconstant et capri- 
cieux, dans son impuissance à embrasser d'une 
seule perception le monde varié de ses atavismes et 
dans son impatience à dominer, veut choisir une 
spécialité où briller; il s'énerve, agité de présomption 
et de mélancolie, désespéré de sa mobilité qui l'em- 
pêche d'atteindre à la maîtrise aussitôt qu'il l'am- 
bitionnait. Puis, renonçant à la précoce génialité, 
il se repose dans la modestie laborieuse de la lec- 
ture. A cette période d'apaisement et de reconsti- 
tution les souvenirs d'enfance commencent à renaî- 
tre dans leur variété ; ils se développent par les 
lectures, en un impérialisme pacifique tout spiri- 
tuel et, comme disait Leconte de Lisie, platonique. 
Le renoncement à la domination et en même temps 



LEGONTE DE LISLE 



l'avidité de la jeunesse donnent à cette nomaderie 
intellectuelle un charme ondoyant d'énergie et de 
douceur qui berce l'esprit dans des alternatives de 
conquête et de désintéressement où il aspire tour 
à tour à se laisser subjuger par les génies étrangers 
et à les pénétrer pour en tirer seulement l'aliment 
nutritif de son génie individuel qui les embrassera 
tous. L'adolescent interroge et suit toutes les litté- 
ratures comme il scrute les jeunes filles qui sédui- 
sent son naturel instinct polygamique (i), il admire 
avec passion la brune Italie, d'une beauté plus 
ardente dans l'hallucination florentine de sa dou- 
leur, et la mélancolique Allemagne aux poèmes 
blonds et longuement tressés, aux bleus rêves sen- 
timentaux, aux chastes fanatismes, il les aime avec 
un enthousiasme qui n'aveugle pas le sens critique 
éveillé par la diversité même de sa culture et de 
ses aspirations. 

Dans la littérature allemande il a lu notamment 
Schiller — chez qui il choisit des épigraphes à ses 
poèmes, — Gœthe (sî) et Jean-Paul Richter. De na- 
ture active et lumineuse^s'il est vrai qu'il tente tou- 
jours de se maintenir aux hauteurs de la pure idéa- 
lité, il réagit de toute sa jeunesse contre le senti- 
mentalisme mol et nébuleux qui couvrit l'Allemagne 
après le rayonnement de Gœthe et de Jean-Paul. 
Lui-même n'a pu se défendre de l'emprise du mys- 



(i) Lettre de i836 à Rouffet. 

(2) Un poème de La Phalange, ffélène,lrès difFérent de celui des 
Poèmes Antiques, indique que L. de L. médita le Second Faust où 
le penseur allemand se confronte à la beauté grecque. 



LES DEBUTS DANS LA LITTERATURE IIO 

ticisme de ce Jean-Paul dont il détache pour épi- 
graphe à une de ses poésies : « L'ange replia ses 
ailes et revêtit la forme d'une créature humaine. » 
Conception de la femme qui est alors et resta 
longtemps celle de Leconte de Lisle. Plus tard (i), 
dans des nouvelles écrites d'après des lectures de 
Dinan et de Rennes, il raillera comme une maladie 
cette sentimentalité allemande qu'il fait dériver 
autant de Goethe que de Jean-Paul. 

En ce temps-là, dit George dans la Mélodie incarnée, 
florissait Jean-Paul Richter d'extatique mémoire... Titan, 
monté sur ses échasses, s'avançait sur les pas de l'en- 
thousiaste amant de Lolotte. Les esprits étaient à la 
lune. — Aux farfadets amoureux. — Et aux jeunes 
filles phtisiques. — Chacun jouait de la flûte et man- 
geait le moins possible; la pipe et la bière avaient dé- 
serté les tavernes; les aubergistes maigrissaient. L'illu- 
nilnisme faisait rage. C'était une chose merveilleuse 
que de s'asseoir au coin des hautes cheminées, durant 
les soirs d'hiver. Les chats noirs prophétisaient, les pat- 
tes dans la cendre, et les grillons, blottis dans la soie, 
racontaient des chroniques d'amour aux vieilles mar- 
mites chevrotantes. 

Précisément, si, au lieu de lyriser sur un poète, 
il étudie Hoffmann, c'est que, sous l'apparence d'un 
conteur fantastique, celui-ci cache un satyrique 
qui, par la caricature de son réalisme, ramène les 
esprits exaltés et diffus à la réalité de la vie, fait 
œuvre saine et mâle, œuvre utile. 

Qui mieux que lui a jamais présenté la physiologie 
(i) Démocratie pacifique, 1846 et 1847. 



Il4 LECONTE DE LISLE 

universitaire sous son véritable jour ! Le portrait exté- 
rieur des étudiants de la ville de Kerepes est un modèle 
d'ironie étincelante d'esprit et d'imagination. Qui mieux 
que lui a jamais peint d'un seul coup de pinceau, si 
profond d'intention, le pédantisme allemand person- 
nifié dans le professeur d'histoire naturelle Mesch Ter- 
pin ? II suffit de lire avec attention le conte de Cinabre, 
pour exprimer une idée lumineuse de ces petites cours' 
princières d'AUemag-ne, si fécondes en traits de rou- 
tine gouvernementale, et dirig-ées par la plus absurde 
des étiquettes. 

Le mérite g-énial de l'œuvre d'Hoffmann est d'a- 
voir réag-i contre la mélancolie nationale. Et déjà 
Leconte de Lisle a reconnu dans un poète nouveau 
de l'Allemagne un esprit fraternel de celui d'Hoff- 
mann : 

Nous ne pensons pas que l'esprit enthousiaste de mé- 
lancolieoutréequi caractérise les Allemands puisse jamais 
être ramené aux beautés plus réelles d'une pensée 
sévère^vndiis s'il est donné à quelqu'un dedirig-er lalitté- 
rature actuelle vers ce noble but, nul ne réussirait mieux, 
ce nous semble, que M. Henri Heine, ce nerveux et 
brillant écrivain, dont nous avons tous admiré les remar- 
quables études sur le génie d'Allemag-ne. 

De l'Angleterre il admire Shakspere : « Connaît- 
on un autre Shakspere? » Enfant, grandissant dans 
une île qui n'eut pas de passé historique, il avait 
éprouvé le charme solennel et embrumé du Moyen- 
Age septentrional à la lecture des romans cheva- 
leresques de Walter Scott. Et, jeune créole d'O- 
rient épri^i de gloire, de jeunes filles et de voja- 



LES DÉBUTS DANS LA LITTÉUATUKE 110 

ges, il tient en hante et radieuse admiration lord 
Byron. 

< ) peintre du Giaour, loi, poète sévère ! 

Nous deux (Dante), qui cherchiez l'ombre et les orages noirs, 

Toi, ceux de notre cœur, et toi ceux de la terre 

Vous êtes deux éclairs qui brillez dans nos soirs, 

Byron, ô Rosa, fils de l'onde marine. 

[Trois Harmonies en Une.) 

Une de ses poésies de cette époque fait flotter 
Il épigraphe cette pensée de Byron : « Oui, les 
(ieux nous appellent avec amour dans leur sphère 
et plongent nos âmes dans les vastes mers de Té- 
(ernité. » Plus tard, dans une étude ^wrles Femmes 
</r Bf/ron, il laissera sentir dans son enthousiasme 
de quelle splendide émotion illuminèrent sa jeu- 
nesse les visions hibliques etéthérées de lord Byron, 
ses femmes pitoyables et divines. 

C'est parce que Byron a loué quelque part Tœu- 
re de Shéridan qu'il eut l'idée de dessiner la phy- 
sionomie nationale de ce critique qui corrigea son 
pays en bafouant partout l'arlificiel et en réclamant 
le vrai dans l'art comme dans la vie. Et l'on ne 
saurait assez insister sur ce qui poussa Leconte de 
Lisle, jeune poète lyrique, à publier des études d'é- 
rivains satiriques comme étant celles qui permet- 
; cnt le mieux de montrer l'esprit humain aux prises 
avec le milieu social où il pense, choqué, révolté et 
visant par l'art à le réformer.' 

De l'Italie, il semble qu'il apprécie alors Inoins 
l'âge classique de Virgile que celui, moderne, des 
Pétrarque, des Tasse, et des Dante : 



Il6 LECONTE DIC LISLE 

Grave et majestueux, dans la même auréole (que Michel-Ange) 
Mais plus haut cependant, plane un esprit divin; 
A peine du passé la gloire le console. 
Et comme sa douleur son nom est surhumain. 
C'est le grand F'iorenlin. 

Il connaît aussi le théâtre italien puisque, après 
ses trois esquisses sur Hoffmann, Sheridan,Chénier, 
il annonce dans la Variété un ensemble sur « le 
théâtre français depuis son origine jusqu'à Cor- 
neille et Molière et le théâtre italien depuis le 
XVI® siècle ». 



En littérature française, matière pour laquelle il 
a obtenu A. B. à ses examens et qu'il était prêt à 
professer dans le « collège modèle », ses idées fon- 
damentales sont celles des Romantiques. Ainsi qu'en 
témoignaient déjà ses essais poétiques datés de 
Bourbon, précieux de mots, tendres de rythme et 
aux intentions câlines, il connaît Ronsard. En lui il 
admire, non, comme il pourrait le faire plus tard, 
l'âme française renaissante lalumière deTantiquité, 
mais le créateur en France de la poésie lyrique : 
« Nous la voyons naître, délicate, naïve, mélodieuse 
et brillante avec Ronsard, le seul poète du xvi® siè- 
cle que le Tasse proclamait son maître. »...« Ron- 
sard, le seul poète du xvi® siècle et qui a conquis 
la gloire de n'avoir pas été compris par Boileau. » 
Et il reprochera au xvii® siècle d'avoir, par disci- 
pline de correction, arrêté dans son élan la poésie 
« créatrice et spontanée ». Il fait exception pour 



LES DEBUTS DANS LA LITTERATURE II7 

Corneille qui, par la. furia épique de son génie, y 
apparaît unique : 

La poésie, inspiration créatrice et spontanée, senti- 
ment inné du grand et du vrai, n*existait plus alors, 
nous le croyons. — Elle était morte dans les dernières 
années du xvn® siècle. A l'énergie avait succédé l'inerte 
timidité académique, à la spontanéité du génie la lente 
réflexion, à Corneille Racine. — Car la poésie, telle que 
nous la concevons, telle que nous Tavons apprise de 
voix géantes et harmonieuses, la poésie ne saurait être 
ce qu'ont écrit Malherbe ou Boileau. Comme poètes, 
avons-nous jamais compris ces hommes? — Nous les 
avons oubliés. — L'intelligence primitive qui enfanta 
le Cid et Polyeacte n'eut pas de successeur. Lui était- 
il possible d'en avoir? — Connaît-on un autre Ska- 
kespeare ? — Phèdre et Athalie elles-mêmes, ces deux 
magnifiques expressions antiques, ne révèlent qu'une 
prodigieuse puissance de forme, rien de plus : Athalie 
fut écrite en douze ans. 

Citant cette phrase que Leconle de Lisle écrit à 
Uouffet à propos d'un sonnet : « Il ne reste à 
changer que l'expression ; et c'est là que doit ten- 
dre l'effort du poète, en tout et pour tout, » 
M. Guinaudeau demande : « Ne voilà-t-il pas le 
programme du Parnasse? Ne voi!à-t-il pas le pro- 
gramme des poètes qu'on prétendit railler à 
leurs débuts, en les appelant, avec dédain, for- 
mistes? » Précisément, Leconle de Lisle n'a jamais 
moins été parnassien d'intention qu'à cette époque. 
Avec Hugo il préfère Corneille à Racine, qui « ne 
révèle qu'une prodigieuse puissance de forme, 
rien de plus » . 

8. 



LEGONTE DE LISLE 



Si le xviii^ siècle ne fut pas un siècle de poésie, 
c'est parce qu'elle s'y réduisit à être un pur exer- 
cice de forme, pour les Voltaire comme pour les 
J.-B. Rousseau. Enfin vintChénier. Ce que Leconte 
de Lisle distinguera en lui, ce ne sera pas rensei- 
gnement d'une forme hellénique, le retour à l'anti- 
quité, mais le charme lyrique de la volupté, la 
naturelle, la créole spontanéité du sentiment: 

Pindare et Anacréon étaient demeurés ses dieux et son 
propre foyer de lyrisme intérieur. Les rêves sublimes du 
spiritualisme chrétien, cette seconde et suprême aurore 
de l'intellig-ence humaine, ne lui avaient jamais été 
révélés. Nous Dépensons même pas qu'il les eût compris. 
André Ghénier était païen de souvenirs, de pensées et 
d'inspirations ; il a été le régénérateur et le roi de 
la forme lyrique, mais un autre esprit puissant et har- 
monieux lui a succédé pour la gloire de notre France ! 
Ce doux et religieux génie nous a révélé un Chéuier 
spiritualiste, disciple du Christ, ce sublime libérateur de 
la pensée ; un Ghénier grand par le sentiment comme 
par la forme, M. de Lamartine. .. 

Sait-on ce qu'il a fait de l'amour, de l'enthousiasme et 
de l'énergie, ces trois rayons de la poésie spontanée 
ignorée avant lui?... Il en a fait Lamartine^ Hugo, 
Barbier^ le sentiment de la méditation ou de l'harmonie, 
l'ode, l'iambe... 

On se serait attendu à ce qu'il nommât Alfred 
de Vigny, mais s'il connaît Chatterton (i83o), il 
semble qu'il n'ait point lu les Poèmes antiques et 
modernes de 1826. Il ne cite Vigny ni dans ses 
lettres, ni dans ses vers, ni dans ses articles de 
critique. Il est vrai qu'il aime alors la poésie 5/?o/i- 



LES DEBUTS DANS LA LITTICUATUftE lig 

tanée, Ses trois grands poêles préférés sont : Lamar- 
tine, Hugo, Barbier. 

Lamartine, (( grand par le sentiment comme par 
la forme», mais sur lequel cependant il fait déjà des 
réserves : 

Je me suis décidé enjln à lire Jocelyn; je vous avoue 
que ça n'a pas été sans peine. Je savais M. de Lamartine 
très capable, sans nul doute, de rendre avec vérité une 
existence aussi remplie de poésie par elle-même ; mais je 
me doutais aussi qu'il sacrifierait souvent la douce et 
gracieuse peinture que comportait un tel sujet au vague 
prétentieux qui abonde dans ses plus beaux ouvrages. II 
y a des morceaux charmants dans Jocelyn, des pages 
magnifiques de haute poésie. La peinture de la nuit, à 
la Grotte aux Aigles, est vraiment sublime; et l'on ren- 
contre des pièces exquises de sentiments et d'intimes 
douleurs; mais aussi, vous avouerez qu'il y a bien des 
longueurs qui affadissent de beaucoup le charmant et 
incorrect ouvrage. 

Pour Hugo son admiration est entière : c'est le 
« génie régénérateur » et, fréquemment, à toute 
occasion, dans la Variété, il accréditera son nom 
dans le milieu breton. 

y Quant à Barbier, ce n'est certes pas la perfec- 
tion de la forme qui le lui fait saluer un des plus; 
grands poètes de France, mais encore la violence 
et la franchise du sentiment, en particulier sa 
révolte contre le siècle bourgeois, avec le ferme 
espoir en un âge meilleur :J 

Toujours, ô mon Rosa, toujours des vents contraires 

Ne déchireront pas la voile de nos frères 

... Les douceurs du printemps après le vent d'hiver. 



120 LÉGONTE DE LISLE 

Quel cas il fait alors de la forme ? Casimir 
Delavig-ne : « le premier de nos poètes corrects^ si 
toutefois il n'est pas seul à Pêtre »... et là se 
limite son estime. Tel qu^on le connaît par ses 
lettres où il s'abandonne à une nature impulsive, 
par ses poèmes qui se soulèvent jusqu'à l'extase des 
plus libres aspirations, il n'est alors pas assez sou- 
mis ou maître de lui-même, beaucoup trop indé- 
pendant pour s'assujettir à la contrainte de la 
forme. Que reprochera-t-il à Théophile Gautier, 
sinon de tout sacrifier au « style », de faire de 
« l'art pour l'art », c'e.st-à-dire de l'artificiel. 

M. Théophile Gautie: , l'excentrique auteur de Fortii- 
nio et de la Comédie ae la Mort, est un lion littéraire 
très spirituel. Nous entendons par lions littéraires ces 
jeunes écrivains qui font de V art pour l'art, à Vaide 
d'un style plus ou moins original, et qui finissent en 
un ou deux volumes in-8 par mystifier fort ag-réable- 
ment le lecteur bénévole. Pourtant M. T. Gautier s'est 
écarté, momentanément sans doute, de ses habitudes 
ironiques, en publiant de remarquables morceaux sur 
l'Espag-ne, sous le titre de Lettres d'un feuilletonniste. 
Les vieux couvents, l'architecture arabe, les courses de 
taureaux, le Prado et l'Escurial, ainsi qu'une foule 
d'autres découvertes aussi rebattues, ne peuvent ôter un 
grand charme à l'œuvre littéraire de M. T. Gautier. 

Parmi les romanciers, il a abondamment lu 
Alexandre Dumas qui enfièvre g-énéralement le 
sang des créoles par je ne sais quelle chaleur che- 
valeresque et matamore. Mais voici que l'auteur 
de ces drames où s'était éduqué son républicanisme 



LES DEBUTS DANS LA LITTERATLRE 121 

s'abnisse en puériles révérences devant les roitelets 
d'Europe : 

M. Alexandre Dumas n'est plus l'auteur passionné et 
convaincu d'Henri III et d'Antony; depuis quelques 
années M. Dumas ne compose plus, il fait de la littéra- 
ture à tant, copie de sa main ses manuscrits, leur met 
des rosettes de satin et les expédie à tous les souverains 
d'Europe, qui, en retour, le couvrent de décorations. 
Bernadotte, le roi de Suède, vient de suivre l'exemple de 
ses frères royaux, en envoyant à M. Dumas la croix de 
Gustave Wasa. Nous aurions vivement désiré vous an- 
noncer l'apparition d'une œuvre de notre poète dramati- 
que ; mais il a maintenant bien d'autres occupations ; 
il se fait, dit-on, une collection complète des divers ordres 
des petites cours ducaleset princières d'Italie. Nous serons 
encore heureux qu'il veuille bien en tirer quelques chro- 
niques. 

Il estime les romans bretons de Souvestre qu'il 
oppose, dans leur composition claire, aux romans 
de Balzac, dont la fécondité l'intimide : 

L'époque actuelle est féconde en énig-mes de tout 
M nre, et nous le concevons facilement, car rien n'est 
encore stable en politique comme en littérature; mais 
s'il existe un problème dont la solution soit de toute 
impossibilité, c'est la verve intarissable de M. de Balzac. 
Le plus fécond de nos romanciers a maintenant trois 
ou quatre ouvrag-es sous presse, sans compter Pierrette, 
que vient de publier l'éditeur souverain. On a tout dit 
sur le talent littéraire de M. de Balzac, et peut-être n'a- 
t-on rien dit de vrai; aussi, ne nous chargeons-nous pas 
encore d'en donner une appréciation, môme après avoir 
lu le premier numéro de la Revue parisienne^ recueil 
d'art, de critique et de politique entièrement rédigée par 



122 LECONTE DE LI8LE 

lui. C'est toujours ce style surchargé de termes techni- 
ques, abondant mais diffus, brillant mais superficiel; le 
style de la Peau de chagrin et du Lys dans la vallée. 

Mais — ceci prouve en même temps le libéra- 
lisme de sa forme et de sa pensée — de tous les 
romanciers contemporains et sans doute de tous 
les poètes, celui à qui va sa plus haute admiration, 
c'est George Sand; la créatrice d'Indiana,de Gene- 
viève, ces (( ang-es candides », ces « fleurs char- 
mantes et frêles », de Lélia «sublime esprit, éclair 
de son génie », de la mystique Hellène, « lyre que 
le vent fait vibrer comme un parfum vivant, » 
George Sand qui la première lui apprit à entendre 
dans la nature terrestre le grand 'concert divin que 
les siècles mystiques rêvaient dans d'autres 
sphères : 

poète éclatant ! âme que le génie 

Fit d'un rayon d'amour, d'orgueil et d'harmonie, 

Lyre où tremble un reflet de l'immortalité, 

Qui chante dans l'extase et dans la majesté. 

Ah! prêtresse de l'art, ta parole flamboie 

Ta parole est un ciel où mon âme se noie ! 

. . . Car lorsque de tes chants magnifiques et doux 

Le retentissement se prolonge sur nous, 

II faut, tout débordant d'une extatique fièvre 

Se suspendre, pour vivre, au souffle de ta lèvre ! 

De l'abîme terrestre il faut surgir soudain, 

Tendre l'intelligence à ton nom souverain (i). 

(i) Ce qui ne l'empêchera pas d'écrire à propos de sa pièce dra- 
matique: Gosima. «Lorsqu'un écrivain s'est élevé au rang qu'occupe 
l'auteur de Lélia, lorsque, pendant huit années, chacune de ses pro- 
ductions lui a conquis une renommée brillante et méritée, on ne 
descend pas impunément de ce haut degré : une erreur est une chute. 
N'avons -nous pas vu un long poème de M. de Lamartine détermi- 
ner la décadence imminente de son génie? » 



LES DÉBUTS DANS LA LlTTRfWTURE 123- 

A cette époque l'œuvre de Georg-e Sand rc^pandit » 
. ur Leconte de Lisie une iuttuence aussi vivement ' 
révélatrice qu^e celle qu'il devait recevoir des poè- 
mes hindous. /Par elle il s'initiait à une sorte de 
panthéisine^eptentrional où l'âme européenne, 
avec une ferveur encore toute fiévreuse et une reli- 
giosité anticatholique, s'éperdait dans Tamour su- 
blime et confus de la nature(^Bien plus que Hugo, 
Barbier ou Lamartine, c'est George Sand que rap- 
pellent alors tous ses poèmes, George Sand, génie 
orageux et tendre, romanesque et humanitaire, 
spiritualiste et républicain, passionné d'indépen- 
dance et de dévouementjj qui a été aîmé et qui a 
souffert avec un sombre éclat, qui, dans l'isole- 
ment hors de la vie bourgeoise, tresse de ses plus 
amers chagrins son courage social, George Sand 
qui possède la beauté féminine d'une créole et le 
génie mâle, est le poète qui devait le plus émer- 
veiller ce jeune païen mystique, le plus enthou- 
siaste des amants platoniques, cet adolescent 
pauvre, solitaire et farouche. 

Le caractère essentiel de l'art étant la sponta-^^ 
néité{i)j il est nécessaire que l'artiste cherche son 
inspiration dans le présent. Il n'y a en effet pas 
un poème dans le Cœur et rame qui soit une évo- 
cation de l'histoire» tableau hindou, fresque bibli- 
que ou architecture hellénique. De quoi s'étonne 
Leconte de Lisle à propos de Ghénier? 

(i) « A défaut de spontanéitë dans l'art, encore faul-il de l'étude, 
car alors le succès, pour être moins l)eau, n'en a pas moins une base 
solide sur laquelle il peut s'appuyer et grandir. Mais non, areuglés 
par l'éclat du rythme, les jeunes littérateurs n'ont fait qu'une copie 
de rythme. » Etude sur Ghénier. 



124 LEGONTE DE LISLE 

Né SOUS le ciel immortel de la Grèce, nourri depuis 
son enfance d'études enthousiastes et sérieuses, il s'était 
laissé éblouir par le g-lorieux éclat du passé .Ldi sublime 
et douloureuse tristesse de la Grâce chrétienne échap- 
pait à ses regards, la patrie antique et libre l'empor- 
tait en attraits irrésistibles sur la patrie esclave des 
siècles modernes. Pourquoi cet aveuglement coupa- 
ble ou incompréhensible du poète? Pourquoi chanter 
toujours le bonheur passé en oubliant les nobles con- 
solations qu'il eût été doux et beau d'offrir à la glo- 
rieuse martyre ? — On ne saurait le dire. Ses tradi- 
tions innées remontaient trop haut. Il lui appartenait 
peut-être de s'écrier en vers contemporains. 

Paganisme immortel (i)! es-tu mort? — On le dit, 
Mais Pan tout bas s'en moque et la Syrène en rit. . . 

L.Le poète a unemissioçU| il doit agir sur la société 
à laquelle il appartient ^Pourquoi condamne-t-il 
encore la mysticité allemande, sinon parce qu'en 
détournant les jeunes générations « du contact 
social >) de leur milieu elle en fait des désespérés, 
partant des inutiles, en les désadaptant : 

Les dernières années du xvin^ siècle et les premières 
du XIX® seront célèbres dans l'histoire littéraire par les 
effets de ce fanatisme sentimental qui déborda sur 
l'Allemagne spiritualiste des écrits de Jean-Paul et de 
(jœthe. Titan, ce siècle personnifié, cette œuvre géante 
de Richter, avait porté jusqu'au sublime de l'idéal l'en- 
thousiasme romanesque que l'auteur de Faust appliquait 
à la vie intime, et (\m, froissé du contact social,con- 

(i) On voit à quel point il serait faux de s'appuyer sur le mot de* 
chrétien dont il vient de se servir pour accuser de catholicisme le 
spiritualisme, tout panthéiste, de Leconte de Lisle. 



LES DÉBUTS DE LA LITTERATURE 125 

(luisait par la déception au désespoir et à la mort. 

Le contact social ne saurait en rien nuire à l'art ; 
les passions politiques, au contraire, peuvent trou- 
ver dans l'art leur plus esthétique et efficace 
expression : 

Si SheridaDjCet orateur étincelant et sarcastique, poli- 
tique profond, émule de Fox, rival heureux de Pitt, 
avait porté sur le théâtre le prestig"e de ses œuvres par- 
lementaires; s'il avait dramatisé les idées réformatrices 
qu'il exaltait de sa nerveuse éloquence, l'Angleterre eût 
compté une seconde toute-puissance intellectuelle dans 
les pa2;'es de son histoire théâtrale. Mais l'improvisateur 
politique était un écrivain indolent, qui prodig-uait avec 
trop de facilité les éclairs de son esprit pour qu'il se sou- 
vînt de son g-énie. 

C'est en voulant être strictement de son temps 
qu'on échappe le mieux à l'imitation des maîtres. 
Il fut un moment où l'influence de Victor-Hugo 
immobilisa la jeune génération : 

N'en est-il pas ainsi aujourd'hui ! M. V. Hugo n'a~t- 
ilpas été nombre de fois sommé de répondre des étranges 
manies de ses trop fervents admirateurs?... Cependant 
cette tendance irrésistible à r Imitation des grands' 
maîtres, qui, de tout temps, a égaré sur de fausses routes 
littéraires les têtes faibles et ardentes, commence depuis 
ces dernières années à perdre de sa force. Une pensée 
plus heureuse dirige les jeunes écrivains vers un but 
plus certain; ils se confient avec plus de foi à leurs ten- 
dances particulières, et si la touche énergique ou harmo- 
nieuse des maîtres apparaît encore et parfois dans leur 
style, affaiblie par sa propre exagération, du moins on 



120 LEGONTE DR LISLE 

aperçoit qu'ils font tous leurs efforts pour se laisser gui- 
der par le cachet qui leur est propre. 

Etre de son temps : avec cette pensée il eut dès 
lors ridée de consulter la science "(i), comprenant 
qu'elle avait pris une trop grande place dans la 
vie moderne pour n'en point requérir une dans 
la poésie, et ainsi à 21 ans il avait prévu ce par 
quoi son œuvre devait profondément différer de 
celle de Hugo et de Lamartine (2) : il s'occupe de 
géologie et de botanique, soucieux de « mêler un 
peu de science à ses pièces de poésie (3) ». 

(3) « Il s'est trouvé conduit à réaliser d'une manière inattendue, 
écrit M. Bruneticre, par l'alliance de la science et de la poésie, un 
idéal plus contemporain, si l'on peut dire, que celui des plus indé- 
terminés partisans de la modernité dans l'art. » Nouveaux Essais. 
- ■ Le père de L. de L. lui avait recommandé de façon très pres- 
sante de suivre des cours d'anatomie et de physiolog:ie : « Ces con- 
naissances sont de toute utilité en médecine légale; j'ai rencontré en 
Cour d'assises trop de magistrats ignorants sur celte matière, inca- 
pables de concevoir nos explications (de médecins) et conséquem- 
ment de lixer leur jugement... » Il recommande encore que 
Charles étudie « la botanique au printemps et la chimie dans les 
cours d'hiver ». (Tiercelin, op. cit.) Son père était médecin comme 
celui de Flaubert^ 

(•?) Voir aux Appendices. 

(3) Des essais scientifiques de cette époque, il parut dans le Foyer 
des vers A une galère (zoophyte des mers du Sud). 



CHAPITRE V 

LES IDÉES PHILOSOPHIQUES ET SOCIALES 



Leconte de Lisle et le catholicisme. — Conception communiste 
de Dieu : la relis^ion est un art, — Les idées républicaines 
en Bretagne. — Les difficultés avec le milieu. — Le départ, 
et les voyages au long cours. 



Des biographes de Leconte de Lisle rontmont^-é- 
coinroe un esprit assez flottant qui aurait commu-i 
nié successivement à des croyances fort diverses : 
ils cèdent là encore au préjugé courant sur Tindo- 
lence créole et Tinconsistance de son caractère. Il 
a toujours été très ferme, ses idées philosophi- 
ques et sociales très nettes et constantes. Comme 
ses conceptions, sa vie eut une haute beauté sculptu- 
rale d'unité. 

La Variété ayant été présentée au public breton 
par un professeur M. Nicolas comme une revue 
religieuse, on a pensé que Leconte de Lisle n'en au-' 
rait pas fait partie s'il n'était lui-même «croyant», 
voire « cathoHque pratiquant », au besoin « quelque» 
peu intransigeant ». Sous son apparence presque 
dévote, imposée par le milieu, la Variété était plu- . 
tôt très fervente de spiritualisme, ce qui n'empêcha 



128 LECONTE DE LISLE 

d'ailleurs pas Leconte de Lisle d'y débuter par une 
critique de HofFmann où il accusa tous les dangers 
du spiritualisme mystique (i). « Leconte de Lisle 
a aimé le catholicisme autant qu'il devait le haïr 
pliistard? » a-t-on écrit. On chercherait vainement 
dans la Variété l'éloge du clergé, de la papauté 
ou de la Messe. Le Premier Amour en prose fait- il 
autrement mention de l'office de la messe que pour 
ridiculiser la silhouette solennelle du suisse ? On 
parle du catholicisme de Leconte de Lisle, et alors 
on cite cette strophe de Issa ben Mariam: 

Mais nul ne devinait, mystérieux martyr, 
Que de ton sang- sacré fécondant l'avenir 

Sombre de haine et de souffrance 
Un jour tu doterais la frêle humanité 

Des rayons de l'amour et de la liberté. 

Mais que prouvent ces vers sinon que, au point 
de vue de l'histoire de la philosophie, il reconnais- 
sait en le christianisme un événement moral, qu'il 
l'admirait autant qu'il le fit quand, dans le Naza- 
réen, \ï chantait dans le Christ : 

La jeunesse et l'amoar, ta force et ton génie? 

On fait valoir qu'alors « pour Leconte de Lisle le 
« progrès de l'humanité est lié au christianisme... ». 
Et l'on s'appuie sur une phrase extraite de l'étude 
sur Ghénier: « Les rêves sublimes du spiritualisme 
chrétien, cette seconde et suprême aurore de Vin- 

(i) « Mais ce qu'il y eut de plus admirable chez cet homme rare, 
c'est que possédant le même enthousiasme poétique, le portant peut- 
être plus loin que les plus exaltés partisans du sentimentahsme, il 
conçut le projet original de combattre avec l'excès de ses propres 
défauts l'exaltation littéraire et spiritualiste de son pays. » 



LES IDEES PIIILOSOPHHjUES ET SOCIALES ISQ 

tnlUgeace humaine.,. ? » Mais, précisément, mieux 
que ne pourrait le faire aucune autre, cette phrase 
atteste qu'il considérait le christianisme comme un 
système de morale humaine, une création philoso- 
phique qui prenait un rang chronologique parmi 
d'autres manifestations de l'intelligence, un « rêve » 
parmi les autres rêves, une aurore après d'autres 
aurores. Et sa pensée ici est exactement celle du 
Dies irœ : 

Salut! rhumanité, dans ta tombe scellée, 
O jeune Kssénieo, g-arde son dernier Dieu! 

Dans ta tombe scellée, car il n'y eut pas de ré- 
surrection, car il n'a jamais cru que Jésus fût le fils 
de Dieu. Toujours il admira en lui « le fils du char- 
pentier w. 

Enfant toile plus beau des enfants d'un mortel î 
... Ou plutôt rêvais-tu de ta mère au doux nom 
De ta mère à g-enoux baisant ton tendre front 
Qui deviendra le front de i homme ? 

{Issa ben Mariam, i84o.) 

S'il avait la foi en un Christ Dieu, hésiterait-il de 
la sorte entre Dieu et Brahma? 

Céleste enfant, quel rayon t'anima? 
De notre Christ es-tu quelque doux ange? 
Ou de l'aurore, au souffle de Brahma, 
Un blanc génie aux ailes de topaze ? 

{A une Indienne^ 1889, ) 

Il salue Lamennais comme un « prophète »,allè- 
ue-ton, et l'on ne cite de VOde à Lamennais que 
les vers où il le loue pour des révélations de phi- 
losophie libérale: 



l3o LECONTE DE LISLE 

Le monde, enseveli dans sa morne tristesse, 
Comptait les jours sacrés que chanta sa jeunesse I 
Le monde pour son Dieu prenait l'iniquité. 
Prophète ! il attendait, couvert de sa nuit sombre, 
Que ton geste sauveur lui désignât dans l'ombre 
L'étoile de la liberté ! 

pour ses conceptions d'avenir humanitaire : 

Un radieux soleil de jeunesse et de fête 
Sur notre vieille humanité. 

D'ailleurs cette ode est de i84o et dès i834 
Lamennais avait rompu avec TEglise. Lamennais 
est un prophète, au même titre que l'auteur de 
Lélia la révoltée, ainsi invoquée : 

Et dire que sans toi périrait tout un monde 
Le monde de l'esprit, orbe des divins airs? 

Spiritualisme, certes, mais le spiritualisme de 
G. Sand (i). 

De même, on a cru trouver dans un poème de 
« la Variété », Lélia dans la solitude , des preuves 
éclatantes « de convictions religieuses très arden- 
tes »), un « véritable acte de foi religieuse », parce 

(i) Comme nous ne reviendrons pas sur les idées philosophiques 
de Leconte de Lisle, nous dirons ici que le spiritualisme de Leconte 
de Lisle, celui qui tlamboie dans ses poèmes de Bretag'ue et tel qu'il 
éclaire encore les Poèmes tragiques, antiques, et barbares, n'a 
jamais consisté à croire en un Esprit cause et principe du Monde, 
mais à reconnaître que/'devant le néant total, l'esprit de l'homme 
était affecté de la sublime maladie de l'Espoir (conception d'imagi- 
nation chrétienne), gardait une inlassable force de Désir (conception 
hellénique), une inépuisable illusion (conception hindoue). La beauté 
tragique du destin de l'homme tient précisément à ce que, malgré 
la conscience qu'il ait du Néant, il ne cesse d'espérer, de désirer, de 
croire, qu'il demeure constamment 

Haletant du désir de ses mille chimères. 

Ainsi conçu, ce spiritualisme se concilie étroitement avec une 
vision matérialiste du monde. 



LES IDÉES PHILOSOPHIQUES ET SOCIALES l3l 

qu'il demande à Lélia de maudire l'orgueil qui fit 
d'elle un ange déshérité. Mais la publication de 
M. Guinaudeau nous a révélé une autre Lélia dans 
la solitude où le poète encourage au contraire 
Lélia à la rébellion : 

A quoi bon, Lélia, tout ces regrets infinies? 
Ne laisse pas long^temps tes deux ailes sublimes 

S'engourdir dans le deuil ! 
Vers le ciel irrité lève ta forte tête : 
Le couraû^e n'est beau qu'au sein de la tempête. 

Le génie esl l'orgueil (i). 

Et si l'on cherche à savoir quel est ce Dieu con- 
tre lequel s'est révoltée Lélia, trouve-t-on Dieu ou 
des dieux? 

O femme, que fais-tu en face de Dieu? 

Ce rayon immortel, la sereine prière, 

N'éclot point sur ta lèvre et ton cœur est de pierre ! 

Cav les dieux ne sont plus Vamoiir et Vharmonie. 

L'amour, harmonie parfaite entre les Hommes; 
harmonie, équilibre d'amour entre les éléments, tel 
est le Dieu vers qui exalte son rêve : 

mon Dieu, se peut-il que l'homme vous renie 1 
Vous dont la main puissante a dispensé pour nous 
A^otre amour dans les cœurs, dans les deux Vharmonie. 

La prière, c'est la rêverie de l'être s'élevant dans 
le songe de la Nature, c'est l'extase de la solitlide^ 
humaine soulevée vers les cieux ; 

Ang^e déshérité, contemple la lumière 
Dans ce rêve divin qu'on nomme la prière. 

La prière est un rêve, Dieu est le plus sublime 

(i) Cf. AVun. 



l32 LECONTE DE LISLE 

rêve jusqu'où puisse monter la méditation de 
l'homme. Dieu est le rêve de l'individu devant le 
monde : 

A l'heure du déluge où l'âme 
Par élans d'infinis, rêve au dernier séjour 
Qu'il est doux, qu'il est doux, loin de la terre infime 
De s'élancer vers son Dieu ! 

La prière est un art; Dieu est la conception de 
chaque génie individuel. Les beaux âges, il le for- 
mulera plus tard, sont ceux où Dieu était le rêve 
commun d'une humanité fraternelle, où il était la 
création d'une masse harmonieuse. Dans le Chant 
alterné (i838), faisant parler la divinité de la 
beauté grecque, il avait d'abord écrit : 

Déesse athénienne, aux tissus diaphanes, 
Praxitèle jadis me créa de ses mains, 

qu'il modifia en : 

Ton peuple, ô blanche Hellas, me créa de ses mains. 

On peut affirmer que quand il regrette amère- 
ment qu'il n'y ait plus d'Idéal, de Dieu, c'est, très 
sensiblement, parce qu'en le rêve de Dieu battait 
un cœur commun. 

Pour quel Dieu désormais brûler l'orge et le sel? 
Sur quel autel détruit verser les vins mystiques? 
Pour qui faire chanter les livres prophétiques 
Et battre un même cœur dans l'homme universel? 

Faute d'un Dieu où se fondre avec toute l'huma- 
nité, il y a la mort : 

Que j'aimerai sentir, libre des maux soufferts, 
Ce qui fut moi rentrer dans la commune cendre! 



LES IDÉES PHILOSOPHIQUES ET SOCIALES 1 33 

Dieu est l'expression spirituelle de son commu- 
nisme social. 

Le poète, chantre de la communauté, est celui 
qui conçoit le plus sublimement Dieu. Quand il 
parle des « temps miraculeux où régnait Part 
sublime », il entend ceux où Tartiste 

Noble créature, épanchait tour à tour 

Au monde le génie, à Dieu l'hymne d'amour. 

Dieu, c'est V hallucination grandiose qu'inspire 
au poète la contemplation de la nature : 

[Silences de la nuit, clartés, etc.]. 

Ohl vous êtes si grands qu'à peine on peut vous croire, 
Pourtant tel est l'éclat de vos vastes splendeurs, 
Que Tàme, en son ivresse, unie à votre gloire 
Se surprend à rêver cV ineffables bonheurs. 

La pensée de Dieu estc( un rêve », une « ivresse », 
« un délire » que le spectacle du monde communi- 
que à Tesprit, si bien que Dieu se confond avec la 
nature même, il est dans le silence des cieux, dans 
les parfums de la nuit, dans Tharmonie splendide 
des astres. Rentrer en Dieu, c'est plonger « dans 
l'éternité » des choses, dans l'Harmonie « parfum, 
mélodie et clarté ». 

Tel, Dieu s'incarne suavement en la créature la 
plus harmonieuse : la femme : 

Dernier rayon divin tombé sur la nature. 

Aussi l'amour de la femme est-il divin comme 
une prière en face de la nature (i). Elle aussi est 
divine : 

(i) C'est le même seulimcnt qui sera exprimé dans les nouvelles 
de i8/,6 et 18^17. 



l34 LECONTE DE LISLE 

C'était l'heure divine où le soleil n'est plus. 

Elle Test aux heures où elle saisit le cœur par l'é- 
quilibre de son harmonie 

Quand ce reflet divin, le calme, prend les cieux. 

De même que Dieu est ce qui nous appelle, nous 
élève, nous fait tendre au delà de nous-mêmes, de 
même tout ce qui s'exhale de la terre vers la lu- 
mière est divin : Taigle est « le noble enfant de 
Dieu » ; la liane rose aux pentes des ravines a « des 
arômes divins ». A vrai dire, déjà quoique connais- 
sant encore très peu la poésie grecque il use d'une 
façon toute païenne de Tépithète divin : 

Et des cygnes divins on n'entend plus, parfois, 

Les chants tomber des cieux comme aux jours d'autrefois. 

On pourrait se laisser tromper par son vocabu- 
laire poétique de « Séraphins, archanges, anges, 
Seigneur, Israfîl, enceinte céleste, sanctuaire » si 
Ton ne songeait que, déjà soucieux de réaliser la 
synthèse de toutes les imaginations ou rehgions du 
monde, il n'a pu toutefois se nourrir encore que 
de la légende biblique et chrétienne, dans ses lec- 
tures de Milton, Byron, Dante, Chateaubriand, La- 
martine et Lamennais, — Lamennais l'excommunié. 
Telle fut la qualité de sa culture générale en Breta- 
gne. On verra à quelle heure de sa vie et en quel 
milieu il médita l'éblouissante révélation de la 
légende hellénique et de la légende aryenne, dont 
devait se compléter son génie d'intégralité. 



Pas plus d'ailleurs que sur ses idées philoso- 



LES IDÉES PHILOSOPHIQUES ET SOCIALES 1 35 

phiques, le milieu breton, clérical et royaliste, 
n'agit sur ses idées politiqueB^. Eu 1839, daus le 
poème : Trois Harmonies en une» qui est la syn- 
thèse de ses goûts en peinture, en sculpture, en 
poésie, et comme son jeune manifeste littéraire, il 
distinguait particulièrement en Dante : 

Le tribun combattant pour la liberté morte 

Le Dieu qui, de l'enfer, brisa la vieille porte. \ 

En i84o, dans ses lettres à Rouffet, il portait 
sur Napoléon le même jugement sévèrement, stric- 
tement républicain que celui relevé dans la lettre 
à Adamolle lors de Tescale à Sainte-Hélène : 

Le gouvernement vient d'obtenir de rAngletcrre la 
perniissionde transporter en France les cendres de l'em- 
pereur. On l'ensevelira dans l'intérieur des Invalides 
et Victor Hugo s'est chargé de l'hymne d'apothéose. 
Tout cela est magnifique ; mais, comme Je ne suis pas 
républicain pour des prunes, j'ai fabriqué ceci : 

LES CBNDRES DÉ NAPOLEON : 

Cendre de l'aiçle, arrête ! Il n'est pas encor temps. 

Ne viens pas rappeler qu'il étouffa, vingt ans, 
La Vierge-Liherlé qui naissait sur le monde! 
Ne viens pas rappeler qu'en un jour triomphal 
Il plong"ea dans son sein le glaive impérial. 
Dont jadis pour la France elle arma sa main libre, 
Lorsque, du ciel romain fendant l'azur doré, 
Sous les triples couleurs de l'étendard sacré, 
Il rappelait la gloire aux rives du vieux Tibre ! ';' 

Directeur d'une petite revue bretonne, soucieuse 
d'attirer des abonnés, il n'a cependant pas craint 
de se prononcer en faveur de la Hévolution : 



l36 LEGONTE DE LISLE 

Le xviiie siècle, écrit-il dans rétude sur Ghénier, a 
donné naissance à des faits qui resteront immortels sans 
doute, mais comme une torche immense et cachée, il 
n'a jeté deux puissants et magiques éclats qu'à son 
ag-ouie: la réaction politique et la réaction littéraire. 
La première semble avoir fécondé la seconde tout en 
fermant pour jamais les lèvres harmonieuses qui réveil- 
laient la poésie de sa long-ue léthargie. 

Il parle dans une lettre à Rouffet d'un poème : 
Aux Rois, qui doit faire partie du Cœur et l'Ame. 
Cependant, sur la demande de Rouffet, qui ne 
devait g'uère discerner quelle place il pouvait yavoir 
pour la politique entre le Cœur et l'Ame, il fut dé- 
cidé qu'il n'y %urerait pas. Quel était-il ?... 

Il faut peut-être en juger par cette lettre-chro- 
nique du Chinois (i) à son ami où l'Asiatique, séjour- 
nant à Paris, dit son étonnement du peu d'enthou- 
siasme, voire du dédain que le peuple français té- 
moigne pour son Roi dans les grandes fêtes des 
Tuileries. Il cite ces vers d' « un premier poète de 
France» : 

Il (le peuple) sait tirer de tant d'austères jugements 
Tant le marteau de fer des grands événements 
A, dans ces durs cerveaux qu'il façonnait sans cesse, 
Comme un coin dans le chêne enfoncé la sagesse. 
Il s'est dit tant de fois : Où le monde en est-il ? 
Que font les rois? A qui le (rône? à qui l'exil? 
Qu'il médite aujourd'hui comme un juge suprême, 



(i) « Deux années d'études et surtout d'exil me retiendront 
encore... Ecris-moi, rappelle à mon oreiileetà mon cœur les accents 
de la patrie et le souvenir si doux de ce temps trop vite écoulé où 
sous L'épais dôme des Mangoustanis du Tchien-Kian, dans notre 
retraite calme et chère, nous nous aimions, nous rêvions et nous 
adorions Yo.le nère du soleil! » 



LES IDÉES PHILOSOPHIQUES ET SOCIALES l'i'] 

Sachant la fin de tout, se croyant en soi-même 
Assez fort pour tout voir et pour tout épargner. 
Lui qu'où n'exile pas et qui laisse régner ! 

Cet Oriental qui a lu les Lettres persanes ajoute: 
« Il y avait quelque chose de profondément pénible 
pour le cœur dans la pensée que cette multitude si 
curieuse et si insouciante des besoins de la vie allait 
se réveiller le lendemain avec le sentiment de sa 
détresse, rendu plus vif encore par le souvenir des 
futiles {irodig-alités de la veille. » 



La Variété ne dura qu'un an : en mars 1 84 1, elle 
cesse de paraître. Leconte de Lisle, déçu, reprend 
ses cours à la Faculté de Droit, se ferme dans sa 
chambre pour travailler, et le soir seulement se 
réunit avec quelques amis. Son père s'est réconci- 
lié avec lui. Mais l'oncle de Dinan, qui ne cesse de 
l'accabler dans ses lettres adressées à Bourbon, 
ne veut rien lui remettre des sommes que son père 
lui destine. En vain, Leconte de Lisle assure-t-il 
qu'il ne vend plus ses habits : on le laisse « sans 
le moindre argent », il demande que son oncle lui 
fasse parvenir « cinq francs, cinq francs au moins ». 
En septembre, il « manque absolument de tout », 
il n'a plus de quoi se faire tailler la barbe et comme 
il a eu de la tièvre, il a été « obligé d'avoir recours 
a la bonne volonté d'un ami pour avoir un peu de 
sirop ». 

Il subit les premières épreuves d'une misère 
stricte qui, au lieu d'affaiblir son caractère, le dur- 



l38 LECONTE DE LISLE 

ciront, qui détachèrent davantage son esprit du 
monde pour le rattacher plus étroitement et plus 
complexement à la nature, tour à tour âpre et 
fluide, dont il sera pénétré dans les intempéries et 
par les beaux jours cristallins de la Bretagne. La 
mobilité de son esprit se subordonnera à celle du 
ciel qui contient son équilibre éternel et son ins- 
table sérénité. Il montrait déjà dans ses épanche- 
ments avec ses amis, une âme tendre, grave et 
pudique, traitant avec grandeur et délicatesse des 
sujets de la vie dont les étudiants délibèrent en 
général avec jorivoiserie et impertinence : les pri- 
vations tremperont cette austérité comme elles 
assouplirent, en raffermissant, cette fierté qui se 
redresse plus altière pour les actes de soumission. 
Acceptée avec la hauteur d'un caractère extrême et 
digne , rien ne saurait mieux convenir que la 
misère, en vous sevrant des discours assurés par 
lesoin des parents, pour vous donner de la vie le 
goût substantiel, un sobre appétit, et, par celui-ci, 
la jouissance pure de l'action comme de la con- 
templation avec une lucide compréhension de Texis- 
tence. Le jeune homme, loin de renoncer à son 
idéal, s'y consacre avec une plus énergique humilité 
et la conscience de tout son effort. 

Il travaille : c'est justement en septembre qu'il 
est reçu bachelier en droit. Ses parents songent 
déjà à le faire rentrer à Bourbon comme substitut, 
procureur du roi ou juge auditeur quand il aura 
passé sa licence. Mais lui, à peine bachelier en 
droit, se demande s'il ne suivra pas les cours de 
la Faculté de médecine. Au fond, il paraît qu'il a 



LES IDÉES PHILOSOPHIQUES ET SOCIALES iSq 

renoncé à « toute carrière bourgeoise », qu'il est 
décidé à n'être qu'un homme de lettres* 

Puis ce fut ï842, une année vague et amère où 
il vécut sans relations avec sa famille de Bourbon, 
avec ses parents de Dinan, où il erre dans la Bre- 
tagne, une année de révolte contre les bourgeois 
de Rennes, professeurs et magistrats. Avec un ami 
de Faculté, fils d'un riche notaire, Duclos, il fonda 
un journal satirique le Scorpion. Si violent fut le 
premier numéro que l'imprimeur se déroba. Les 
deux associés durent le citer devant le tribunal, le 
28 décembre 1842. Mais l'avocat de l'imprimeur 
n'eut qu'à prononcer : « L'esprit du journal mérite 
la réprobation des gens de bien. Les prospectus 
déjà imprimés et les articles proposés à l'impres- 
sion ne laissent aucun doute sur le caractère du 
Scorpion où les personnages les plus recomman- 
dables par leur position et les plus honorables par 
leur caractère sont l'objet des attaques les plus 
vives... », et les « deux pamphlétaires » perdirent 
le procès. 

Vers le milieu de i843, reçu sans doute licencié 
en droit, il s'embarquait à Nantes à destination de 
Bourbon. 

Dans ces bateaux dont les voiles blanches gon- 
flées de vent portent sur l'azur un éclat antique et 
grec, il redescendit l'Atlantique. Aux matins, l'avant 
déchire une mer uniforme et bleue dont l'écume 
pétille d'une poussière d'argent. Les midis font 
étinceler l'océan mamelonné comme le sable lourd 
du désert. Aux soirs, le soleil s'enfonce derrière des 
cîmes de nuages pesant à l'horizon comme des 



l4o LECONTE DE LISLE 

montag-nes sous un dessin électrique et tragique. 
L'air mollit aux ombres du crépuscule et le voilier, 
les ailes toutes grandes, se berce au sommet des 
vagues. Assis sur les cordages au gaillard, les 
marins, dans leur langage animal et coloré, parlent 
du Brésil et de l'embouchure de l'Amazone, des 
panthères dans les pampas, de la côte d'Ivoire et 
des troupeaux d'éléphants. Avec ses oasis et ses 
caravanes, avec ses fleuves et ses piroguiers, avec 
ses lions aux clairs de lune fauves, l'Afrique se 
couche et dort à la gauche du ciel. Avec des sava- 
nes de hautes herbes et des forêts de colibris, des 
pythons dans les cactus et des odeurs de lianes, 
l'Amérique plonge, adroite, triangulairement,jus- 
qu'aux|confmsdu.monde. Il semble qu'il souffle des 
étoiles une brise qui fait glisser le bateau vers la 
Croix du Sud. 

Rendu à la contemplation de l'Univers, à l'im- 
mensité du songe solitaire, le jeune homme mesu- 
ra-t-il son rêve aux essais de ses premières années 
d'exil en France ?. . Une hésitation douloureuse 
entre un lyrisme sentimental, confidentiel et une 
abstraction de pensée et de méditation, une inca- 
pacité d'adolescence à se maintenir dans l'harmo- 
nie supérieure d'une rêverie d'où il ne veut descen- 
dre, une volontédu fort et du sublime, mais une atti- 
rance aux délicatesses des balbutiements, des élans 
déclamatoires s'aff'aissant en chutes prosaïques, 
l'apostrophe, l'invocation, des métaphores super- 
posées dans un dessein trop grandiose d'altitude, 
des mots de lumière éclatant dans une pensée 
encore trop vague et nébuleuse... Dans le Cœur et 



LES IDKES PHn.OSOPHIQUES ET SOCIALES l4l 

l'Ame, on retrouve l'élégie traînante à la Lamartine, 
la vision à vol d'aile de Hugo, la méditation élo- 
quente à la Sand. Mais déjà s'affirme une personna- 
lité dans le culte du a calme » allié au « sublime » 
du « serein » dans le « solennel » ; dans un senti- 
ment indicible et souverain, de « la jeunesse », de 
<( l'aurore, du « matin )),du « primitif », de « Tinno- 
î'nt » ; dans une constante préférence pour le 
« doux », le (( virginal » ; dans un amour discret 
et fier de 1' « impérieux » et du « chaste » ; dans 
uneconception de la force^ du fécond dans le pur; 
dans l'admiration de ce qui est large, généreux et 
« s'épanche ». Il possède déjà l'art nuancé des 
vers mélodieux, et des mètres sonores en qui la 
pensée se sculpte et se dresse. Mais l'originalité qui 
se marque le plus, c'est le don d'embrasser en un 
déroulement de vers grandioses des harmonies 
d'immensité, drs visions d'espace. Déjà il s'annonce 
un admirable évocateur de l'Etendue... 

Les traversées sont longues: pendant trois mois, 
la poitrine dilatée de Tair du ciel et des vagues, il 
flotte dans le « sans borne »; enivrés le jour par 
le mouvant éblouissement des lames et les mirages 
nacrés des nuages parmi l'onde, les yeux, la nuit, 
s'apaisent et plongent dans le ciel. La poussière 
d'or des astres tournoie au vide immense. Au-dessus 
du silence des eaux intarissables, ils déroulent un 
murmure indéfini et splendide: dans un émerveille- 
ment d'ombre et de lumière, la pensée voyage de 
planète en planète, un instant sentimentale à des 
rêveries de migrations stellaires; l'âme, dans une 
subtile attraction, s'enroule aux courbes étincelan- 



l42 LEGONTE DE LTSLE 

tes des astres, s'ég-are dans un calme vertige et 
s'endort, balancée entre les houles du ciel et les 
houles de la mer, dans un songe musical d'éternité 
étoilée. 



CHAPITRE VI 



LE RECUEILLEMENT AU PAYS NATAL 



Le retour à la Réunion. — Avocat à Saint-Denis. — Disser- 
tation sur Pamitié. — Le danger de la solitude et de Tégoïs- 
mc. — Les joies réelles et Dieu. — La ressource du 
souvenir. — Propositions de la Démocratie Pacijique, 



La ville bretonne lui avait été noire et amère. 
C'est maintenant le chaleureux décor de l'île magi- 
cienne, mais, sous le large ciel bleu, à l'appel eni- 
vranl de l'espace sans bornes, Temprisonnement 
en une maigre existence de petite ville et de petites 
gens, en une vie désolamment monotone (i). Après 

(i) Voici une lettre que le frère de Lecoute de Lisle écrivait à 
l'ami de Gliaries. On y entend un écho des remontrances accou- 
tumées ; 

a Saint-Denis, le 19 novembre 18/I2. 
« Mon cherAdamolle 

« Après bien du tems écoulé, nous venons de recevoir des nou- 
velles de cet indigne et bien-aimé Charles, aussi je m'empresse de te 
dire «ju'il nous annonce des lettres pour toi, qu'il dit avoir négligé, 
mais jamais oublié. Charles, mon bon ami, est à présent si hautement 
placé, quant à la litt*'rature, que nous n'avons plus rien à désirer. 
Cependant, il revient dans six mois, avocat, enfin ; il s'est décidé à 
regarder ce titre comme une des nécessités de l'instruction, nous 
pensons, je crois, comme lui. 

« Demain ou après. je l'enverrai une de ses pièces de vers à im de 
SOS amis, devenu pri trc par douleur; lorsque tu les auras lus pro- 
fondément, tu y trouveras et y admireras des idées vraiment de 



l44 LECONTE DE LIS LE 

la surveillance si inintelligente mais intermittente 
de Tonde, la continuelle présence, lourde, énervante, 
d'un père dur, intransigeant, acariâtre. Sans cesse 
l'on raille « le poète (i) ». Seule, la mère console 
le fils de son inépuisable tendresse; elle a toute 
confiance en l'avenir (2). 

Hors de la maison, comme un mur qui le sépare 
de la nature sauvage de l'île, l'arrête aussitôt le 
spectacle de dure servitude, l'horreur persistante 
du régime de l'esclavage. 

« Tout le long du jour, écrit M"^^ Dornis dont la 
belle page vibre des paroles mêmes entendues du 
poète, il était poursuivi par les cris des noirs qu'on 
frappait. Devant les cases mal closes, il entendait 
les hurlements plaintifs, les supplications désespé- 
rées: « Grâce, maître, grâce! » et ce cri lamentable, 
dont il s'était déshabitué, le déchirait à présent, 
l'affolait. Mais s'il était blessé des souflTrances de 
toute cette chair noire, TindifFérence de ceux qui 
la torturaient lui semblait plus avilissante encore. 
Il regardait les jeunes créoles passer, blanches et 
délicates, drapées de claires mousselines, telles que 
des anges de lumière devant les cases entr'ouvertes. 
Elles entendaient les gémissements, avec un sou- 
haute philosophie et des principes irréprochables. Quelle métamor- 
phose ! Grand Dieu ! 

« Accuse-moi réception de ce petit bout de lettre, afin que je sache 
si tu seras à même de recevoir mes autres lettres. 

« Ton ami de cœur. 

« Charles me prie de te 'faire mille amitiés et d'obtenir son par 
don. » 

(i) D'après le témoignage de proches parents. 

(2) Quelques-unes des plus heureuses années de M"i<5 Leconte de 
Lisle furent celles qu'elle passa avec son fils à Paris. Elle avait 
beaucoup souffert auparavant. 



LE RECUEILLEMENT AU PAYS NATAL l/\Ô 

rire sur leurs lèvres rouges. Gela faisait partie pour 
elles des bruits de la nature... Il songeait qu'un 
abîme était creusé pour toujours entre lui et ces 
jeunes femmes si désirables qui n'avaient paspilié 
de la douleur. Alors il courait se réfugier dans la 
solitude, se calmer dans l'engourdissement du 
soleil ; pendant des heures il restait sur le sable, 
étendu, immobile, les yeux clos, écoutant les bruits 
de la nature, s'incorporant si bien avec elle qu'il 
avait la sensation de mêler son âme à l'âme uni- 
verselle. )) 

Ainsi du heurt môme des choses quotidiennes 
s'exaltaient, s'exaspéraient ses anciens rêves d'ave- 
nir poétique et libéral. A peine arrivé au pays, il 
fut douloureusement ému de l'inhumanité indolente 
des gens. Son cœur et son esprit étaient dans une 
tension constante. On a été jusqu'à parler de mala- 
dif excès de sensibilité : il faut écouter dans l'île 
les témoins des dernières années de cet Ancien Ré- 
gime : membres rompus par le bâton, chairs déchi- 
rées du fouet, plaies saupoudrées de sel pimenté, 
visages couverts d'ordures, agenouillements sur 
du verre pilé. . . Tout cela, il le reverra, le poète 
(( descriptif » du moyen-âge. 

Il se fixe à Saint-Denis, la capitale, en une paisi- 
ble et jolie rue, la rue Sainte-Anne. A travers sa 
forêt touffue et fleurie de jardins ombreux où som- 
meillent les grandes villas, elle va des rampes de 
la Rivière, que surplombe la montagne de la Vigie, 
au quartier pauvre qui longe la mer. De la maison- 
nette entourée de manguiers et de jaquiers ou d'ar- 
bres à pain qu'habitait Leconte de Lisle, on pou- 



l46 LECONTE DE LISLE 

vait donc voir d'un côté, le gros bloc roux et dénudé 
de la montag-ne, alors à peine rajeuni de rares 
touffes de verdure sauvage, mais qui, le soir, 
s'adoucit d'ombre violâtre ou s'argente à la lune 
comme un casque d'airain, — et, de l'autre, dans 
le large bouquet des arbres qui jaillit des « empla- 
cements » voisins, capricieusement frangé de fron- 
daisons, le triangle d'eau bleu intense où éclate 
par moment une blanche voile de passage. Dans 
les gros temps, à la saison des ouragans si fréquents 
alors, le « vent froid de la nuit » siffle dans l'air 
glacé, les grosses branches gémissent, brisées par 
la bourrasque, et la sourde clameur des flots par- 
court la rue, monte vers le roc trapu sur lequel 
pèsent lourdement les nues grisâtres. Deux jours 
après, tout est fini ; le ciel, de la plus grande pureté 
et de la plus grande délicatesse, rit de son rire 
léger au-dessus des toits et dans les branches des 
grands arbres; la mer est calme et claire; et là-bas, 
au crépuscule lumineux, la montagne noire semble 
« figée dans l'azur ». 

Bercé par le rêve, 'dans ce cadre d'harmonies, 
Leconte de Lisle allait le moins possible au tribu- 
nal ; il était peu jaloux d'y faire entendre sa voix, 
il préférait écouter celles de la nature. Sa famille 
se plaint : Il a 24 ans et n'est pas encore sérieux ; 
c'est un idéaliste endurci qui ne peut s'accoutumer 
au contact forcé et habituel des clients, même des 
collègues ; il ne veut voir en tous que des gens 
fermés à toute autre chose que les aridités ou les 
broussailles du droit, de professionnels dont la con- 
science élastique est usée jusqu'à la ficelle. Il est 



l.E lU.«.UEIl-LtMliNi AU i'AYS NATAL l^'] 

trop tîer, trop prtUentieux, trop intransigeant et 
scrupuleux jusqu'au ridicule. On ne peut le com- 
prendre. 

A consulter ses lettres, il semble qu'il y passe 
bon nombre des plus mornes jours de sa vie. 11 
n'a point d'ami avec qui s'entretenir de choses inté- 
ressantes et compte les heures, une à une, même 
littéralement : « Voici i4 mois que je suis à Bour- 
bon — 4 20Jours de supplice continu; — 1.080 heures 
de misère morale — 60.480 minutes d'enfer (i). » 

Et celui qui le comprendrait, son cher ami 
Adamolle, est loin de lui, au moment où plus que 
jamais il a besoin d'un confident. Plus de conversa- 
tions élevées, plus de causeries d'idées, plus d'é- 
panchement dans un cœur loyal. Il est réduit à 
écrire des lettres de temps à autre. 

Peut-être d'ailleurs faut-il rendre grâce à cette 
absence de l'ami, à cet entourage odieusement banal 
qui force le jeune homme sévère à s'enfermer dans 
sa « tour de verdure », dans sa case, enveloppée de 
l'ombre noire et veloutée des manguiers épanouis 
sous le ciel bleu ? Il se recueille, il sonde sa cons- 
cience, il rêve. Les troubles intimes labourent l'âme 
où s'épanouiront les fleurs de la mélancolie et de la 
pitié. Le jeune homme austère savoure les délices de 
la solitude où la pensée s'enhardit et prend libre- 
ment son essor. Il est seul dans son rêve comme 
l'oiseau des hauteurs dans son aire et il n'en sort 
que pour planer. 

Cette fois encore c'est l'amitié (2) qui entretient 

(i) Lettre de janvier i845. 

(a) Et encore a Paris en i845-i848, ses lettres à Bénézit qui l'in- 



ll^8 LEGONIE DE LISLE 

et tonifie son cœur, qui remplit sa solitude et le 
sauve de sa désespérance. Elle est aussi la première 
préoccupation de ses analyses psychologiques. Les 
fragments de lettres qui suivent sont importants à 
montrer à quel point le sentiment était fondamen- 
tal chez Leconle de Lisle, il dirigeait profondément 
toute son activité cérébrale et en faisait la force 
substantielle, en Tempêchant de s'anémier et de se 
dessécher. 

Ce qu'il y a d'excellent dans l'organisation 

interne de notre être, c'est que nous ne saurions déses- 
pérer entièrement. A part quelques tristes exceptions il 
y a toujours un fond d'espoir en nous qui ne fait jamais 
défaut ; ce qui est une preuve certaine que nous sommes 
destinés à autre chose qu'à la vie (i) stupide que nous 
menons. Quoique je me sois depuis longtemps accou- 
tumé à vivre beaucoup plus avec moi-même qu'avec tout 
autre, pourtant il est doux d'aimer quelqu'un et de 
mêler tant soit peu sa vie à la sienne. Je suis horrible- 
ment seul à Saint-Denys. J'ai bien deux ou trois con- 
naissances moins ineptes de cœur et d'esprit que le com- 
mun des naturels de ce trou-ci ; mais, réellement, je ne 
les aime pas. C'est ici le lieu, mon cher A..., de te sou- 
mettre quelques lignes qui te feront peut-être, au pre- 
mier abord, l'effet d'une subtilité métaphysique, mais tu 

jiirie de sectaire le montrent attentionné, dévoue et minutieux dans 
la prévenance. Il était loujours prêt à rendre service. 

(i) Il s'agit ici non de vie terrestre, mais sociale. Le sentiment 
n'est pas ici spiritualiste, mais humanitaire Ce fragment de lettre 
peut servir à éclairer ces vers de la Ravine Saint-GUles : 

Rien n'y luit du ciel, hormis un trait de feu, 

Mais ce peu de lumière à ce néant fidèle, 

C'est le reflet perdu des espaces meilleurs ! 

C'est ton rapide éclair, Espérance éternelle, 

Qui l'éveille en sa tombe et le convie ailleurs. 



LE nECUKILLEMENT AU PAYS NATAL l/jQ 

ne t'en tiendras pas à la surface et tu verras que rien 
n'est au contraire plus évident. 

Il y a en nous, ce me semble, deux sortes de cœur — 
au fig-uré s'entend. — Il y a, en première W^ne, ce sen- 
timent banal et peu définissable, qui résulte du contact 
fortuit et continu de deux hommes ; ce besoin de la vue 
et de la parole accoutumée, — cette routine d'une vie 
extérieure et commune, qu'on appelle fort ji^énéralement 
amitié; et au soutien de laquelle on a imaginé la distinc- 
tion vide de sens du moral à l'intellectuel. 

Puis, il y a, en seconde li^ne, cette concordance com- 
plète d'idées qui unit deux esprits et les confond en un 
seul. D'où il suit, à mon avis, que ce qu'on nomme un 
cœur dévoué, sympathique, expansif, etc., etc , non seu- 
lement, n'est pas hors l'intellig-ence, mais, au contraire, 
est une variété, un phénomène, un mode de cette môme 
intelligence ; — d'où il suit enfin que l'amitié réelle 
n'est antre qiiun amour intellectuel dont le résultat 
est r identité. 

A ces assertions tu m'objecteras sans doute qu'il s'est 
rencontré des hommes d'un génie incontestable qui n'en 
ont pas moins été des égoïstes incarnés, tandis que les 
plus humbles créatures humaines. ont souvent fait de 
leur vie entière un seul dévoûment. — L'objection paraît 
spécieuse, mais au fond, ce n'est qu'un sophisme et je te 
le ruinerai à l'aide des définitions que je t'ai données 
"i-dessus; car, songe à ceci : il nous a été donné une âme 
t un corps seulement ; or, cette âme est tout d'abord 
intelligente, et c'est parce qu'elle est intelligente qu'elle 
a le pouvoir de se manifester diversement ; mais il ne 
s'ensuit pas pour cela qu'elle doive se manifester néces- 
(•essairement, comme nous en avons mille exemples et 
)mme le prouvent ces hommes de génie qui n'ont jamais 
aimé d'amitié ou d'amour et qui manquaient de cœur, 
dans ce sens du moins. Tandis que si le cœur existe, il 



l5o LECONTE DE LISLE 

ne peut exister par lui-même, car Dieu ne nous a pas 
donné une âme et un cœur, distincts l'un de l'autre. Or, 
ce cœur ne peut être qu'une manifestation particulière 
de l'âme, c'est-à-dire de rintelli«>ence. Je dis donc qu'un 
homme de g-énie peut fort bien être un égoïste comme 
on l'entend, n'aimer aucun autre homme que lui, et res- 
ter pourtant un homme de g"énie; mais que celui qui a 
un noble cœur, qui toujours est poussé à se dévouer pour 
ceux qu'il aime, ne peut être ainsi sans avoir une grande 
inlellig-ence; car, si nous concevons la substance sans 
manifestation, sans mode, nous ne saurions concevoir le 
mode sans la substance, car l'un suppose nécessairement 
l'autre. 

i^ Je dis donc qu'il n'existe point de distinction du 
moral à l'intellectuel en bonne métaphysique; 

2^ Que le vulgaire a tort de dire : celui-ci n'a pas d'in- 
telligence, mais il est plein de cœur, il est capable de 
grands dévoûments, etc. ; 

3° Qu'il a encore plus tort de dire : celui-là a certes 
une belle intelligence, mais il n'a pas de cœur, c'est un 
égoïste, une âme sèche, etc. 

Car, d'une part, le cœur n'existe que parce qu'il y a 
intelligence ; et d'autre part, parce que, s'il y a intelli- 
gence, il y a virtuellement cœur aussi, alors même que 
ce mode ne nous serait pas visible et palpable. 

Je souhaite que tout cela ne t'endorme pas. 

Tout à toi de cœur (i). 

Mon vieil ami. 

J'ai rêvé cette nuit que nous partions ensemble pour 

la France, avec une énorme provision de tabac et de 

papier immaculé. C'était charmant. Je me suis réveillé 

tout plein de foi, j'allume ma pipe et je t'écris. Il me 

(i) Souligné par L. de L. 



LE RECUEILLEMENT AU PAYS NATAL l5l 

semblequetu professes une grande hérésie à l'endroitde 
lalo!>-ique. Jeteferai observer que si tu admets, d'une part, 
que l'inlellig-ence, dont le cœur n'est qu'une manifesta- 
tion, peut quelquefois n'en point user, il est rigoureux 
que tu ne puisses nier que cette manifestation entraîne 
la preuve du principe sans lequel elle n'existerait point. 
Tu dis savoir de bonne part qu'il j a des êtres dont l'in- 
tellig-ence est presque nulle et dont le cœur est pourtant 
noble et g-rand; mais tu ruines toi-môme cette assertion, 
en admettant une première proposition contradictoire. 
Pour moi, je n'ai jamais rencontré de nobles cœurs que 
par suite de nobles intelligences dont, il est vrai, ces 
cœurs ne se rendaient souvent pas compte (i). 



Ces introspections ne pouvaient suffireà distraire 
l'ennui, à fixer l'activité d'un jeune homme de tem- 
pérament ardent. Les longues promenades aux sites 
farouches — Bernica et Ravine Saint-Gilles — où 
n'arrivait pas un bruit de la mer sur les récifs, ne 
faisait qu'approfondir encore sa solitude du mutisme 
écrasant d'une nature solennelle dans des décors 
sauvages et parfois tragiques. Le jour môme y est 
sombre et profond comme la nuit; les rumeurs des 
ravines s'endorment dans l'air immobile, s'enfoncent 
dans le silence pullulant comme dans des souter- 
rains; rien ne distrait du sommeil morne oii il va- 
cille un esprit mélancolique que la chute d'un roc 
miné qui soudain se précipite des falaises riveraines, 
sans même éveiller un écho. On oublie la vie colo- 

(i) Souligné par L. de L. 



l52 LECONTE DE LISKE 

niale qui s'active sur la côte par le labeur des 
nègres ; le cœur est morne, « muet comme un 
astre absorbé par son Dieu »; et Ton se laisserait 
tomber à un suicide sans écho si le cœurg-énéreux, 
si un instinct frémissant, si l'impulsivité vers l'ave- 
nir ne se réservaient — par la force d'un tempé- 
rament combatif^ par l'élan d'un sang* impétueux, 
d'une race encore neuve — dans cette langueur 
passagère d'une jeunesse consomptive. 

Leconte de Lisle sentait que la solitude à laquelle 
il se voyait condamné était dangereuse. 



Hélas! mon vieux camarade, il ne faut pas s'accou- 
tumer à vivre seul, car le contraire se réapprend 
Jacilement. Ne crois pas cependant que cela tue le 
cœar^ parce que cela V élargit. L'individu en souffre, 
Vhomnie s'en irrite, mais, qui sait si Dieu n'y gagne 
pas ? Quant à nous, mon cher A..., vois un peu î Nous 
nous sommes séparés durant de longues années — nous 
avons aimé d'autres hommes, et ils nous ont aimés; notre 
cœur a ressenti d'autres besoins que ceux auxquels satis- 
faisait notre première affection. Nous avons été heureux, 
nous avons souffert et nous nous sommes à demi re- 
trouvés. D'où vient-il donc que nous devions nier l'amitié 
qu'il ne nous a pas été donné de poursuivre aussi naïve 
qu'autrefois ? La faute n'en est ni à moi, ni à toi. Tu 
t'es marié, tuasvécu d'une vie inflexible dansses limites. 
Je me suis aventuré aussi dans une route divergente et 
fai cherché ma plus grande somme de bonheur dans 
la contemplation interne et externe du beau infini, 
de rame universelle du monde, de Dieu dont nous 
sommes une des manifestations éternelles. Il ne faut 
pas douter, mon ami. II faut laisser aux niais et aux 



LE nrCUEIlLEMENT AU PAYS NATAL l53 

lâches leurs stupides nég-ations du cœur (i) immortel et 
Vintelligence divine de Vhomnie ; car c'est là de la mi- 
sère morale, mille fois plus affreuse que la misère maté- 
rielle, puisque cesl une dégradation de Dieu en nous. 
Tu as souffert mon vieil ami, mais l'épuration est dans 
la douleur. Tu as aimé saintement, maisl'amour illumine 
à jamais notre cœur (2). Et tu te dis g'iacé, désespéré, 
sans désirs et sans passions ! tu te mens à toi-même. 
L'homme qui a souffert et qui a aimé, quelle que soit 
sa g-randeur, quelle que soit son humilité, s'il a souffert, 
s'il a aimé saintement, cet /tomme ne s'éteindra 
jamais, pas même sous f haleine de ce qu'on nomme 
la mort et qui n'est que le réveil. 

La vie sentimentale de Lecontejde Lisle était très 
intense. La solitude lui donnait presque de Texas- 
pération.Dans des lettres fréquentes à Adamolle, il 
exprime la tristessede son existence isolée, angoisse 
de son âme livrée aux plus creuses et désolantes 
méditations, à Tamère, impérieuse passion d'analyse 
intérieure. 11 détermine exactement ses tendan- 
ces, dégage et précise ses conceptions de la vie et 
de l'humanité (3). Il n'aime point la société parce 



(i) 11 ne di(. pas : de l'âme. 

(?) 11 devai» écrire plus lard : 

« Aimer? La coupe d'or ne contient que du fiel ! » • 

mais aussi Le parfum impérissable, Le Dernier Dieu et tant 
d'autres. 

(3) <( J'ai vécu seul à Bourbon avec mes livres, mon cœur et ma 
tête; ce sont, après tout, de meilleurs compagnons que la grande 
majorité de mes contemporains, avec leur indifférence coupable ou 
les négations blasphématoires de la vérité, lorsqu'elle heurte trop 
rudement leurs mauvaises passions subversives de l'ordre éternel 
qui n'est pas celui «[ue proclament les conservateurs enragés de 
l'époque, tant s'en faut ! L'oncle que la nature m'a donné — j'en 
veux à la nature — en est un jugé! » écrivait-il déjà quelques mois 
auparavant (dans une lettre publiée par le Figaro, 27 juillet 1895). 



l54 LECONTE DE LISLE 

qu'elle est bruyante^ et, rousseauiste, il préfère 
rhomme primitif, naturel, silencieux. Le tapage de 
l'homme moderne déconcerte le travail. « Ce que 
(( je chercherais à Paris (qui toujours l'attire), dit- 
ce il dans une lettre du i8 janvier i845, ne serait 
« pas une vie plus émotionnée (i). Nul lien de la 
« terre ne me donnera ni ne me retirera ce que j'ai 
« reçu. Ce que je désirerais là-bas c'est au contraire 
c( une vie plus calme que celle-ci, plus propice à 
« l'étude et non plus bruyante. J'ai toujours détesté 
« le bruit que les hommes font, et eux aussi ! Au 
(( temps de mdi jeune jeunesse (2), il me semblait 
« que je les aimais : je me suis aperçu depuis que 
« c'est vraiment une race maudite. Aussi la tâche 
n sainte est^elle de les ramener dans Eden si faire 
c( se peut. » 



Il faut distinguer nettement, ne pas prendre les 
mots à la lettre, pénétrer ce pessimisme, certes 
profond, mais juvénile. C'est exactement, il est 
vrai, le temps des plus sombres rêveries, en la 
solitude de sa chambre ou celle des sites âpres 
comme cet entonnoir de la Ravine Saint-Gilles 
qu'il évoquera plus tard. Mais s'il invective la race 
maudite, il ne faut crier trop vite ni uniment à la 
misanthropie, même génialement poétique comme 



(i) Souligné par L. de L. 

(2) Jl dit même qu'il ne peut pas avoir l'heureuse quiétude qu'on 
lui suppose parce qu'il faudrait pour cela qu'il puisse s'abstraire. 



LE RECUEILLEMENT AU PAYS NATAL l55 

celle d'un Nietzsche, retiré aux montag^nes, misan- 
thropie qui s'accommoderait assez mal de sou pro- 
fond républicanisme. S'il n'aimait pas les hommes, 
il ne song-erait point à les « ramener dans Eden ». 
Il va même jusqu'à dire que c'est là une « tâche 
sainte ». Ce qu'il déteste, c'est la société, organisée 
pour l'oppression des faibles, esclaves des autres. 
Il maudit les hommes, mais les hommes en société, 
non l'homme. L'Eden en lequel il les convie, c'est 
la nature primitive, libre, source de pureté et de 
bonheur. 

Loin d'être misanthrope, il n'admet même pas 
qu'on puisse être égoïste ni simplement égotiste. 
(( Un homme, dit-il, quel qu'il soit, peut-il s'abs- 
traire incessamment de l'humanité? — Non, je ne 
suis point libre. » Il ne peut, ni ne veut être indi- 
vidualiste, convaincu qu'est nécessaire l'intime 
communion de l'unité avec la masse, estimant que 
l'unité doit se confondre et s'élargir dans la masse. 
« Je m'aperçois, avec une sorte de terreur, que je 
(( vais me détachant en fait des individus pour agir 
(( et pour vivre par la pensée (i) avec la masse 
« seulement. Je m^efface^ je me synthétise! C'est 
« le tort — si c'en est un — de la poésie que faffec- 
« tionne entre toutes. J'ai donc dû te paraître un 
« égoïste, alors même que, au rebours, c'était Tou- 
« bli de ma propre individualité qui donnait cette 
c( apparence mauvaise et misérable à mes actions 
« ou plutôt mon manque d'action. Hélas ! mon 
(( vieux camarade, il no faut pas s'accoutumer à 

(i) Remarquer le rapprochement des deux mots. 



LE«:ONTE DE LIS LE 



(( vivre seul (i), car le contraire se réapprend faci- 
(( lemenl. Ne crois pas cependant que cela tue le 
« cœur, parce que cela l'élargit. L'individu en 
« souffre^ r homme s'en irrite, mais qui sait si Dieu 
i( n'y gagne pas ? » 

C'est la claire et précise déclaration de sa concep- 
tion socialiste de l'humanité, et l'on voit déjà net- 
tement que rimpersonnalisme même de sa poésie, 
qu'on attribua à un majestueux orgueil, n'était 
encore que du socialisme. 

« Dieu y gagne.» Dieu, c'est-à-dire la vaste col- 
lectivité. Leconte de Lisle, pour employer un terme 
aussi vague, n'est nullement non plus, à cette 
époque, déiste au sens où on l'entend (2). Quand, 
en janvier 1 845, il écrit de Saint-Denis à Adamolle 
à propos de l'incertitude de l'avenir : « Gonfions- 
« nous en Dieu et ne le blasphémons pas en dou- 
(( tant de sa sagesse et de sa bonté », à la place de 
(( Dieu » on peut tout aussi bien lire « Nature, 
Destin, etc.. ». Il déclare lui-même à la fin d'une 
autre lettre au même ami qu'il ne sait trop au 
juste à quoi s'en tenir sur la signification précise 
de ce mot : c'est même une question qu'ils se 
posent l'un à l'autre : « qu'est-ce que Dieu? » et 
qu'il ne croit pas facilement résoluble, « car il ne 
(( s'agit pas seulement, songes-y, de nier ou d'a- 
ce vouer l'existence d'un Etre ainsi nommé, mais 



(i) Rappelons que le rousseauisme n'est point le désir d'être seul, 
mais celui d'être loin de la société, des foules turbulentes. 

(2) Taine, sans être non plus déiste, écrit dans une lettre de Jeu- 
nesse : (n Mon amour tend aux choses générales ou idéales. Mon 
objet est le Dieu ou l'Etre. » Le Dieu de L. de L. en diffère parce 
qu'il est synthèse sociale. 



LE RECUEILLEMENT AU PAYS NATAL iSy 

(( de bien nous rendre compte de la substance 
'( et de la nature de l'Etre; ce qui est une toute 
autre atfaire. » En attendant, Dieu, non le Dieu de 
tous, mais « le Dieu vrai », c'est encore pour lui 
le Juste, le Bien, le Vrai absolus, c'est « l'ab- 
solu ». Il écrit dans une lettre de la même époque : 
« le calmo est en Dieu et Dieu est hors le temps. » 
(-'est l'absolu, qui est impérissable, d'essence éter- 
nelle, l'infini. Elle est assez explicitera lettre du 
i8 janvier i845, où il écrit : 

Tu me parles des ']o\qs factices de l'homme en opposi- 
tion à ses joies réelles... S'il existe des joies factices, ce 
sont évidemment celles qui nous font défaut le plus sou- 
vent ; celles qui s'évanouissent sans que nous sachions 
comment, et disparaissent de même, car nous ne saurons 
ni d'où elles viennent ni pourquoi elle nous délaissent ; — 
celles enBn qui, d'un temps immémorial, grossissent de 
plaintes banales le bagage philosophique des rabâcheurs 
de tous les siècles ; et que ces joies vraiment factices ne 
sont autres que les amours, les amitiés et les ambitions 
vulg-aires de l'homme. Xoiis avons dit mille fois tous 
deux, et des millions de pauvres créatures ont répété et 
répéteront encore : — « Quoi de plus vain que Vambi- 
tion^ de plus fugitif ([ue l'amour, de plus incertain 
que l'amitié » — Et cela est vrai, car ni Tamour, ni 
l'ambition, ni l'amitié vulgaires n'ont de bases certaines 
et tous retombent dans leur néant aussi promptement 
qu'ils en sont sortis ! 

Les joies réelles sont sûrement celles qui, une fois 
déduites, en nous, de principes lucides et inamovi- 
bles, ne nous abandonnent jamais entièrement, car notre 
vie y est attachée; celles que les mille considérations 
sociales, les diverses positions du monde, la richesse ou 



l58 LECONTE DE LISLE 

la misère, la jeunesse ou l'âg-e mûr, seront toujours 
impuissants à détruire, car elles nesont pas de la nature 
des choses périssables, et leur raison d'être est en elles- 
mêmes. Les joies réelles nesont donc ni l'amour, ni l'a- 
mitié, ni l'ambition comme on lesconçoit sur terre, car 
tout cela passe et tout cela s'oublie ; mais elles sont dans 
l'amour (i) de la beauté impérissable, dans V ambition 
(i) des richesses inamovibles de l'intellig-ence, et dans 
l'étude sans terme du juste, du bien et du vrai abso- 
lus (i), abstraction faite des morales yhc//c^5 d'ici-bas. 
Les Joies fausses sont dans la vie vulgaire, les Joies 
réelles sont en Dieu. Les unes ne nous rendent heureux 
qu'une seconde durant, pour nous torturer pendant des 
années; mais les autres, toujours calmes et inaltérables, 
se révèlent à nous quand nous nous sommes purifiés de 
celles-là, et nous mènent au vrai bonheur^ qui est VoU' 
bli des choses périssables et le désir de V infini. 

Dieu c'est le g^rand Tout. 

J'ai cherché, dit-il ailleurs, ma plus grande somme de 
bonheur dans la contemplation interne et externe du 
beau infini de l'âme universelle, du monde, de Dieu 
dont nous sommes une des manifestations éternelles. Il 
ne faut pas douter, mon ami. Il faut laisser aux niais et 
aux lâches leurs stupidesnég-ations du cœur immortel ei 
de l'intellig-ence divine de l'homme; car c'est là de la 
misère morale, mille fois plus affreuse que la misère 
matérielle, puisque c'est une dégradation de Dieu en 
nous. 

Dieu symbolise la trinité du suprême beau, du 
suprême bien, du suprême vrai, infinis et univer- 
sellement épandus. Le contemplateur perçoit et 

(i) Souligné par L. deL. 



LE RECUEILLEMENT AU PAYS NATAL iSq 

possède Dieu en ses extases esthétiques (voilà pour- 
quoi il goûtera tant le bouddhisme plus tard, en 
le transformant un peu d'ailleurs, en l'esthétisant) ; 
le savant, en ses recherches exactes, le socialiste 
(politique ou poète), en confondant son moi dans 
la masse de l'humanité qui Félargit, le divinise. 

Et dans une pièce de Leconte de Lisle, datée de 
1846 — que ses exécuteurs eussent dû publier, car 
elle est un document psychologique de première 
importance et sa valeur formelle égale au moins 
celle de la Passion — dans la Recherche de 
Dieu s'accuse sa conception socialiste de la divinité. 
Le poème est très long et vraiment notable, d'une 
grandeur austère qui fait souvent pensera Vigny (i) ; 
même quelques vers d'une grave mélancolie préci- 
sent le noble souvenir de l'auteur de Moïse et 
d'Eloa. Il s'y marque seulement une âpreté plus 
combative. Déjà Rome, la ville « des cardinaux 
mondains et des moines moroses », dont il évoque 
les splendeurs pontificales et un scintillant tableau 
n'est pour le poète que « la sœur de Gomorrhe », 
le christianisme enchaîne le globe , « triste et 
bien-aimé berceau ». Et voici, n'est-ce pas, l'idéal 
même rêvé du socialiste qui fait briller aux yeux 
avides de l'humanité contemporaine « l'esprit de 
la Terre », longtemps blasphémé par « l'homme » 
désespéré de ne pas trouver Dieu en ce monde, et 
le lui révélant afin qu'il ait la foi : 



^1) Il y a aussi à noter le sentiment très fort de Lecontê de 
Lisle de la divinité, de la beauté et de son utilité à l'ori^anisatiGn 
sociale. La beauté est le rythme divin sur lequel doit se composer 
ce raste poème qui est la société idéale. 



l6o LliCONTE DE LTSLE 

Cesse ta morne plainte et songe, Humanité, 

Que les temps sont prochains où de l'iniquité. 

Dans ton cœur douloureux et dans l'univers sombre, 

Les rayons de bonheur s'en vont dissiper l'ombre. 

Pour des astres nouveaux les cieux s'élargissant, 

Divins consolateurs du globe gémissant, 

D'un lumineux amour vont éclairer sa face. 

Et l'étroit horizon dans l'infini s'efface. 

O roi prédestiné d'un monde harmonieux, 

Marche ! les yeux tendus vers le but radieux! 

Marche à travers la nuit et la rude tempête. 

Et le soleil demain luira sur ta conquête. 

O sainte créature aux désirs infinis 

Que de trésors sacrés à tes pieds réunis, 

Pour prix de tes douleurs et de ton saint courage, 

Vont racheter d'un coup les longs siècles d'orage, 

Le travail fraternel, sur le sol dévasté, 

Alimente à jamais l'arbre de liberté. 

La divine amitié, l'ambition féconde, 

La justice et l'amour transfigurent le monde. 

Et de la profondeur de l'éternel milieu, 

Du pôle couronné de son cercle de feu, 

Des monts, des océans, des vallons, de la plaine ; 

De l'humanité sombre encore et d'ennuis pleins 

Mais radieuse et belle en ce jour glorieux, 

Des fertiles sillons, des calices joyeux, 

De ma lèvre entr'ouverte et d'amour animée, 

Caressant d'un baiser ma planète embaumée, — 

Dieu I Dieu que tu cherchais, pauvre esprit aveuglé. 

Dieu jaillira de tout, et Dieu t'aura parlé. 

Credo mag-nifîqae en la Félicité qui attend l'hu- 
manité. Félicité terrestre et infinie, spirituelle et 
matérielle, qui est Dieu même... 



Telles étaient donc les « Méditations » du poète 
créole dans la solitude de sa vie insulaire. Elles 
s'élevaient d'autant plus haut qu'il souffrait pro- 



LE RECUEILLliMENT AU PAYS NATAL 10 1 

fondement. « Les heures de défaillance » étaient 
« fréquentes », avec des larmes « plus amères et 
cuisantes que je ne saurais dire ». « Le calme ! oh ! 
qu'il est de courte durée ! Mais s'il m'abandonne 
souvent, il revient aussi; et j'oublie qu'il doit 
bientôt disparaître? Le calme! Ce serait vraiment 
une grande folie que d'espérer son repos lumineux 
dans notre ombre et dans notre bruit. » 

Cette existence eût été affreuse, annihilante — et 
l'isolement l'est en général pour ceux qui ne sont 
point poètes — si l'imagination ne venait rafraîchir 
la sensibilité desséchée par l'intensité même de son 
exaltation philosophique. L'imagination : le souve- 
nir, le souvenir qui a joué un si grand rôle dans 
la vie de Leconte de Lisle et l'a sans cesse ranimée 
aux heures de fatigue et de désolation. 

On touche ici à l'essence même de l'âme, de la 
vie, du génie de Leconte de Lisle ; on voit ce qui 
en constituait la force; on sent de quelle façon, chez 
cet être d'une race aryenne neuve, « le souvenir » 
— qui n'est qu'un métamorphose de la contempla- 
tion introspective et rétrospective — diffère de 
« la contemplation » des ascètes hindous nihilistes. 
(( Un instinct de justice )>,la « foi», ia combativité, 
voilà par quoi cet occidental, descendant d'une fa- 
mille bretonne, diffère des orientaux, et, en faisant 
la synthèse de la philosophie hindoue et de la spi- 
ritualité celtique, restera toujours fondamentale- 
ment un croyant, c'est à mieux dire un actif, — le 
contraire d'un « impassible ». 

En lisant le fragment suivant, on se rendra bien 
compte que ce qui a trompé le public et fait qu'il 



102 LEGONTE DE LISLE 

traita Leconte de Lisie d'impassible, était précisé- 
ment la sérénité ég-ale, heureuse, avec laquelle il 
évoque ces souvenirs. On était habitué aux excla- 
mations efféminées de Musset et aux cris" de sur- 
homme de Hugo. Trop de gens sont encore inca- 
pables de saisir la beauté majestueuse et fortement 
suggestive de l'océan quand il est calme, largement 
aplani, et paraît presque plongé dans une torpeur, 
tandis que des lames sourdes le labourent en ses 
profondeurs. Les délicats et les méditatifs ont su 
voir dans cet apaisement solennel autre chose que 
monotonie ordinaire, indifférence terne, ce qu'y 
voient seulement ceux-là qui ne sauraient être im- 
pressionnés par la mer qu'aux jours de tempête, 
quand les lames viennent les éclabousser, quand 
la clameur des flots les saoule. Ce qu'on a pris 
pour son insensibilité n'était précisément au con- 
traire qu'une rare puissance et maîtrise de vitalité, 
intensité de sentiment. 

Leconte de Lisle n'est jamais triste quand il 
« rentre » en son âme « embaumée » de souvenirs 
inaltérables, éden intérieur auquel il revient tou- 
jours et où il savoure de telles délices qu'elles l'as- 
sourdissent à « la rumeur des hommes ». Chez la 
plupart, les souvenirs, au contraire, dissolvent. 
Pour les maladifs et les débiles, se souvenir c'est 
déjà avoir conscience de notre vanité, avoir cons- 
cience qu'une parcelle de nous meurt à chaque 
minute, c'est agiter d'un faible souffle un tas de 
feuilles mortes. Pour Leconte de Lisle, se souvenir 
c'est faire revivre le passé sublimé par l'évocation 
et le projeter — pur, frais et éternel — dans Tave- 



LE RECUEILLEMENT AU PAYS NATAL lG3 

nir. En la concentration poétique, le passé et Tave- 
nir se fondent et ne se distin;çuent plus. De même 
que Puvis de Ghavannes, Leconte de Liste décrit 
ses rêves d'avenir, de bonheur collectiviste et natu- 
riste, quand il peint le passé édénique. 

Tu n'as pas oublié les premiers bé^ayemenis que 
m'arrachait un instinct de justice sociale et relig-ieuse, 
— mais non anti-religieuse {i)^ car il y avait au fond 
de nos divag-ations d'enfant sur l'iniquité romaine un 
sentiment réel de sa mission déviée et comme un acte 
de foi implicite en la sublimité de l'âme et de Dieu, pro- 
fanés et blasphémés par elle (2). Oui, tu te souviens de 
tout cela et tu regrettes ces années si lointaines déjà. 
comme si lavenir ne le réservait rien qui pût leur 
être comparé. Il existe en ceci une différence de sen- 
timent entre nous. Le souvenir n'amène jamais de 
tristesse en moi : c'est plutôt une sorte de joie multiple 
qui ne me fait point défaut quand j'y ai recours, et les 
mille peines qui me sont encore destinées seront im- 
puissantes à ternir, fût-ce même durant une seconde, 
ce bonheur ignorant de soi-même de la première 
jeunesse; — des joies plus mûres et plus profondes 
que j'ai goûtées depuis, cette vie intérieure que je 
garde embaumée dans ma mémoire ! Il se pourrait 
bien que cette habitude de concentration dans le passé 
ou dans lavenir et presque jamais dans le présent, 
nuisît à l'expansion de mes sentiments, même avec un 
ami tel que toi. Et puis, que d'obstacles encore ! d'irré ■ 
sistibles idées entraînent, d'impérieuses préoccupa- 
tions renouvellent pour ainsi dire jour à jour la vie. 



(i) Souligné par L. de L. 

(2) Voir sa brochure Histoire populaire du christianisme, et par- 
ticulièrement la dernière paçe, sa conclusion, si nette, tranchante. 



l64 LEGONTE DE LISLE 



, Le Présent, lui, est dur, lourd, entravant. C'est 
l'exil loin de la vie active de la France où s'agitent 
les plus graves problèmes sociaux) Lent est le temps 
de misère morale, affreusement long « l'Enfer » ! 
Or, voici que, parl'intermédiaired'unami de Nantes, 
le phalanstérien Villeneuve, (le journal phalansté- 
rien la Démocratie pacifique lui propose de pren- 
dre part en ses colonnes à la propagande sociétaire 
de Fourier (i)js II refuse « provisoirement » parce 
que ses convictions ne sont point parfaitement iden- 
tiques à celles de la Rédaction : il « partage entiè- 
rement certains principes de l'Ecole sociétaire » et 
n'est en dissidence avec elle qu'à l'endroit de con- 
séquences arbitraires qu'elle déduit faussement, à 
son avis, de ces mêmes principes, mais il n'est 
pas « homme à écrire contre sa conscience en quoi 
que ce soit. Je sais, ajoute-t-il, que ces scrupules 
n'ont pas cours de notre temps, que cela prête à 
rire aux Macaires et au vulgaire ; mais le rire et le 
thème de la foule m'inquiètent peu. Tu comprendras, 
mon cher Adamolle, qu'un esprit droit et convaincu 
recule devant Papostasie cachée comme devant l'a- 
postasie publique et qu'on s'y prenne à deux fois 
avant d'être forcé de se mépriser soi-même>. » 
- Il expose, dans une lettre de 1846(2), l'une des 
raisons pour lesquelles il n'est pas en communion 
parfaite avec l'Ecole ^'(( L'art, ayant sa raison d'être 

( I ) Lettre de janvier 1 845 . 

(2) Publiée par le Journal en 1896. 



LE RECUEILLEMENT AU PAYS NATAL l05 

dans la liberté de la pensée et le Dogme tendant à 
immobiliser cette pensée, l'un ne triomphe qu'aux 
dépens de l'autre, et l'Art ne brise ses fers que sur 
le cendre des dieux déchus. C'est pour cela encore 
que le Dogme social de l'Ecole sociétaire ne veut 
pas du sourire de l'Enfant, parce que la susdite 
Ecole n'aime pas que tu penses autrement qu'elle 
et que tu prédises dans son mystère un tout autre 
avenir que celui que Fourier a préconisé. Voilà ! » 
Mais il y avait d'autres raisons, plus profondes, si 
non plus indéterminées. 

La politique générale de la Démocratie Pacifique 
n'est point violente : d'assez complaisant atermoie- 
ment, timorée par la crainte d'effaroucher la classe 
bourgeoise qu'une polémique intransigeante ne 
rend que plus hostile. Pour ce, dissidence forcée et 
éclatante avec les républicains, les démocrates purs 
et encore plus les socialistes de politique radicale. 
Le journal vit des fonds d'une partie de la classe 
aisée, habilement convaincue qu'il y va de son pro- 
pre intérêt, et s'adresse à un public aisé. Or, 
Leconte de Lisle, comme on l'a justement dit, « au 
fond de son cœur est alors plus que républicain ; il 
est partageur égalitaire et non pas pour lui-même, 
mais pour le peuple qui souffre, pour la masse que 
l'injuste répartition écrase ». Il a la haine absolue 
(lu riche et de la classe bourgeoise : d'où hésita- 
tions. Quoique ami du calme, quoique déjà pro- 
fondément convaincu de la supériorité de l'idée sou- 
vent plus puissante et plus féconde que les actes, il 
n'en est pas pour accepter d'emblée de s'enrégi- 
menter dans une politique de lenteur et de prudent 



l66 LEGONTE DE LISLE 

ménagement. Certes il hait l'inutile tapage, mais il 
n'a pas une nature « si discrète » qu'on Ta dit avec 
une trop complaisante ironie, il est essentiellement 
et courageusement combatif. Très ardent en ses 
convictions, exalté même, il est de tempérament 
intense et bouillonnant. L'échec de ses tentatives 
hardies en province , son long et désespérant 
emprisonnement à Bourbon, n'ont fait qu'exacerber 
une âpreté native. En le silence des méditations, 
il a goûté la joie mâle des spéculations élevées, il 
a plané dans une région de paix supérieure , mais 
parallèlement l'homme a pleuré aux heures som- 
bres des jeunesses captives sur l'inaction, l'inutilité 
de sa vie : fiévreusement, impérieusement, l'être a 
tendu vers l'action belle et révélatrice des forces 
généreuses. C'est le clairon fatal qui sonne dans 
ses fièvres : 

Debout/ Marchez ! courez ! volez ^ plus loin, plus haut ! . . . 
Allons combattre enco/% penser, aimer, souffrir! (Ultra cœlos) 

Cependant il ne faut pas désespérer : l'on 

pourrait peut-être accepter « ses conditions » : On 
lui promettait quelque chose de « fort beau » : 
« en attendant mieux 1.800 francs par an d'appoin- 
tements fixes et l'impression aux frais de l'Ecole 
sociétaire d'ii/i volume de poésies prêt à être publié. » 
Ce serait enfin l'indépendance recouvrée et à jamais 
assurée, l'enthousiasme de la fière liberté , la 
faveur multiple du grand centre intellectuel, les 
promesses charmantes d'une gloire possible. On 
accepta ses conditions. Il put partir. 

Elle fut belle et clémente au poète, la nature 



LE RECUEILLEMENT AU PAYS NATAL 1O7 

riche, imposante et douce de son île. A elle et en 
elle il reportait son cœur souffrant et son intelli- 
gence troubléedu souci des hautes idées. Saine fraî- 
cheur virginale, g-énéreuse et franche des « matins 
touchants », mag-nifîcence magistrale des midis su- 
blimes qui imposent leurs leçons de sérénité; dou- 
ceur attendrie des fins de jours pleines d'un mys- 
tère d'humilité tandis que Tocéan et le ciel absorbent 
la petitesse de l'île; molle suavité et vertige somp- 
tueux des nuits où la vie des astres, au bord des 
mers, se fait sensible à l'être humain, parsème sa 
pensée en 1 immensité — l'accueillirent pour le ber- 
cer sans jamais parvenir à l'assoupir, à le retenir, à 
taire l'altière voix du désir de l'action qui le réveil- 
lait des voluptés de l'Ogygie tropicale et le conviait 
ailleurs. 



CHAPITRE VII 



PARIS ET LA FERVEUR REVOLUTIONNAIRE 



Collaboration à la presse phalanslérienne. — Les poèmes 
socialistes et son optimisme^ social: simultanéité de son 
culte du beau et de son inspiration socialiste; I^s destinées 
de l'humanité. — Les nouvelles. — Les articles politiques* 
et le lyrisme de 48. 



En i^5_^^près de courtes stations à Nantes et à 
Brest, il arrive à Paris avec de Flotte. Il l'a connu 
à Brest, mais il n'est pas vrai de poser que c'est de 
Flotte qui V a « converti au fouriérisme en lui 
parlant avec passion du monde anormal ». Leconte 
connaissait déjà la doctrin e., de .FouTJer puisqu'il 
fut à même de déterminer nettementsurquels points 
il s'en détachait, lors de la proposition faite par la 
Démocratie paci/lque. [On. cède donc au trop clas- 
sique préjugé de mollesse et de paresse créoles, 
quand on écrit de telles lettres superficielles : 
« Trop indolent pour lire le jargon du prétendu 
réformateur, Leconte commença à écrire dans la 
Démocratie pacifique et dans la Phalange, » On 
ne saurait assez répéter que Leconte deLisle, alors 
plus que jamais, infirme l'idée préconçue que, pré- 



PARIS ET L.V FEaVKUR UÉVOLUTIONNVIRE 1 69 

cisément par paresse cérébrale, on se plaît à avoir 
de tous les créoles. Baudelaire, qui a voyagé en 
pays exotiques et intimement connu la mollesse 
créole, porte sur Leconte de Lisle un jugement de 
(( vigoureuse fermeté », d'autant plus valable qu'il 
avait peu coutume de percer les idées préconçues 
quand elles pouvaient fournir matière à sa facile 
raillerie coutumière. 

Ce n'est pas en inconscient, enemballéetendupé, 
comme on l'a dit, qu'il accepte le poste de rédac- 
teur à la Démocratie, Une lettre (du 3 1 juillet i846) 
atteste la ferveur pbalanstérienne et la solidité de 
ses convictions: 

Les infâmes théories des économistes français et 
anglais prévalent dans le monde. Ceux-là disent : 
riiomme qui ne possède pas n'a pas le droit de vivre ; la 
société ne lui doit rien. Ceux-ci veulent empêcher les 
pauvres de se marier sous prétexte qu'ils commettent un 
crime social en faisant des enfants. Voilà les dieux de 
l'époque! L'Ecole sociétaire, dont je fais partie (i), a pour 
mission de combattre ces calomnies divines et humaines. 
Elle est venue fonder le droit du pauvre au travail, à la 
vie, au bonheur! Elle a donné et donne chaque jour les 
moyens scientifiques d'organiser sur la terre la charité 
universelle annoncée par le Christ et depuis 20 ans sa 
devise est celle-ci : Vous êtes tous frères ! — Nouscroyons 
qu'un nouveau monde est proche où l'on ne fera plus un 
crime à l'homme d'aspirer au bonheur selon ses facultés 

(i) Il écrivait en i845 : « Nous sommes tous phalanstériens, nous 
quj croyons aux destinées meilleures de l'homme et qui confessons 
la bonté de Dieu — artistes et hommes de science, nous tous qui 
savons que l'art et la science sont en Dieu et que le beau et le bien 
sont aussi le vrai. » 



I 70 LECONTE DE LISLE 

et ses désirs, où la misère et la vie disparaîtront de la 
face du g'iobe; oàle sol qui vient de Dieu appartiendra 
à r humanité collective . La vérité sociale a été démontrée 
mathématiquement aux riches et aux puissants; ou leur 
a prouvé que le malheur du pauvre et du faible est loin 
d'être nécessaire à leur plus g-rand bien-être. Ils ferment 
l'oreille aux avertissements, ils rient et chantent,. . et la 
g-uerre sociale est là qui frappe au seuil de leur palais, 
les bras nus, l'œil sanglant, l'écume de la faim aux 
lèvres. La g-uerre sociale, affreuse, inévitable, plus 
effrayante mille fois que 98 ! la g-uerre implacable de 
celui qui n'a rien contre celui qui al la plus atroce et la 
plus juste des g-uerres... Ce qui brisera ce torrent, c'est 
la bonne volonté du riche... Que le maître s'associe à 
l'ouvrier, que la terre nourrisse tous ses enfants... Voici 
que les Dieux antiques sont réduits en poussière. Voici 
que le christianisme est mort... et que le catholicisme 
est en horreur aux nations. Que faire ? que devenir ? 
Où est la nuée lumineuse?!! fautmarcher au bonheur... 
par le libre essor des passions virtuelles. Il faut oublier 
les cultes menteurs et l'aveuglement fanatique et tout le 
fatras mystique des soi-disant révélations particulières! 
que les démons catholiques aillent grincer des dents où 
bon leur semblera, tandis que les g-énies heureux de 
VEden berceront entre leurs bras l'humanité outrag-ée 
depuis longtemps, mais qui renaîtra jeune et belle au 
soleil de l'amour et de la liberté ! 

Biea plus, ce sont uniquement ses principes 
sociaux qui le retiennent à la Phalange (i) . 

Mes collègues sont les hommes les plus probes et 
les plus bienveillants de la presse parisienne, mais ce sont 
aussi les hommes les plus ignorants de l'art que je con- 

(i) Lettre du 6 mars 1846. 



PARIS ET LA FERVEUR REVOLUTIONNAIRE I T I 

naisse. Je suis, à vrai dire, le seul rédacteur littéraire 
de l'école, et je ne puis que fort peu, vu l'iiçnorance et 
rincompélence complète de mes collaborateurs touchant 
leschoses auxquelles nous nous sommes voués tous deux, 
toi et moi. La Phalange est fort peu lue ; j'y ai enfoui 
mille de mes meilleurs vers, sans profit pour l'école 
comme pour ma réputation. Mes convictions me retien- 
nent dans la rédaction, mais mon intérêt le plus imminent 
me prouve chaque jour que je dois m'en détacher et pro- 
pager mes idées dans les autres revues plus littéraires et 
plus lues que la nôtre (i). 

La Démocratie pacifique est au lo, nie de Seine. 

La rédaction est soumise à la direction d'un 
( onseil composé de MM. Considérant, rédacteur en 
chef; J. Blanc, E. Bourdon, Ail. Bureau, F. Gan- 
tagrel, C. Daly, Doherty, L. Franchot, V. Henne- 
quin et D. Laverdant. Eugène Maron, à qui Leconte 
de Lisle dédie r^/i«/Apm^, y écrit parfois et le créole 
Lacaussade y donne des feuilletons au supplément 
du dimanche. Arrivé en i845 i\ Paris, Leconte de 
Lisle n'y collaborera qu'en i846, mais, dès i845, 
il publie des poèmes dans la Phalange « qui est, 
dit-il, la revue scientifique et littéraire de l'Ecole 
sociétaire comme la Démocratie en est le journal 
quotidien ». 

Sa contribution à la Démocratie pacifique, grandi- 
loquente et hardie, fut plutôt restreinte; à la Pha- 
lange, il donna une suite nombreuse de poèmes. 
Ces poèmes, qui n'ont pas été réédités, sont pourtant 
supérieurs de forme aux premiers recueils de Hugo. 

(i) Il reçoit des propositions de la Revue des Deux-Mondes et 
ôllabore à celle de G. Sand. 



172 LECONTE DE LISLE 

Leconte de Lisle n'y prouve pas encore la maîtrise 
célèbre de sa grande Trilogie ; mais la violence du 
verbe imagé, la sûreté du rythme et son ampleur, 
Taudace et la majesté des inspirations en font assu- 
rément une partie considérable et même glorieuse 
de son œuvre. Ces poèmes, publiés de i845 à 1848, 
tirent surtout leur importance d'être l'expression 
artistique spontanée et hardie, convaincue et can- 
dide, des conceptions profondément socialistes de 
Leconte de Lisle à la veille de la Révolution. 



En 1845, se succèdent Hélène, droite et claire de 
courageuse lumière ; Architecture, brutale, un peu 
confuse, mais ardente de foi neuve ; la Robe du 
Centaure, sanglante et fanatique de vie belliqueuse; 
les Epis, vastes et profonds d'optimisme sacerdo- 
tal. 

Le poète invite un « apôtre épris d'amour pour 
l'antique beauté » à s'embarquer avec lui vers la 
Grèce, en « doux pèlerinage ». Ils descendent sur 
la terre à' Hélène^ exaltent pieusement leur âme au 
souvenir hannonieux de la Beauté ancienne, puis 
ils commencent de déplorer que l'on n'en ait point 
gardé le culte : 

De votre seia fécond Hélène révélée 
Pour un aveugle monde enfin s'est envolée ; 
Et ce monde la voit et ne la connaît pas ! 
Dans l'inflexible cercle où cheminent ses pas 
Il gémit sous le poids de son ombre première, 
Ne sachant point qu'Hélène est la toute lumière. 



PARIS ET LA FEKVELH UKVOLUTIONNAIRE 1^3 

Mais après révocation féale et enthousiaste de 
Tantiquité grecque, après les paroles de dévotion et 
de regrets pour un idéal splendide mais aboli, le 
poète se reprend à la vie actuelle ; et, avec courage, 
de l'idéal qui derrière lui s'éteint, il détourne sa 
face vers l'idéal de nouvelle religion qui luit à Tho- 
rizon moderne : 

Nous ne sommes point nés à V époque finie 

Où la mère des Dieux, l'ardente antiquité,^ 

Voulut vivre et mourir de sa propre beauté ! 

Non, non ! — sur la limite où notre âme chancelle, 

Oh! cherchons en avant V Hélène universelle ! — 

Non le marbre vivant, mais l'astre au feu si beau 

Qui reluit dans nos cœurs comme un sacré flambeau ! 

La multiple beauté dont l'attraction lie 

D'un lien d'amour le ciel à la terre embellie, 

Et qui fera tout homme, au moment de l'adieu, 

Plus digne de ce monde et plus dig-ne de Dieu ! 

Tel, Famour universel, à quoi il faut désormais 
vouer l'effort. Mais pour cela la poésie, l'art et le 
Beau ne lui semblent point ne devoir être que des 
débris et reliques de Tldéal périmé du passé grec: 
il leur dit ces paroles qui ne sont point seulement 
de reconnaissance pour ce qu'ils furent dans le 
passé, mais d'encouragement pour ce qu'il augure 
de leur avenir social : 

: — forme, idée! ô beauté, sois bénie! 

Sublime identité d'où jaillit l'harmonie. 
Sois bénie à jamais, sainte langue des dieux, 
... Sois bénie à jamais sur terre comme au ciel, 
Toi par qui VAmphion du culte essentiel 
Bâtira de ses chants la Thèhes éternelle. 
Toi qui, faisant vibrer la corde maternelle, 
Toujours une et multiple et sept fois palpitante. 
Pleine d'accords divins, verseras en chantant. 
Comme en deux cœurs touchés par ta voix inspirée. 



174 LECONTÈ DE LISLE 

Entre V homme et la terre une amitié sacrée ! 

Hélène substituait à Tidéal passé de la beauté 
antique l'idéal futur de Tamour universel, exhor- 
tant l'art, le poète, à bâtir avec de la beauté les 
cités de félicité à venir. Architecture recule en 
Tombre grise d'un passé faux et inutile tous les 
monuments des siècles de foi odieuse et torturante 
et de féodalité inique, recule en Tombre de vieillesse 
et de mensong-e Tart gothique, pour ériger en la lu- 
mière des horizons justes ce qui doit être les monu- 
ments, les temples de la société future, les cathé- 
drales de la religion du Bien et du Beau : 

Non ! monuments noircis par tant de siècles, non ! 
Je ne vous maudis pas en haine de son nom ; 
Je ne veux pas briser d'un bras antipathique 
Le trèfle sarrasin dans l'ogive gothique, 
Ni déchirer si tôt le tissu gracieux 
Du granit dentelé qui flotte dans les cieux. 
Monte! épanouis-toi, cathédrale frivole ! 
Paisible, dors là-haut où la tempête vole ! 
Dors, rêve de ta gloire et des jours oubliés 
Où les peuples vers toi couraient multiphés. 
Tu ne vaux point, hochet d'un labeur séculaire, 
Qu'on sue à t'ébranler de ta pierre angulaire. 
O murs de Bahijlone ! ô temples vermoulus 
Dont le sens est futile et ne nous suffit plus ! 

Le poète civique ne demande pas qu'on rase ces 
monuments ; qu'on les conserve. Mais il déplore le 
mauvais goût et l'ignorance de ceux qui veulent les 
restaurer, « copier de travers Pœuvre à la mort 
vouée ». Il préférerait encore que les « amants du 
badigeon », « les bourg^eois » dans leur furie et 
leur vengeance stupide d'esprits forts abattissent 
(( ces palais caducs » et ces « forteresses », mais à 



PARIS ET LA FERVEUR RÉVOLUTIONNAIRE l'j5 

la condition qu'ils n'imaginent point de rien bâtir 
à leur place, qu'ils fassent seulement place aux 
hommes d'avenir. Il faut que le terrain, libéré des 
débris du passé, reste vaste et pur pour que l'ar- 
chitecte y ait l'espace et l'inspiration de construire 
le temple de la Future Humanité : 

Lorsque l'architecture, alphabet des vieux âges 

Que chante le poète et commentent les sages, 

Ne sera plus livrée en proie aux illettrés, 

Nous relirons alors dans ses feuillets sacrés, 

Et les enfants de Dieu, par une étude austère, 

Rétabliront le sens de son vrai caractère, 

Sur la haute montagne, assis dans sa beauté. 

Blanche image du calme et de l'illimité, 

Le temple harmonieux en qui le monde espère 

Se dresse lentement à l'horizon prospère. 

Dans son multiple essor à la synthèse uni, 

Il régnera du sein de l'azur infini ; 

Et, résumant pour tous une trinité sainte, 

L'homme, le monde et Dieu, dans sa mystique enceinte. 

Chantera, divin texte et sublime missel, 

Dans le concert de Pan le Verbe universel ! 

L'unanimité de ces poèmes révèle chez Leconte 
de Liste le plus courageux optimisme, le plus fer- 
vent souci de l'avenir et d'un avenir meilleur où 
s'éploiera sur terre comme un nouvel Eden. Toute- 
fois, il ne faut pas croire que cet optimisme fût 
absolument serein et confiant, que le poète ne soup- 
çonnât point la présence du Mal ni n'en redoutât 
les victoires. Les Epis prouve, avec delà magnifi- 
cence, combien, malgré sa conviction que terrible 
est le Mal, que sans cesse durera sa lutte contre le 
Bien, son optimisme raisonné demeure courageux 
et inébranlable. Après les vicissitudes des combats, 
c'est le Bien qui doit l'emporter, l'emporte. Et par 



I7O LECONTE DE LISLE 

ces incertitudes du Bien et du Mai, qui sont suscep- 
tibles de décourag-er les bonnes volontés, il assigne 
au poète son rôle qui est de foi, d'énergie, d'inlas- 
sable combativité. A travers les duels du Bien et 
du Mal, \ePoète poursuit une mission triomphante. 
Il a imaginé que sous ses yeux exaltés croissait 
de la terre nue une moisson heureuse. Mais vite 
surfissent la ronce et l'ivraie : elles détruisent la 
féconde floraison, elles étoufl'ent les blonds épis, 
elles étreignent les splendides ondulations du Bien: 

O sombre vision, douloureuse pensée, 
Inévitable lutte où l'âme est terrassée ! 
Faut-il, te proclamant, sens teivHble et vainqueur 
Aux étreintes du mal abandonner son cœur ? 
Faut-il, ô triste voix, si ta parole est sûre 
Accepter, résignés, l'éternelle blessure?... 
... Non! quel que soit le bruit dont tressaille le monde, 
Rire glacé du mal, torture, insulte immonde, 
Invincible désir sans cesse inassouvi. 
Toujours insaisissable et toujours poursuivi. 
Non ! quelle que soit Vombre où vainement médite 
L'humanité perdue en sa robe maudite, 
Enfants de Dieu certains de l'appui paternel ! 
Apôtres ignorés de son dogme éternel ! 
Vous qui pour la nature inépuisable et belles 
N'avez trouvé jamais votre lyre rebelle ; 
Oh ! non. dans ce tumulte où vont mourir vos voix 
Gomme l'oiseau qui chante en la rumeur des bois, — 
Que le siècle aveuglé vous brise et vous comprime 
Ne désespérez point de la laite sublime ! 
Epis sacrés ! an jour de vos sillofis bénis, 
Vous vous multiplierez dans les champs rajeunis, 
Et, dépassant du front l'ivraie originelle. 
Vous deviendrez le pain de la vie éternelle. 

Le concept que Leconte deLisle fonde du Poète 
s'établit celui d'un Héros infatigable et bienfaisant, 
et c'est évidemment le Poète qu'il définit encore 



PARIS ET LA FEIWEUR REVOLUTIONNAIRE I77 

quand, dans la Robe du Centaure^ il demande à 
Hercule de toujours travailler sans repos au bon- 
heur de rUnivers ; il bénit les Passions qui, ai- 
guillonnant « de leurs flammes cuisantes l'univer- 
sel concert de leurs douleurs puissantes » projettent 
à l'action et au combat les Hercule : 

Passions, passions, linceuil des fortes créatures, 
Gloire à vous qui, toujours, sous notre ciel terni 
Chauffez V autel glacé de l'amour infini ! 
Insondable creuset d'alchimie éternelle. 
L'esprit qui défaillait retrempe en vous son aile, 
Et sur la hauteur sainte où brûle votre feu. 
Vous consumez un homme et vous faites un dieu ! 

La foi socialiste de Leconte de Lisle s'exalte ar- 
jjdente. Soit qu'elle se doive déclarer pour longtemps 
encore par de telles clamations idéennes, vibrer en 
de telles évocations pittoresques, soit qu'elle doive 
bientôt éclater en action violente, elle concentre la 
plus noble virilité et une énergie créatrice. Et si 
l'on veut bien ne pas tenir compte de certain 
désordre d'images s'entrechoquant dans la belle 
rapidité du mouvement, l'on se trouve sans con- 
tredit devant la plus esthétique expression qu'aient 
laissée dans l'art les générosités libérales des poètes 
de i848. 



1846 échelonne la liecherche de Dieu, la Vénus 
de Milloy les Sandales d'Empédocle, Tantale, 
Idylle antique, Eglogue harmonienne, Hylas, le 
Voile d'Isis^ Thyoné, 



178 LECONTE DE LISLE 

Le poète clame <( la plainte furieuse d'un monde 
qui cherche son Dieu », peint l'horreur d'une huma- 
nité saoulée de ténèbres et qui, malg-ré ses efforts, 
ne parvient jamais à la Clarté. En vain, au nom de 
toute l'humanité, a-t-il essayé d'invoquer les reli- 
gions du Passé : 

J'ai remué, Seigneur, les poussières du monde; 
J'ai reverdi pour vous ce que le temps émonde, 
Les rameaux desséchés du tronc religieux ; 
Des cultes abolis j'ai repeuplé les cieux ! 
Rien ne m'a répondu, ni l'esprit, ni la lettre, 
Et je vous ai cherché, vous qui dispensez l'être. 

En vain est-il allé à Rome tenter de retrouver 
Dieu : tout n'y est plus que cérémonie, décor et 
mensonge pompeux. Le temple de Saint-Pierre se 
profane théâtre opulent d'une religion faussée : 

Tu trembles sur ta base, ô monument superbe 1 
Le pied de l'homme un jour foulera tes sommets ; 
Et du granit épars dans la poudre et dans l'herbe. 
Nul prophétique accent ne sortira jamais ! 

O cité deux fois reine et deux fois moribonde, 
De V Univers captif absorbante prison ! 
L'orage balaîra ta cendre vagabonde 
Du quadruple côté de l'immense horizon ! 

Et s'il reste un débris de ta gloire éclipsée, 
Comme un mort colossal sur le sol étendu, 
Il ne dira jamais si ta lèvre glacée 
Cria jadis vers Dieu, si Dieu t'a répondu ! 

Rien ! Il ne dira rien, si ce n'est la folie, 
La douleur et la mort et le bruit d'un vrai nom. 
Si ce n'est que Dieu tue et que la terre oublie. 
Et que l'écho du ciel incessamment dit : non ! 

Cependant il s'obstine à chercher Dieu, dans une 



PARIS ET LA l-ERVEUR UEVOLUTIONNAIRE 1 79 

furie de fierté. Il se croit même près de le rencon- 
trer: 

Des cultes de ce monde apostat éternel, 
Du désir infini marlyr héréditaire, 
Malheur ! J'ai déchiré au livre paternel 
La page où flanîboyait le divin commentaire I 

Et pourtant, ô Seigneur, épris de liberté, 
Je m'agite à l'élroit dans un cercle inflexible : 
Je vous pressens, ô dieu de ma virilité, 
Emprisonné longtemps au ciel inaccessible ! 

A rencontre du blâme et du rire envieux. 
Vidée éclate en moi d'une explosion telle 
Qu'elle emporte, au delà d'un horizon trop vieujc, 
L'esprit contemporain dans sa faite immortelle ! 

Le globe sous mes pieds a tressailli d'amour ! 
L'intelligence humaine a déployé ses ailes I 

Dans une sorte de pèlerinage en rAllemagne 
protestante, il croit y comprendre que Dieu, c'est 
la vie patriarcale, la douceur et la simplicité de la 
famille. Mais il s'est encore trompé; et il continue 
d'errer, l'âme amère et l'esprit fougueusement 
avide de dieu. Or l'Esprit de la Terre l'interpelle: 

... Silence ! ou sache mieux, dans ta plaine élargie 

Des maux universels déplorer 1 énergie. 

Souffrir d'un mal sublime est le sort glorieux 

De qui, comme un guerrier, monte à l'assaut des cieux. 

Et rEsj)rit de la Terre, lui-même attelé au globe, 
« haletant et courbé sous la charge du monde », 
sait cependant avec espoir et enthousiasme révéler 
à l'Humanité les destinées meilleures : 

Cesse ta morne plainte et songe. Humanité, 

Que les temps sont prochains où de l'iniquité. 

Dans ton cœur douloureux et dans l'univers sombre, 



100 LEGOiNTE DE LISLE 

Les rayons de bonheur s'en vont dissiper l'ombre. 

Pour des astres nouveaux les cieux s'élargissant, 

Divins consolateurs du g-Iobe gémissant, 

D'un lumineux amour vont éclairer sa face. 

Et l'étroit horizon dans l'infini s'efface. 

O roi prédestiné d'un monde harmonieux, 

Marche ! les yeux tendus vers le but radieux î 

Marche à travers la nuit et la rude tempête, 

Et le soleil demain luira sur ta conquête. 

sainte créature aux désirs infinis 

Que de trésors sacrés à tes pieds réunis, 

Pour prix de tes douleurs et de ton saint courage, 

Vont racheter d'un coup les longs ?iècles d'orage ! 

Le travail fraternel, sur le sol dévasté, 

Alimente à jamais l'arbre de liberté, 

La divine amitié, l'ambition féconde 

La justice et V amour transfigurent le monde. 

Autant que par son étendue et la g-énéreuse 
fougue de l'inspiration , la Recherche de Dieu 
directement se rattache au "groupe de Hélène^ 
Architecture et les Epis par son optimisme socia- 
liste, combatif et splendidement visionnaire. 

Poème plus court, les Sandales d'Empédocle, 
témoigne encore de la haute importance sociale 
dont Leconte de Lisle sacre les sagesse t les Poètes 
et les Génies, lesquels se doivent au culte recon- 
naissant de la Postérité. Il offre en outre ceci d'in- 
téressant que Leconte de Lisle, à célébrer l'île natale 
d'Empédocle, se laisse aller à chanter la contrée 
édénique de ses rêves humanitaires. 11 est visible 
que ce n'est pas le seul évocaleur passionné de 
l'esthétique vie ancienne qui de la sorte s'adresse à 
la Sicile : 

Oh ! que ton air est pur ! oh ! que ta plaine est belle ! 
Jamais au soc divin elle ne fut rebelle ; 
La lyre y fait germer aux sillons radieux 



PARIS ET LA FERVEUR RÉVOLUTIONNAIRE l8l 

V Elysée et VEdcn, les ang-es el les dieux, 

Ety féconde, aux chaleurs d'an éternel solstice, 

L'harmonie et Vamour, la gloire et la justice ! 

Il importe de s'en référer au sens de cet éloge 
afin de bien comprendre comment Leconle de Lisle 
fut induit à toujours chanter l'harmonie et la féli- 
cité de la Grèce. Son éternelle nostalgie de la Grèce 
ne s'adressa point tant à la vraie Grèce classique 
qu'à une Grèce infiniment ennoblie et magnifiée 
par un vivant idéal socialiste^ L'hellénisme de 
Leconte de Lisle n'apparaît que comme une appli- 
cation, une cristallisation, une incarnation esthé- 
tique d'une imagination primitiviste et humani- 
taire. 

Dans Tantale, le poète interpelle le vulgaire qui 
est sourd, même hostile à ceux qui veulent le déli- 
vrer de la condition misérable à quoi le condamne 
la société actuelle. 11 lui^xeproche son ignorance 
maudite, mais bientôt, se détachant du désespérant 
tableau de l'état actuel, il s'élève en une invoca- 
tion : Un jour, dit-il, tu finiras tout de même par 
posséder le bonheur; encore marqué des stigmates 
de la présente condition avilissante, tu plongeras 
enfin dans la vie heureuse que tu méconnus : 

Vulgaire 1 un jour viendra, que tout grand cœur devine, 

Où, puisant au cristal de la source divine, 

Et décernant au Maître un immortel honneur, 

Tu renattras au monde ivre de ton bonheur I 

Cette aube à l'horizon montera plus dorée 

Que l'aurore polaire aux palais de Borée, 

Et ta lèvre roujc^ie aux morsures du feu. 

Plongera, frémissante, en la fraîcheur de Dieu. 

V Effloifuc harnioniennc montre le puctc licsi- 



182 LEGONTE DE LISLE 

tant entre le culte de Pulchra, la Muse de Tantique 
beauté profane et celui de Gasta, la Muse plus 
récente, plus pudique et plus humaine du Chris- 
tianisme pur. De même que dans Hélène le poète 
ne sacrifiait point la générosité des préoccupations 
modernes au culte d'un idéal aboli, de même dans 
VEglofjue harmonienne il ne veut point rejeter 
Gasta pour Pulchra, mais s'applique, en fervent 
éclectiste, à concilier dans un même amour le culte 
des deux Muses : 

beauté, que le sage et l'artiste ont aimée, 
Rayons des jours anciens^ qui dorez V avenir l 
Et toi, sainte pudeur, lampe parfumée 
Que rien ne peut jamais ternir 1 

Divin charme des yeux ! — ô chasteté bénie ! 
Double rayonnement d'un immuable feu/ 
Sur ce monde échappé de sa main infinie 
Vous êtes la lumière et lempreinte de Dieu I 

Et cette conciliation entre les deux muses si dif- 
férentes ne devait-elle point se poursuivre au cours 
de la Trilogie, où autant que des dieux, des mœurs, 
des décors de la Grèce, Leconte de Lisle se préoc- 
cupa du Ghrist, des mœurs et des décors chré- 
tiens (i)? 

Ainsi tous les poèroe^^puMiés dejS^^^^^^^ 
sont d'inspiration tenacement. optimiste. Gourts ou 
longs, empruntés aux~ mythes antiques ou motivés 
de thèmes modernes, ils vibrent de la même éner- 
gie courageuse. Ainsi encore il va du Voilej^Jsis, 

(i) Cette même année 184G;, la Revue Indépendante, de Georg-e 
lSand, publie ses Ascètes, qu'on retrouve dans les Poèmes Barbares. 



PAUI; .'OLL'riONNAIUE l83 

qui met en présence la Monarchie héréditaire, 
despotisme et ignorance anciens, et l'Esprit Nou- 
veau, neuve religion du siècle, Isîs, amour et 
science. 

Le Thérapeute menace Tarrogance de Pharaon : 

O roi des chars g-uerriers, homme au cœur inhumain. 

Tes palais vacillants vont s'écrouler demain ! 

Ouvre les yeux! la nuit, la nuit lug-ubrc et lourde 

Etreinl l'Empire entier plein d'une rumeur sourde... 

Ecoule, ô Pharaon, la tempête a rugi 

Et fauche la moisson dans le sillon rougi. 

O roi, brise ton sceptre et ton glaive sanglant 

Et sur le sol natal presse ton front tremblant. . 

Ton héritier chancelle, et tes hauts monuments 

Poussent jusques au ciel d'horribles craquements. 

Le Thérapeute conseille au Pharaon qu'au lieu 
de s'oublier en propos d'orgueil il s'écrie, déplo- 
rant sa destinée : 

Malheur à l'ignorant ceint du bandeau royal ! 

Ses yeux ont vu le jour sous un autel fatal.. . 

Mais heureux l'homme obscur couronné de justice ! 

Il vit, sans que jamais la mort l'anéantisse ! 

Sous un lissu de neige, attentif et pieds nus, 

Le front illuminé de rayons inconnus 

Il frappe au seuil du temple où l'on apprend à vivre, 

Et le ciel à ses yeux s'entr'ouvre comme un livre ! 

O champs de Vinfiniy sonfjles originels, 

Univers enlacés en f/roupes fraternels ! 

Astres (le V amitié^ divinités charmantes I 

Etoiles de l'amour, o sereines amantes, 

Des soleils fécondants aux baisers radieux l 

De l'être Universel membre harmonieux l 

Il sait! il voit ! 

On rccoiiuaîl le lyrisme et le vocabulaire même 
des imaginations de Fourier dont les mots tels que 
(irome, parfums, amitié, théories, fraternel, con- 



l84 LECONTE DE LISLE 

cert^ harmonie devaient persister dans toute la 
Trilogie lislienne (i). Le Thérapeute évoque après 
la félicité du Sage l'édénisme de l'Humanité féconde 
d'Isis : 

Au loin, plus heureuse et plus belle, 

Aux desseins créateurs cessant d'être rebelle, 

L'humanité surgit à ses yeux élonnés ; 

Et de liens Jîeuris les peuples enchaînés. 

Des conceiHs éclatants de leur j'oie infinie. 

Chantent dans sa beauté la nature bénie l 

Heureux ce sage^ heureux ce jiiste^ heureux ce Dieu ! 

Vamoiir et la science ont accompli son vœu. 

Et désormais sa vie est comme une onde pure 

Qui dans son lit plein d'ombre et de soleil murmure, 

Certaine qu'au delà d'un monde encor terni 

Elle se bercera dans Varome infini! 

Le Thérapeute invite le Pharaon àabdiqueravant 
l'écroulement final : 

Pharaon, Pharaon ! le sceptre trop pesant 

Va tomber à jamais de ton bras faiblissant; 

. .. Viens ! approche au port respecté des orages ! 

Le front ceint de lotus, calme et fort, l'œil baissé, 

Apaisant le désir dont ton cœur est blessé, 

Aux pieds sacrés d'Isis où ma voix te convie, 

O roi, voici l'empire !... ô mort, voici la vie! 

Il devait dire plus tard les évolutions des reli- 
gions, les guerres des cultes, l'un par l'autre rem- 
placés. Il devait dire l'idéal païen des Grecs sauva- 
gement opprimé par l'idéal chrétien, l'idéal des 
hordes septentrionales converti avec violence en 
idéal chrétien. Il disait dès ses premiers poèmes, 
au plein des menaces d'une révolution sociale, 

(i) Remarquons même que le nombre 7 se relrouve souvent chez 
Leconle de Lisle. 



PARIS ET LA FERVEUR REVOLUTIONNAIRE l85 

ridéal monarchique près d'être ébranlé par l'idéal 
socialiste, l'antique religion du Christ près d'être 
remplacée par la vive religion de l'amour, fraternité 
et bonheur universels. 

La« Démocratie Pacifique », en même temps que 
des nouvelles, publie V Aurore sans signature (i) — 
qu'il est curieux de rapprocher d'un autre poème 
décrivant un paysage bourbonnais et publié sous 
ce même titre dans les poèmes barbares après avoir 
paru sans titre dans l'édition de 1867, avec cette 
seule dédicace: A madame A. S. M. Ces vers ex- 
priment sa croyance en un bonheur futur « ici-bas » 
et donc social : a le monde meilleur » qu'il évoque 
est évidemment celui d'une félicité toute terrestre et 
H réaliste » où le bonheur est fait de beauté aussi 
essentielle aux socialistes de la France moderne 
qu'aux Grecs. 

l'aurore 

Avril semait de fleurs la plaine reverdie, 
Le rossiq-Qol chantait ses amours renaissants, 
Le ciel était plus pur et la brise attiédie 
. Mêlait à l'air plus doux les parfums du printemps. 

L*aurore au front vermeil rougissait la vallée, 
Les ombres pâlissaient en fuyant tour à tour, 
Les dernières clartés de la nuit étoilée 
S'efl"a<;aient lentement aux approches du jour. 

Tout souriait, les fleurs, les eaux et la lumière. 
L'ombrage frais des bois, l'herbe humide des prés ; 

(1) C'est précisément pour cela qu'au contraire de la règ:le que 
nous nous sommes faite nous la reproduisons tout entière afin de 
montrer le bien foudc de notre attribution. 



LEGONTE DE USEE 

Et, sous le ciel serein de l'aube printanière, 
Les sommets vaporeux par le matin dorés. 

De la terre et du ciel les puj^es harmonies 
Rendaient aa cœur l'espoir^ la paix, V oubli du mal. 
L'esprit s'abandonnant aux douces rêveries, 
Dans la réalité contemplait l'idéal (i). 

Oh ! pourquoi du bonheur Véternelle espérance ? 
Pourquoi de la beauté le charme souriant, 
Pourquoi tous les désirs qu'enfante la souffrance, 
Si nous devions toujours espérer vainement? 

Aurores du printemps, beaux rêves, pure ivresse. 
Si vos enchantements endorment la douleur, 
Si vous séchez les pleurs que répand la jeunesse, 
Si vous nous transportez dans un monde meilleur. 

C'est que le temps approche oà la Terre plus belle 
Donnera plus de fleurs à des printemps moins courts 
Où le divin amour, flls de la foi nouvelle, 
De VEden oublié nous rendra les beaux Jours, 

Croyons en ces désirs que l'humaine sagesse 
Voudrait en vain combattre et bannir loin de nous ; 
La volonté suprême en eux parle sans cesse. 
Le Dieu qui les créa les exaucera tous. 

Ne douions pas de lui, sa bonté protectrice 
Destine à nos plaisirs tous les biens d'ici bas, 
Les fleurs croissent pour nous sur la terre propice 
Et l'espoir du bonheur ne nous égare pas. 

Des siècles de l'erreur dêià la nuit s' achève ^ 
Aux clartés du matin le ciel sourit encore, 
Et les premiers rayons de l'aube qui se lève 
Eclairent devant nous un nouvel âge d'or. 



De l'année 1847 ^^^^ Hypathie, Glaucé, la Fon- 
taine aux lianes, que pour bien comprendre il ne 



i)Cï. V Aurore àQ 1867: «Nature, ciel, flots, monts, bois. 
Formes de l'idéal magnifiques aux yeux. . . » 



PAR!' HVEUR RÉVOLUTIONNAIRE 187 

faut négliger de reporter à cette date, Orphée et 
Chiron, mais, seul social entre tous, iVio^i, clôt la^ 
série inconnue des vastes poèmes sociaux de 
Leçon te de Lisle. En Niobé il persoJinifie .géniale- 
ment-l'Humanité qui voit mourir ses fils, les poètes, 
l'Humanité immortelle en proie à ce spectacle. 

Tu vis ! Tu vis encor ! Sous ta robe insensible 

Ton cœur est dévoré d'un sonisçe indestructible ! 

Tu vois de les p^rands yeux vides comme la nuit 

Tes enfants adorés que la haine poursuit ! 

pale Niobé ! g-rande mère en détresse 

Leur regard défaillant l'appelle et te caresse... 

Le supplice de Niobé sera-t-il éternel, toujours 
doit-elle souffrir dans le meilleur de sa race? 

Non ! s'il est vrai que Târae aux lyres des poètes 

Parfois ait délié la lan^çue des prophètes ; 

Si le f cil qui me lait éclaire V avenir. 

O mère ! ton supplice un jour devra finir. 

... Un grand jour brillera dans notre nuit amère... 

Attends ! et ce jour-là tu renaîtras, ô mère ! 

Dans ta blancheur divine et ta sérénité ; 

Tu briseras le marbre et l'immobilité; 

Ton cœur fera bondir la poitrine féconde ; 

Ton palais couvrira la surface du monde, 

Et tes enfants, frappés par des dieux rejetés, 

Seuls dieux toujours vivants, que l'amour multiplie. 

Guérissant des humains V inquiète folies 

Chanteront ton orgueil sublime et ta beauté, 

O/ille de Tantale ! ô mère Humanité (i) I 



Ces poèmes révélèrent Leconte de Lisle à Tad- 
miration des jeunes écrivains socialistes de i848 et 

(1) Ces vers n'ont pas été insérés dans les éditions Lcmerre. — 
( '.c dénouement optimiste fut écrit, selon les lettres de Leconte de 
Lisle à Bcnézite, les jours de cruelles privations./ 



l88 LEGONTE DE LISLE 

particulièrement de Louis Ménard, génie fraternel. 
Que l'on conçoive cette admiration !( De tels essais 
prouvaient supérieurement aux artistes soucieux de 
traduire en leurs œuvres l'âme généreuse de la 
Révolution qu'un genre de poème social s'annon- 
çait et déjà s'affirmait valide, interprétant en har- 
monie l'ardeur des aspirations contemporaines, et 
ne perdant rien, à la symbolisation des passions 
modernes et des soucis politiques, de la vertu ima- 
ginifîque et de l'eurythmie dont se doit nombrer et 
illustrer toute poésie. A cette époque Hugo n'avait 
encore rien créé qui fût social avec nouveauté et 
violence, Lamartine seul avait versé dans une 
œuvre inégalement artistique ses mystiques rêves 
de paix et de libéralisme. Leconte de Lisle, en une 
forme déjà presque parfaite, généralement digne 
de celle de Vigny, avec une maîtrise et une 
ampleur de souffle philosophique et social que 
Hugo ne devait attester que bien plus tard, des 
Châtiments à la Légende des Siècles, était venu et 
donnait à la foi complexe d'un socialisme neuf, à 
une religion de science et d'amour à peine récente, 
une expression artistique presque définitive^^ Sans 
nul doute la poésie demeure-t-elle encore envelop- 
pée d'un peu de la gangue maternelle, comme une 
statue incomplètement épurée hors du bloc; elle 
reste fière et mâle en beauté, d'une attitude et d'un 
galbe cornéliens modernes. 

Quand de tels poèmes seront réédités, auprès de 
la génération actuelle d'hommes et de poètes pres- 
que en tous points fraternelle de celle de i848, 
hommes et poètes peinant encore à la réalisation 



PARIS ET LA FERVEUR RÉVOLUTIONNAIRE 1 89 

valeureuse d'une Poésie sociale, ces poèmes auront 
le prestige d'une œuvre complète en son genre et 
capable d'être modèle. Ceux que le culte intransi- 
g-eant de la forme parfaite retient encore trop peu- 
reusement aux flancs ravinés du vieux Parnasse 
poudreux, ceux qui se sont déjà avancés loin aux 
plaines de l'inspiration sociale, mais tremblent d'y 
voir s'éteindre au vent du large le génie de la 
forme et le culte du verbe, tous pourront s'y repé- 
rer précieusement : les fougueuses énergies socia- 
listes se reprendront à éprouver dans la stature 
d'un art superbe l'inébranlable foi de la génération 
de 48, et les fervents de Beauté impeccable et 
splendide s'encourageront, vers des avenirs plus 
humainement poétiques, à y saluer déjà poète 
social le maître des Parnassiens byzantins. 



Eu même temps que ses vers, Leconte de Lisle 
donnait en feuilleton des nouvelles : le Songe d'HeV' 
mann, la Mélodie incarnée, le Prince Ménalcas, 
Sacatoue (i846), Dianora, Marcie, la Rivière des 
Songes, la Princesse Yaso'da. Le ton, le style et 
la forme dialoguée sont tout gœthiens, dans une 
atmosphère lunaire musicale comme celles de com- 
positions françaises que le Faust allemand devait 
aussi inspirer à Fantin-Latour. Mais surtout ces 
essais de roman rappellent constamment Georges 
Sand (voir, par exemple, Menalcas) : par le goût 
humain de la nature dont la puissance est une trou- 



igO LEGONTE DE LISLE 

Liante tentation de liberté, par l'amour « de Tliu- 
manité égarée et pervertie » et l'apologie du travail 
dispensateur de félicité, par le sentiment de l'amour 
et de la femme, par l'enthousiasme pour la jeunesse 
qui est une force divine, par le son mélancolique 
des rires, par la situation romanesque des personna- 
ges, fils de nobles et de bohémiennes (Marcie),ipSiT 
le feu diabolique des passions (Dianora) (i), Tar- 
deur romantique des âmes et la couleur des visa- 
ges, par le sens de l'amour qui est « un cours d'a- 
nalyse universelle », par le sentiment unitaire de 
l'art. (Ces nouvelles, poèmes delà jeunesse et de 
l'enfance qui se prolonge en elle, sont en leur 
ensemble une protestation d'idéalisme contre un 
siècle mercantile. !i 

Dans le Sortie d'Hermann éclatent des accents 
au timbre desquels se révèle son propre état d'âme 
à cette époque : 

« Vois-tu frère Hermann, il faut entrer dans la vie 
sociale et se faire place à la blafarde lueur des quinquets 
enfumés de la rampe, sur ce vaste théâtre où grimace 
la divine humanité. Ah ! ah ! j'étudie mon rôle, moi, je 
commence à rire assez agréablement de la Beauté, de 
Dieu, que sais-je ? Il est bon de comprendre son siècle. 
Que faut-il pour cela ? se prosterner devant un écu et 
salir une sainte admiration de la Justice et de la Beauté 
éternelles par cette maxime stupide : « Tout cela est bel 
« et bon, mais il faut manger pour vivre. » 

Et Hermann : « Quoi ! Siège ! la beauté^ n'est-elle 
donc pas ? Ces aspirations qui m'entraînent à elle^ 
ce désir de justice et d'harmonie qui brûle mon cœur, 

(i) Létia précède les héroïnes de Barbey d'Aurevilly. 



PARIS ET LA FERVEUR RivOLUTIONNAIRÉ IQI 

cet amour de V humanité qui souffre et se lamente, 
cette admiration filiale du globeoii jesuisné^Siegell 
Tout cela n'est-il donc pas ? Dieu nous a-t-il créés pour 
un enfer éternel, avec la vision splendide de notre fai- 
blesse et de notre douleur ? non ! non ! 

Foi en la Beauté et en la Justice (avec des initiales 
comme en allemand), mieux en la Beauté juste et 
la Justice belle, — amour de Thumanité : larges, 
vivaces, féconds. 

Le sentiment de la nature domine la vie morale 
et même la vie sociale : la femme est « le type 
humain de la beauté que j'aime dans la nature )),et 
c'est la contemplation de la nature qui, conduisant 
la beauté dans Tâme, l'en fait jaillir sous forme 
d'action. 

La contemplation constante de la beauté visible et 
invisible dans la nature, cette seconde ouïe de l'âme, qui 
prête des chants mélodieux ou sublimes aux diverses 
formes org-aniques, cette étincelle qui vivifie le bois et 
l'arg-ile, développent dans l'âme d'immenses désirs irréa- 
lisables, des aspirations généreuses, mais vaines (dit 
Siegel qui représente le pessimisme en face d'Hermann) 
vers un but à peine entrevu^ un vague besoin d'irrésis- 
tible tendresse... Cest la soi/ de Tantale : prends 
garde ! 

La dernière nouvelle, la Princesse Taso'da, 
porte en épigraphe ces lignes de Jayadeva : « La 
destinée des hommes et des femmes est dure... 
Cela est-il à jamais ? Il y a des sages qui disent : 
Non ! » qu'éclaire le commentaire de l'auteur : 
« Cet épisode symbolise sous la forme flottante des 



192 LECONTE DE LISLE 

poésies sanscrites la défaite momentanée du Bien 
par le Mal et son triomphe à venir. » Il traduit, en 
ses nuances, un optimisme humanitaire et comba- 
tif qui s'accuse vigoureusement en ses articles de 
propagande politique. 

Ainsi, parallèlement, Leconte de Lisle se passionne 
pour la politique et la pure poésie : ceci établit la 
coexistence des deux besoins de sa nature, des 
deux réelles tendances de son tempérament (i). 
C'est à la même époque qu'il affirme avec plus de 
carrure que jamais sa foi républicaine, qu'il pré- 
cise ses espérances révolutionnaires, qu'il développe 
ses théories socialistes, qu'en la Vénus de Milo il 
proclame un culte idéaliste^ entier, absolu, de la 
beauté. 

Même ardeur et à la fois même sérénité dans ses 
deux religions. Telle sérénité mêmequeles lecteurs 
de ses poèmes, plus tard, la qualifieront d'impassi- 
bilité. En ses articles, la constance des convictions 
solidifiait le flot débordant des généreux enthou-- 
siasmes. On les dirait d'un contemporain de la 
Convention si la flamme des sentiments n'en était 



, (i) a Cependant, ne pouvant plus vivre à Saint-Denis, Leconte 
de Lisle avait obtenu de ses parents une pension qui lui permit de 
s'enrôler seulement en seconde ligne sous la bannière de la Démo- 
cratie Pacifique ; il limita sa collaboration à la critique littéraire 
pour laquelle il n'eut à s'inspirer que de l'esprit libéral et des prin- 
cipes généraux du journal. Il publia dans la Phalange des vers, 
quelques nouvelles écrites dans le sentiment de Bernardin de Saint - 
Pierre » (Calmettes). Le malheur est que sa collaboration ne « se 
limile » pas à la critique littéraire ; il ne publie pas que des vers ou 
des essais, voire de la critique dramatique, il y écrit encore des articles 
de propagande politique ; il importe donc de compter avec les dates : 
Leconte de Lisle ne commence point par des essais politiques pour 
se consacrer exclusivement, après la désillusion, à lalittérature,avec 
une ardeur d'autant plus grande. 



PARIS ET LA FERVEUR RÉVOLUTIONNAIRE IqS 

plus pure, la noblesse des accents purifiée de toute 
gang-ueorduricre:faisceaude lumineuses idéologies, 
appels prophétiques à la Raison et au Droit, tro- 
phées de la piété rendue aux grands précurseurs 
humanitaires, appareil religieux de la pensée, 
somptueuse gravité des évocations libertaires et 
fraternitaires. Aux revendications du siècle passé 
s'unissait, entresoutenant leurs audaces et leurs 
forces, celles du socialisme naissant, nettes, impé- 
rieuses : guerre à la richesse et au salariat. 

Le premier de ces articles est du 24 octobre i846 : 

LA JUSTICE ET LE DROIT 

S'il est une foi inébranlablement fixée au cœur des 
nations comme au cœur des hommes ; s'il est un idéal 
sans cesse visible aux yeux de tous et de chacun, à coup 
sûr cette foi concerne la justice, cet idéal est le triomphe 
du droit social sur la terre. La justice et le droit ? 
préoccupation sacrée, éternelles idoles des grands cœurs! 
De Buclka à Jésus, de Gonfucius à Socrate, d'Arnaud 
de Brescia à J. Huss, de J. Jacques à la Convention 
nationale^ dans le cours tumultueux des siècles, au plus 
fort des luttes, des doutes et de Tignorance des peuples, 
des voix puissantes, des cœurs inspirés ont prophétisé le 
règne de la justice et du droit, mots sacrés qui contien- 
nent L'avenir. Budha et Jésus ont affranchi l'homme 
devant Dieu ; Gonfucius et Socrate ont révélé sa dignité 
morale; Arnaud de Brescia et Jean Huss sont morts du 
supplice réservé par Rome aux précurseurs de la frater- 
nité ; J. -Jacques et la Gonvention nationale ont décrété 
la liberté du monde. Leurs voix se sont tues, leurs cœurs 
ont cessé de battre; mais les principes éternels qui vivi- 
fiaient leurs géniessesontréfugiés dans d'autres cœurs... 



194 LEGONTE DÉ LISLE 

Et voici qu'au xix"^ siècle, à l'apogée de la civilisation, 
la justice et le droit sont encore le cri de l'avenir et la 
condamnation du présent : cri sublime arraché des 
entrailles de tout ce qui souffre, protestation universelle 
des peuples aux rois, des faibles au fort^ des hommes à 
Dieu. 

Est-ce donc vainement que tant de noble sang* a coulé^ 
que tant de bûchers romains ont dévoré de prophètes- 
martyrs, que tant de paroles et d'œuvres généreuses ont 
troublé l'âme des oppresseurs, que tant de révolutions 
terribles ont remué de fond en comble les sociétés mau- 
vaises ? Ce long- travail de l'humanité entrepris et rude- 
ment mené à fin jusqu'à ce jour, au nom de la justice et 
du droit, était-il coupable, était-il inutile et va-t-il ces- 
ser ?... Non, non! Que nul ne défaille et ne désespère. 
Les hommes qui de tout temps se sont dévoués à leurs 
frères opprimés n'auront souffert en vain. Ils ont vécu, 
ils ont lutté, ils ont scellé de leur sang- cet idéal de gloire 
et de bonheur, cette espérance (i) divine, inhérente à 
l'esprit humain; ils ont quitté la terre en se léguant tour 
à tour leur tâche inachevée, mais que l'avenir accom- 
plira. Ne doutons pas de leur foi, ne doutons pas de leur 
martyre; ne blasphémons (i) pas leur vie et leur mort; 
c'est là notre plus précieux héritage, c'est la sanction du 
rôle (i) sublime que doit jouer l'humanité. N'oublions 
donc jamais les principes éternels, supérieurs aux 
intérêts, aux hommes, aux époques; les principes inalté- 
rables qui vivifient toute intelligence (2) — la justice et 
le droit qui régénèrent la terre en s'incarnant dans les 
faits. Astres tutélaires, ils ont guidé durant la nuit d'hier 
les explorateurs de l'avenir au-delà des mers inconnues! 



(i) Se rapporter au premier chapitre. L'identité des mots — de 
1887 à 184G et à plus tard — établit la constance et la fermeté de la 
pensée. 

(2) Voir les lettres de i843. 



PARIS ET LA FERVEUR REVOLUTIONNAIRE IqS 

Lumières g"lorieuses et pacifiques, ils illumineront de- 
main les prochaines campag-nes de la terre promise (i). 
La liberté et la vie, voilà le droit, voilà la justice. 
La liberté religieuse a été conquise, on sait à quel prix; 
la vie ne l'est pas. Ou est-ce que la richesse univer- 
selle aux mains du plus petit nombre ? La négation 
du droit de vivre pour tous. Qu est-ce que le salariat ? 
La négation de la liberté. Que ressort-il de cet état 
de choses ? La négation de la justice {2). Ce sont 
autant de crimes de lèse-humanité ; que tous y songent, 
qu'ils y songent encore et toujours I 

Puis, envisageant les religions, Leconte de Lisle 
fait ressortir que les révélations religieuses qui se 
succèdent parmi les hommes sont, tour à tour, l'i- 
déal de l'état supérieur qu'ils doivent acquérir, 
c'est-à-dire que le passé est l'idéal de l'avenir. D'ail- 
leurs c'est au pressentiment obscur de cette vérité 
que les dogmes religieux ont dû d'exciter dans le 
cœur de l'homme « les ardeurs dévorantes de l'as- 
cétisme, les enthousiasmes aveugles du martyre 
exiles féroces monomanies du prosélytisme. Particu- 
lièrement du christianisme, quel est l'idéal social 
apporté par lui? « Faites aux hommes ce que vous 
voudriez que les hommes vous fissent, dit le Christ, 
car ceci est la loi et les prophètes. » Incontesta- 
blement ces paroles annonçaient la solidarité hu- 
maine, mais la solidarité fondée sur la charité. Or 
la charité est la consécration du puissant pour le 
faible, l'aumône du riche au pauvre, résultant sans 



(1) Cf. La fin de la Recherche de Diea et celle du Voile d'Isis. 
7(2) C'est ici la forme de questionnaire dont il se servira pour le 
Catéchisme populaire républicain. 



igO LECONTE DE LISLE 

doute d'une loi d'amour, « mais d'un amour imparfait 
et insuffisant qui proclame le devoir du riche et 
non le droit du pauvre jL\ y a donc un abîme entre 
la charité et le droit.j> C'est à la glorification exclu- 
sive du principe de Droit qu'on devra l'association 
des intérêts, des travaux et des intelligences. 

Le christianisme primitif a fait son œuvre, œuvre 
immense et admirable^ recueillie et développée de siè- 
cle en siècle par les grands hérésiarques^ et qu'il nous 
est enfin donné de continuer avec de nouvelles forces, 
avec une foi nouvelle, avec une science qu'ils ig"no- 
raient. Le principe èvang-élique contient un sublime 
pressentiment de la fraternité ; nous le sanctionnerons 
par le droit, nous le réaliserons par la justice. Et le 
jour où la charité disparaîtra de la terre, c'est quelle 
aura fait place au droit... 

Ces vérités ne sont point telles pour tous, nous le 
savons. Quels spectacles attristants les g-randes nations 
européennes ne nous offrent-elles point? Que font donc 
Tamour et la charité? Le christianisme est-il donc im- 
puissant à réfréner, à g^uérir, à transformer le mal ? 
L'Angleterre s'irrite que Flrlande ait faim ; la Russie 
s'indig-ne qu'un peuple ne s'éteig-ne pas comme un 
homme, et que l'instinct de la vie, le sentiment de la 
dignité humaine et l'amour immortel de la liberté fas- 
sent battre encore un cœur percé de tant de coups. — 
Résignez-vous, disent l'amour et la charité, remerciez 
Dieu des maux qu'il vous envoie ; rendez à César ce qui 
appartient à César ! — (Mais nous disons : Vair^ le pain, 
la liberté, les fruits de nos travaux, notre repos et 
notre vie sont à nous (i) ! Que nous importe la résigna- 



(i) Cette forme d'éloquence est toute tolstoïenne. Tolstoï et Leconte 
de Lisle sont chrétiens-primitifs. Seulement, Leconte a un tempe- 



P.VniS El LA FERVEUR RÉVOLUTIONNAIRE I97 

tien? Que nous veut César? Le droit vaut mieux! 

Leconte de Lisie s'adresse alors aux rois de 
l'Europe et aux riches qui ne veulent entendre 
l'avertissement (i\ 

Et pourtant que de voix vous crient de prendre 
g-ardc ! Que de mains généreuses se lèvent vers vous, 
prêtes à vous soutenir et à vous guider sur le sol agité 
de mouvements mystérieux ! Rois de l'Europe, les révo- 
lutions politiques n'ont point fait leur temps ; la guerre 
des gouvernements et des peuples ne décroît ni ne s'a- 
paise, et voici qu'une autre guerre plus irrésistible et 
plus eflTayante approche d'heure en heure, la^^uerre de 
celui qui n'a rien contre celui qui a tout ! Jamais nous 
ne vous le répéterons assez, jamais nous ne cesserons de 
vous poursuivre de cet avertissement terrible. Ce serait 
une lutte affreuse, sans merci, sans remords, la plus im- 
placable et la plus juste des guerres ! Prévenez-la, vous 
le pouvez, pour votre gloire comme pour le bonheur de 
tous, ou prenez garde. Car, sans être prophètes, nous 
pourrons dire comme Jean-Jacques, et avec plus de certi- 

rament combatif, fils des réjçions tropicales, non des steppes mélan- 
coliques sous des ciels plombés. 

(i) Cf. le Voile d'Isis. La Pharaon y représente ostensiblement 
le monarchisme héréditaire. 

... roi des chars guerriers, homme au cœur inhumain, 

Tes palais vacillants vont s'écrouler demain 1 

Ouvre les yeux! la nuit, la nuit lusçubre et lourde 

Etreint l'empire entier plein d'une rumeur sourde... 

Ecoute, ô Pharaon ! la tempête a rugi 

Et fauche la moisson dans le sillon rougi. 

G roi, brise ton sceptre et ton glaive sanglant. 

Et sur le sol natal presse ton front tremblant... 

... Ton héritier chancelle, et les hauts monuments. 

Poussent jusf(ucs au ciel d'horribles craquements! 

— ... Pharaon, le temps passe et tes paroles vaines. 

N'échauffent pas le sang (jui se glace en tes veines!... 

Pharaon, Pharaon, le sceptre trop pesant 

Va tomber à jamais de ton bras faiolissant. 



ig8 LECONTE DE LISLE 

tude encore : Nous approchons de l'état de crise et du 
siècle des révolutions^ 

Beaucoup de nobles cœurs, dans les rangs privilé- 
giés de la société présente, battent à l'unisson du 
cœur populaire^ nous sommes heureux de le croire ; 
de belles et hardies intelligences aident puissamment au 
mouvement social. Il est donc /joss/6/e qu'une rénova- 
tion pacifique et progressive mette bientôt fin aux dou- 
loureuses inquiétudes des masses. Mais si les avertisse- 
ments étaient éternellement vains^ si les souffrances 
du plus grand nombre devaient toujours frapper à 
des cœurs inexpugnables, noas tous qui confessons 
une même foi sociale, nous tous qui marchons en 
avant les yeux fixés sur un avenir g-lorieux, nous fous 
qui vivons de la vie des faibles et des déshérités, et 
que la lèpre du siècle n'a pas rong-és, — souvenons- 
nous que nos pères ont combattu et sont morts pour le 
triomphe de la justice et du droit, et que nous sommes 
leurs héritiers. 

La rareté des articles de Leconte de Lisle est 
indicatrice ; nul souci de prodiguer la copie, à l'or- 
dinaire de toute adolescence fougueuse. Déjà l'art 
patient concentrCj absorbe, toutes ses ardeurs expan- 
sives . Il n'écrit d'articles instantanés que sous la 
pou&sée violente de l'émotion à un grave événe- 
ment. Tel le suivant, du 21 novembre i846 : 

UN DERNIER ATTENTAT CONTRE LA POLOGNE ? 

La force, cette dernière raison du despotisme, avait 
amené par trois fois consécutives le dénombrement d'une 
nation héroïque, digue vivante contre laquelle s'était 
brisé l'envahissement des peuples barbares ; mais une 
ombre de la Pologne subsistait encore. La force a voulu 



PARIS ET LA FErvVEUR REVOLUTIONNA lAF^ I()9 

accomplir son œuvre tout entière, et la république de 
Cracovie a cessé d'exister, au mépris même des traités 
que i8i5 avait imposés à l'Europe. 

Les trois puissances, coupables de cette flagrante 
violation du choit européen, en ont-elles pesé l'impor- 
tance ?Que diront les peuples spectateurs de cette grande 
et dernière iniquité ? Quoi ! des gouvernements brisent 
au gré de leur caprice un pacte solennel qu'ils n'ont 
observé que durant le temps où ce pacte injuste et brutal 
sanctionnait leur intérêt tyrannique ? Rien n'est stable 
ni sacré pour eux ?j 

Les trois puissances spoliatrices ont cédé à l'esprit 
de vertige : la coupe de leurs iniquités est pleine, et elles 
ne songent point sans doute qu'il suffirait d'un cri de 
réprobation de la France pour que l'Italie sortît de son 
morne sommeil. Il ne faut pas que les gouvernements 
oublient par trop ce qui constitue leur raison d'être, car 
les peuples sont de rudes logiciens qui se souviennent 
toujours! 

Le coup d'Etat par lequel la république de Cracovie 
vient d'être anéantie doit provoquer l'éclatante protes- 
tation de la France et de l'Angleterre. Déjà l'Allemagne 
et la Prusse se sont vivement émues. La brutale oppres^ 
sion et le mépris du droit sont dans un des plateaux de 
la balance européenne, que la juste indignation des 
peuples pèse dans l'autre, ou tout est perdu, honneur et 
liberté ! 

Dans le troisième de ses articles, celui du 28 no- 
vembre, comme dans le premier, guerre à l'argent, 
! la ploutocratie, au clergé enrichi des misères 
humaines. Aprement, et avec l'implacabilité justi- 
cière,il dénonce les moyens de conquête des classes 
dévoratrices : la force des guerriers, l'hypocrisie 



LECONTE DE LTSLE 



cléricale. Que le peuple ne se laisse plus duper par 
les raensong-es des prêtres et les fausses g-énérosi- 
tés des puissants ! La charité n'est que spéciosité, 
fausseté : plus de charité, la seule justice : Tous 
ont droit à la vie! 

Il y a quelque tumultueuse exaltation, quelque 
confusion, et des soubresauts en cette clamation. 
Est-ce faiblesse d'élocution, insuffisance de clarté 
en la pensée, inhabileté de l'expression ? Evidem- 
ment non : les griefs sont très précis et, d'autre 
part, celui qui en la même année publie la Vénus de 
Milo et Thyoné est déjà absolument maître de sa 
forme comme de sa pensée, il possède et distribue 
à volonté dans le verbe la force de son âme ; son 
style est fluide, discret et précis en sa richesse. 
C'est donc bien plutôt afflux de l'indig-natio'n, ou 
seulement ivresse de la pensée qui, pour la pre- 
mière fois, s'abandonne à l'espace et à la lumière. 
On retrouve dans les lignes qui suivent, vibrantes 
du ton des prédications martiales de la Révolution, 
quelques-uns des termes, des rythmes, même des 
images ou des allégories qui illustreront plus tard 
certains de ses poèmes : 



L OPPRESSION ET L INDIGENCE 



Entres toutes les plaies qui rongent le corps social, 
il en est deux plus flagrantes et plus profondes: l'une 
engendre l'autre, toutes deux sont mortelles : l'oppres- 
sion et l'indigence. 

L'oppression est vieille dans les annales de l'huma- 
nité. 11 est loin de nous, le jour où l'homme dit à 
l'homme: Tes sueurs et ton sang sont à moi; vis et 



PARIS ET LA FERVEUR RKVOLUTIONNAIRE 201 

meurs ! Je me nourrirai do tes larmes et de ta chair. — 
Il est loin de nous le jour où l'homme dit à la femme : 
Courbe la tôte, toi qui es faible, aime et souffre ; tu me 
dois tout et rien ne t'es dû. 

Et pourtant ce jour a duré des siècles. 

Tantôt le sceptre de fer en main, tantôt docile aux 
transformations des temps, habilement revêtue du man- 
teau des législateurs, parée de noms vénérés, 1 oppression 
a ré;?né, toujours vivante, toujours inexorable, toujours 
maîtresse du monde. Elle domptait brutalement l'homme 
et la femme, aux époques de lutte et de barbarie ; elle 
marchait alors le front haut et découvert; tous disaient: 
C'est elle. Et tous s'accoutumaient à ployer les ge- 
noux (i). 

Aux époques de civilisation, c'est-à-dire de ruse y 
de mensonge^ de trahison et delâcheégoïsme, elle a rusé, 
elle a menti, elle a trahi, elle a tout exploité à son profit, 
rampante et invisible, mais elle a régné toujours, elle 
règne encore. 

L'oppression !... Que de nations fières, à juste titre, 
d'un passé héroïque et d'immenses services rendus à 
l'humanité, sont là, plongéessous le joug, pieds et poings 
liés !... Et chez les peuples mêmes qui marchent en tête 
de la civilisation, les plus éclairés et les plus raffinés, 
que de crimes multipliés par elle, que d'attentats inces- 
sants de tout ordre, de tout degré ! . . . 

L'oppression ! c'est le Briarée moderne, aux cent 
têtes, aux cent bras, aux cent pieds (2)... Un dernier 
moyen de domination lui avait manqué jusqu'ici ; ce 
moyen elle Ta conquis, et plus rien ne peut lui résister. 

Elle a bâti de grands temples pour le dieu nouveau 



(i) Remaniuez le rvliuiK , i. > ^d-, Li.tin >, — comme chez Jious- 
scau. Celle taron de personnifier les vertus et les vices signale la 
fréquente lecture des conventionnels. 

(a) Cf. la Bête écarlale. 



202 LEGONTE DE LISI.E 

dont elle promulgue les oracles et les cultes passés ont 
vu leur g-loire pâlir devant cette gloire d'hier. L'argent 
a détrôné les dieux anciens (i). 

Heureux les prêtres de /'ar^e/i^, les autocrates du 
monde civilisé I 

lis disent que la vie des peuples vient d'eux ; mais 
nous savons qu'elle retourne à eux et qu'ils l'abordent. 
Nous les avons vu glaner sur les champs de bataille 
et s'engraisser du sang et de la cJiair des nations 
expirantes ,' nous les verrons bientôt entrevendre et 
s' entr acheter les hommes comme un bétail, car pour- 
quoi leur puissance s'arrèterait-elle dans ses envahisse- 
ments? Qui opposera une dig-ue à cette mer, puisque 
tous tendent aveuglément, par incurie, par lâcheté, par 
faiblesse, à élargir ce lit démesuré qui bientôt n'aura 
pour limites que celles du globe ? 

... La misère et la faim ont conquis le monde, le 
monde des déshérités, des enfants perdus de l'humanité 
et c'est la foule immense, c'est l'éternel troupeau des 
faibles.. . 

Mais, nous dit-on, la pitié, la commisération du riche 
sans cesse en aide à la misère et à la faim ; la charité 
guérira ces plaies. Hélas ! quel palliatif a jamais rien 
guéri ? Nous vous le disons en vérité: l'indigence est 
comme l'urne sans fond des filles de Danaûs ; un océan 
d'aumônes y passerait sans y laisser une goûte. Rien, 
rien ne comblera jamais cet abîme, si ce nest la jus- 
tice distribativej, 

L'aumône, comme moyen suprême, est un crime 
en principe, car elle ne fait que constater l'éternelle 
souffrance du pauvre, car elle sanctionne le règne de 
V oppression^ car elle perpétue la misère et la faim. 

La justice, la justice I tout est là ! hors d'elle il n'y 
a rien. 
(i) Cf. Aux modernes. 



PARIS ET LA FERVKUR REVOLUTIONNAIRE 2o3 

Voici que de terribles calamités se sont abattues sur 
notre pays (i). Voici l'hiver, voici la disette : que fera 
l'aumôae pour répondre aux derniers soupirs des vieil- 
lards que tuent le froid et la faim, aux cris des enfants 
qui meurent de froid et de faim ? Rien ! rien I Que le 
règ^ne de la justice nous arrive et tout est sauvé ! 

Il y a, dans un coin de l'histoire, une leçon inexo- 
rable, touchant l'aumône et l'insuffisance de la commi- 
sération du riche (i). 

A l'époque la plus sombre du moyen-âge, une noble 
dame avait voué sa vie et ses richesses au soulag'ement 
des pauvres. Ses plus belles années et sa fortune tout 
entière s'écoulèrent en aumônes. Elle avait tout donné ; 
elle n'avait rien guéri. Le désespoir la saisit. Elle con- 
voqua tous ses pauvres dans une église et s'y brûla avec 
eux. 

Cette histoire contient une vérité : c'est qu'à l'aide 
de l'aumône on ne sort de la misère que pour entrer dans 
la mort. 

Oppres-sioii ! indigences I... Vous avez une ennemie 
plus forte que vous ; elle vient, et le bruit de ses pas 
frappe déjà nos oreilles. Le sol tremble sous sa marche; 
l'air est plein de son souffle ; beaucoup l'annoncent du 
cœur et des lèvres. 

Le jour où vous vous trouvez face à face, vous, la 
ruse, elle, la franchise ; vous le mensonge, elle, la 
vérité ; vous, la force brutale, elle, le droit ; ce jour-là 
vous aurez vécu, car cette ennemie qui vient, c'est la jus- 
tice ! 

Ce débordant lyrisme a de quoi sans doute faire 

, I Cette anecdote est exactement le sujet de son poèoic. Un acte 
de charité {Poèmes barbares, i8G3) (remarquer la date). 
Donc en ces temps damnés une très noble Dame 
Vivait en son terroir, près la cité de Meaax... etc. 



204 LECONTE DE LÎSLE 

sourire les professionnels de la politique, On sait 
Taxiome précisément consacré en i848 : « Un 

toète est un poète ; un homme politique est un 
omm€ politique. Le premier ne peut pas plus de- 
venirun homme politique que le second poète ? » 
Cependant le lyrisme (i) est plus à sa place dans 
un discours électoral que les pompeuses philoso- 
phies courantes. Dans les articles de Leconte de 
Lisle s'atteste la chaude sincérité, se communique 
le zèle des convictions à travers le vag-ue des for- 
mes oratoires que nécessite un article de propa- 
gande populaire ; le raisonnement se décore, se 
drape, avec quelque maladresse d'inhabitude, de 
la pompe du verbe) pour en imposer au public. Ce 
n'est pas ici le poète qui se trahit en l'orateur, c'est 
l'orateur dont l'émotion recherche l'état de la poé- 
sie. Il serait malaisé de trouver dans les journaux 
de l'époque un articlede propagande qui n'emprun- 
tât point ces magnifiques allures déclamatoires: le 
démagogue le moins suspect d'imagination poéti- 
que fleurit son discours d'images lyriques, le plus 
habile et le plus froid dialecticien a besoin de cet 
embellissement littéraire. C'est le décorum de la 
Convention, une ardeur nouvelle rend la vie aux 

(i) Pour une idée exacte de la vie spirituelle des grands artistes 
jeunes à cette époque, citons ces lignes de M. H. Lichtenberger : 

« Ce qui frappe, tout d'abord, dans la conception générale qu'Jbsen 
se fait de la vie, était le caractère idéaliste et révolutioânaire de 
ses conceptions philosophiques et morales... "Wagner en 48 invo- 
quait en de dithyrambiques arliclcsde journaux la déesse de la Ré- 
volution, <( ce principe de vie toujours agissant, ô Dieu unique que 
« tous les êtres reconnaissent, qui gou^erne tout ce qui est, qui jé- 
« pand partout la vie et le bonheur. »... Même compréhension de 
l'individualisme qui n'est qu'indépendance vis-à-vis de l'opinion ou 
des circonstances, (Revue des cours et conférences, ii mai 1889.) 



PARIS ET LA FERVEUR REVOLUTIONNAIRE 2o5 

fleurs dont Robespierre couronnait ses oraisons ; 
la Raison se pare d'allégories pour une nouvelle 
fête cérémonlale. L'heure est essentiellement pathé- 
tique, théâtrale. La gravité solennelle de Leconte de 
Lisle, sa hauteur olympienne s'y emploient natu- 
rellement. En ses articles, l'éloquence socialiste 
s'illustre de la vision symbolique et dramatique des 
Fléaux présents et de la Félicité prochaine. 

Le lyrisme de l'époque des articles de Leconte 
de Lisle est la seule « forme » légitime correspon- 
dant à ce qui faisait le « fond » de la pensée et de 
la raison politique alors nécessaires. On avait bien 
le sentiment, fort peu « littéraire », que la ques- 
tion économique était primordiale : « En vérité, 
écrit Leconte de Lisle dans une lettre, s'agit-il 
donc de catéchiser le peuple au nom d'une morale 
vaine quand le peuple a faim ? S'agit-il de lui 
enseigner les variations politiques de son pays, 
quand on fonde de toutes parts l'esclavage du sala- 
riat par le capital, quand il vaut mieux mille fois 
(Hrc un noir des colonies qu'un ouvrier libre de 
l'Europe civilisée. >) Elle seule pouvait assurer le 
bonheur populaire auquel il faut tendre selon 
toutes ses énergies. Mais encore l'ignorance ou 
l'inditFérence des gens de la campagne, de la 
grande majorité, exigent-elles une ardeur, une foi, 
un optimisme dont la chaleur seule saura être per- 
suasive, dont le lyrisme est l'unique forme d'ex- 
pression exacte, et non seulement exacte mais effi- 
cace. « Nous croyons, écrivait Leconte de Lisle t\ 
son ami, qu'un nouveau monde est proche où l'on 
no fora plus un crime à l'homme d'aspirer au bon- 
is 



2o6 LËCONTE DE LISLE 

heur selon ses facultés et ses désirs Il faut \ 

marcher au bonheur par le libre essor des passions 
virtuelles (i). Il faut oublier les cultes menteurs ef^ 
Taveuglement fanatique... » C'est l'expression d'un 
optimisme fouriériste sans nul doute très profond, 
s'il n'est nullement béat, mais avant tout comba- 
tif. La nécessité de se presser à l'action et à la vic- 
toire, en même temps que la g-énérosité de son tem- 
pérament, détermine cet optimisme qui n'est nulle- 
ment philosophique. « Il faut » être lyrique et opti- 
miste : « Ecris la Jacquerie, conseille-t-il à Char- 
les Bénézit dans une autre lettre en manière de 
conseils d'art, sème dans ton œuvre des idées d'or- 
g-anisalion sociale et prophétise un avenir meil- 
leur. « Semer, prophétiser, ag-ir : voilà la raison 
de l'optimisme. » 

En 1848 il ne collabore plus à la Démocratie 
pacifique ni pour la rédaction littéraire ni pour 
celle politique. C'est sans doute à cette époque qu'il 
vient de donner sa démission, froissé du peu de 
cas qu'on fait de ses observations sur les manus- 
crits qu'il est chargé de lire. Il est peu probable 
qu'il ait quitté la Démocratie pacifique détaché 
du parti par des amis, ainsi que le relate la notice 
de Staaf rédigée probablement par Thaïes Bernard: 
« Sa première pièce, une ode admirable, la Vénus 
de Milo, fut saluée avec enthousiasme sauf l'ex- 
pression àe, fleur intégrale {2) qui révélait le soi- 



■I (i) Cf. Fourier : la Théorie de l'Unité universelle (i84i). 
(2) Voici la strophe supprimée dans l'édition Lemerre : 

Non déesse 1 — Semblable à la fleur intégrale 
En qui régnent l'éclat, l'arôme et la couleur. 



PARIS ET LA FKKVtUR I\EVOLUTIONNAII\E 2O7 

disant phalanstérianisme du poète. G*est alors que, 
parmi les amis de Leconte, il se forma une coali- 
tion pour l'arracher à une doctrine matérialiste qui 
ne se déployait en entier que dans le journal la 
Phalange, M, Th. Bernard, Rogier et les deux 
Ménard n*eurent qu'à apporter /a théorie des i 
mouvements du Phalanstère et la faire lire à Le- 
conte de Lisle qui répudia aussitôt les doctrines du 
Phalanstère et jeta au feu ses poésies sociales, dont 
la dernière fut l'Hymne à Fourier. » Le vrai est 
que M. Ménard, membre de la « coalition », ne se 
rappelait absolument rien de semblable, on peut 
ajouter qu'il collabora à la même revue fouriériste. 
D'autre part, cette importante démarche aurait eu 
lieu après l'apparition de la Vénus de Milo : or, 
Leconte de Lisle publie longtemps encore dans la 
suite des vers en la même Phalange, bien plus 
intitule une pièce Eglogue harmonienne (i), ce 
qui sent plus encore son fourriérisme. Cette « con- 
version » semble donc vraiment d'une brusquerie 
assez féerique; elle achève de fîg-urer un Leconte 
de Lisle par trop malléable, emballable à merci 
pour des choses qu'il ig-nore, quitte à en re-venir, 
une fois dessillé grâce à l'intervention d'autres plus 
froidement sensés, bref un Leconte de Lisle qui 

Tu contiens leur beauté dans ta beauté royale 
Et tu n'as point connu le trouble et la douleur. 

(i) Même lorsque, par désir de précision, il cessa d'user en ses 
vers des termes exclusivement f'ouriérisles qui n'avaient plus de 
chance d'être compris de personne, il continua à employer avec 
prédilection ceux que les fouriérisles avaient élus entre les mots 
du vocabulaire ordinaire, tels que harmonie. De même l'adjectif 
divin qualifie sans cesse chez lui la mer, la terre, l'horizon, la vo- 
lupté, la beauté, etc., sans avoir la banalité de son sens courant. 



208 LEGONTE DE LISLE 

ressemblerait sing-ulièrement à Thaïes Bernard en 
personne (i). D'ailleurs s'il brûle des poésies so- 
ciales que « beaucoup de vag-ue encombre », lui si 
vivement épris du clair et du définitif, — s'il se 
détache même en réalité de Fourier sur un certain 
nombre de points, cela implique-t-il en rien un 
effacement de sa passion de justice, Tébranlement 
de sa foi dans la félicité issue du partag^e égalitaire? 
On le verra en i848 se mêler à l'active propagande 
socialiste et, jusqu'à la fin de sa vie, affirmer son 
mépris de la civilisation capitaliste. En 18.71, au 
lendemain de la Commune, en pleine période de 
réaction, il publiait des brochures révolutionnaires. 

(i) Thaïes avait des idées très différentes de celles de Leconte de 
Lisle,pour quoi ils avaient a convenu de ne plus vivre ensemble ». 
(D'après une lettre à Ménard.) 



CHAPITRE VIII 

i848 



L'esclavag-e. — L'émancipation et ses effets. — La mission 
républicaine en Bretagne. — Les journées de février: Bau- 
delaire et Leconle de Lisle. — Les faits et les idées. — 
Les hommes : Proudhon et la tradition de 1789 — « Gom- 
ment et pourquoi je suis socialiste ». — Son œuvre est une 
œuvre d'éducation . 



Dès ses premiers écrits, à Dinan et à Rennes, en 
même temps qu'il exprimait la douce sublimité des 
montag-nes natales, la splendeur naïve des matins^ 
la fraîcheur édénique de l'île tropicale où un visage 
orangé de créole lui avait révélé le sentiment géné- 
reux de la beauté, il laissait affleurer la sympathie 
intime que lui inspiraient les esclaves ncirs dont 
les misères, dans une nature pacifique et abondante, 
l'avaient de bonne heure éveillé au sentiment de 
l'humanité, le cinglaient d'un désir de justice et 
d'égalité. Il a raconté avec un aristocratique en- 
jouement dans Mon premier amour en prose com- 
ment une jeune femme dontla beauté l'avait d'abord 
enthousiasmé, l'avait déçu et à jamais repoussé 
par sa cruauté pour ses serviteurs. Comme elle 

i3. 



a 10 LECONTE DE LISLE 

avait coutume de descendre à la ville, il était allé 
au devant du manchy qui la portait. 

Les noirs prirent le parti de déposer le manchy à terre 
et d'avertir leur maîtresse qu'un jeune blanc les empê- 
chait d'avancer. 

— Louis! cria une voix aig-re, fausse, perçante, sacca- 
dée, méchante et inintellig-ente. Louis, si le manchy n'est 
pasau quartier dans lo minutes, tu recevras 25 coups de 
de chabouc ce soir I 

Le pauvre diable de commandeur noir fit soulever 
sa maîtresse à la hâte et allait se remettre en route ; 
mais je descendis de cheval, je Tarrôtai, puis je m'appro- 
chai du manchy et demandai à la plus ravissante tôte 
de femme que j'ai vue et que je verrai jamais : 

— Madame ou mademoiselle, veuillez avoir la bonté 
de me dire si la voix que je viens d'entendre est bien la 
vôtre. 

— Que vous importe ! répondit l'horrible accent en 
déchirant des lèvres de corail. Laissez-moi passer, mon- 
sieur. Quant à Louis il aura ce soir 25 coups de cha- 
bouc. 

Je pris une pose g-rave et triste. J'étendis la main 
vers cette perle de la nature matérielle qui ne renfermait 
pas d'âme et je dis : 

— Madame, je ne vous aime plus î 

Il croyait assez à la sensibilité poétique du noir 
pour lui faire dire en vers naïfs et presque zézayes 
les joies libres de la pêche en pirogue sur les rades 
de Bourbon dans « Un chant de Nègre pêcheur » 
inspiré peut-êtie par les cours que M. Marmier pro- 
fessait à la Faculté de Rennes sur la poésie des 
noirs: 

L'oiseau chante en battant de l'aile, 



Le vent s'éveille à l'horizon, 

Déjà la perle rose et frêle 

Où s'abreuve le papillon, 

... Au bord des fleurs semble un rayon ! 

Déjà rouçit le front de l'île 

Sous l'œil du matin, son doux roi ! 

O ma pirot^ue, emporte-moi 

Sur la houle bleue et mobile (i). 

De tempérament volontaire et actif, il ne s'arrê- 
tait pas à s'apitoyer sur l'iniquité du régime ou à 
rimer des vers légers sur les plaisirs de la liberté; 
il s'intéressait sérieusement dès cette époque au 
sort des noirs et aux tentatives qu'on faisait en 
France pour y porter des adoucissements. Il a suivi 
les débats parlementaires, il souhaite que cette 
cause soit défendue avec l'autorité de l'observation 
et de la documentation, qu'elle ne reste pas à jamais 
qu'un sujet de vaine déclamation humanitaire : Il 
note dans une chronique de la Variété : 

M. de Lamartine prépare, dit-on, un drame pour le 
Théâtre français. Cette œuvre, intitulée Toussai nt-Lou- 
verture, serait le complément des opinions cmancipa- 
trices proclamées par l'auteur dans ses discours parle- 
mentaires, à l'occasion de l'esclavage des noirs. — En 
ne nous arrêtant pas sur celte tentative théâtrale, nous 
pensons que M. de Lamartine ne saurait manquer de 
nobles idées dans l'expression de sa théorie, mais qu'il 
a trop profondément prouvé son entière ignorance du 
véritable état de l'esclavage dans nos colonies, pour faire 
naître une conviction quelconque de son côté. 

A Paris, dans les nouvelles exotiques qu'il publia 
de i846 à 1848, aux feuilletons de la Démocratie 

(i) Cette o blueilc de 90 vers, ni plus ni moins », est aussi dç 
1840. 



LECONTE DE LISLE 



pacifique, au milieu des vieux nobles émigrés à la 
Révolution et qui avaient pris les habitudes négli- 
gées des noirs, des fils de famille oisifs et arrogants, 
des petits blancs riches, tenaces et ambitieux, so- 
ciété inconnue aux Européens qui n'imaginaient 
les mœurs des Français des Indes que d'après Paul 
et Virginie, il plaça l'esclave, le nègre obscur et 
travailleur. Il le connaissait mieux que Bernardin 
pour avoir vécu près de lui dès l'enfance, lui avoir 
demandé des chansons, des récits et des nids d'oi- 
seaux sauvages, pour avoir admiré sa souplesse 
physique à l'effort, pour avoir partagé son silence 
doux et songeur, pour s'être senti enveloppé de 
cette affection familière et réservée que l'esclave 
témoigne au fils du chef: 

Sacatore était d'uQ naturel si doux et d'un carac- 
tère si gai, il s'habitua à parler créole avec tant de faci- 
litè_,queson maître leprit en amitié. Durant quatre années 
entières, il ne commit aucune faute qui pût lui mériter 
un châtiment quelconque. Son discernement et sa con- 
duite exemplaire devinrent proverbiaux à dix lieues à la 
ronde. Son maître le fit commandeur malgré son âge, et 
les noirs s'accoutumèrent à le considérer comme un 
supérieur naturel. 

Un jour il part « au marron » et revient pour 
enlever la fille de son maître. Emportée dans une 
caverne où il a tout apprêté pour la recevoir, la 
vierge blanche lui demande : a — N'étais-tu pas le 
mieux traité de nos noirs ? Pourquoi es-tu passé 
marron? — Ah! fit Sacatore en riant naïvement, 
c'est que je voulais être un peu libre aussi, maî- 
tresse ! Et puis, j'avais le dessein de vous emporter 



delà-bas; et... )) Il veut la caresser. Gomme elle 
le repousse avec colère, il lui accorde de la recon- 
duire chez elle ; et elle lui promet sa grâce. Mais 
son père a décidé de tuer tout de même Sacatore : 

Il ne comprit pas en effet ce qu'il avait fallu à Saca- 
tore de force d'âme et de générosité pour se dessaisir 
d'une femme que nul au monde ne pouvait lui ravir. Il 
ne se souvint que du double outrag^e de son esclave et 
jura de lui en infliger le châtiment de ses propres mains. 
Il n'attendit pas longtemps. Un matin qu'il chassait sur 
les limites du bois, et au moment où il mettait en joue, 
Sacatore se présenta devant lui. Il était nu comme tou- 
jours, sans armes et les mains croisées derrière le dos. 

— Bonjour, maître, dit-il, mademoiselle Maria se 
porte-t-elle bien ? 

— Ah ! chien ! s'écria la créole, et il lâcha le coup de 
fusil. 

La balle effleura l'épaule du noir qui bondit en avant 
et saisissant le jeune homme par le milieu du corps, l'é- 
leva au-dessus de sa tête comme pour le briser sur le sol. 
Mais ce moment de colère ne dura pas. II le déposa sur 
ses pieds et lui dit avec calme : 

— Recommencez, maître; Sacatore est malheureux 
maintenant; il n'aime plus les bois, et veut aller au 
grand pays du bon Dieu où les blancs et les noirs sont 
frères I 

Le créole ramassa froidement son arme, la chargea de 
même et le tua à bout portant. Ainsi mourut Sacatore, 
le célèbre marron. Sa jeune maîtresse se maria peu de 
temps après à Saint-Paul, et Ton ne dit pas que son pre- 
mier-né ait eu la peau moins blanche qu'elle. 

Mieux qu'en détaillant à la façon nerveuse de 
Bernardin les désolantes scènes de pleurs, de cris, 



2l4 LEGONTE DE LISLE 

de coups de fouets dont la cruauté des colons don- 
nait le spectacle, il pensa élever le noir à la sym- 
pathie d'une Europe civilisée en le révélant dans sa 
vérité passionnelle, dans sa réalité humaine. Ainsi 
que dans Sacatore, il montra dans Marcie avec 
quelle force inconsciente, trouble et tenace, le noir 
aspire à l'amour où se fondent, comme en une vie 
meilleure, tous ses désirs réfrénés de liberté, à l'a- 
mour qui est un affranchissement : 

Au mois de juillet 1780, nous retrouvons le marquis, 
vers les 6 heures du matin, assis sur une large varan- 
gue, dans son habitation du Bernica, et fumant une 
large pipe à godet d'argent. C'était un homme de 56 à 
60 ans, d'une haute taille, brûlé par le soleil, et revêtu 
d'une large robe de chambre à ramages, de pantalons à 
pied et d'un chapeau de paille de dattes tressée à la 
manière des noirs. Il portait ses cheveux encore bruns, 
sans poudre ni queue. Ses traits grands et nobles 
avaient une expression bienveillante qui attirait tout d'a- 
bord. En face, debout devant lui, dans une attitude de 
respect et de confiance, un noir semblait attendre que 
son maître l'interrogeât. Cet esclave n'avait rien des 
signes de dégradation dont sa race est frappée. Le front 
était haut, ses traits énergiques, mais proportionnés, 
l'œil noir et hardi. On devinait, sous le léger vêtement 
de toile b-leue qui les couvrait, la vigueur et la souplesse 
des bras et de la poitrine. La couleur de sa peau disait 
qu'il était né dans la colonie. 

Le marquis secoua lentement les cendres de sa pipe en 
la frappant par petits coups sur le bras de son fauteuil 
indien, puis il se renversa en arrière, et se mit à regar- 
der le noir de l'air d'un homme qui réfléchit profondément. 

— Tu as mal vu, malentendu, Job, dit-il enfin. C'est 
égal, tu es un bon noir, tu aimes tes maîtres, et nous 



i8/|B 2i5 

ferons de toi un homme libre dans quelque temps. 
Ici le marquis prit, dans une des poches de sa robe de 
chambre, une belle blag-ue de peau de ping-ouin, en tira 
avec le bout des doia^ts réunis du tabac à fumer, et l'of- 
frit au noir, qui lo reçut respectueusement. 

— Tiens, mon garçon. Il faut que tu aies rêvé cette 
nuit dans ta case au lieu de faire ta tournée. 

— Non, non, maître, dit Job avec un ton de certitude 
qui parut réveiller les craintes du marquis; Job a de 
bons yeux et de bonnes oreilles; il a vu et entendu... 
Mais l'homme était déjà sorti par la g'rille, et, quand il 
m'a entendu courir, il a détaché son cheval de g-rand 
manguier, là-bas, et il est parti au galop. 

— Tête bleue! s'écria le marquis, quel peut être le 
coquin qui se permet d'entrer chez moi pendant la nuit 
et de vouloir escalader la fenêtre de ma hllol Ecoute, 
mon garçon, ce soir, tu viendras veiller dans ma cham- 
bre, et tu auras soin de charger ma carabine à chasser le 
cabri. S'il reparaît, je le tue comme un chien enragé. 
C'est entendu. Donne-moi du feu. Mène la bande à la 
caféerie. Tu es un bon commandeur et un bon serviteur, 
Job. Ne parle pas de tout ceci à M. de GaUcourt, il serait 
capable de faire sentinelle et de pourfendre le premier 
venu à raveuçrle. Après tout, tu t'es peut-être trompé : 
Enfin, nous verrous... 

C'était un petit blanc qui, épris de la jeupe aris^ 
tocrate, Marcie, voulait parvenir jusqu'à elle et 
l'enlever, la sachant fiancée à son cousin M. de 
Gaucourt, récemment débarqué de France. Une 
nuit, Job conduit le fiancé de sa maîtresse devant 
la case du petit-blanc et, par derrière, le tue d'un 
coup de feu. Au bruit, le petit-blanc accourt et Job 
le fusille à bout portant; puis il court raconter à 



2l6 LEGONTE DE LISLE 

M. de Villefranche que, dans une crise de jalousie, 
le petit blanc a assassiné M. de Gaucourt, et, dé- 
sespérant lui-même d'obtenir après son crime la 
main de M^^^ Marcie, a préféré s'exécuter sur le 
cadavre de son rival. Vieil esclave qu'on admire 
pour sa fidélité, il reste auprès de Marcie vieillie et 
désenchantée, et ce n'est qu'au lit de mort qu'il lui 
avoue avoir tué les deux blancs parce qu'ils l'ai- 
maient « trop tous les deux ». Ainsi, l'état de ser- 
vitude, en rabaissant au-dessous du sentiment 
qu'ils ont d'eux-même des êtres d'un tempérament 
violent et fidèle, finit par fermenter en eux des 
rêves maladifs, une sorte de mysticité criminelle 
qu'aurait ig-norée une sauvagerie indépendante. 



Pour se rendre assez compte de l'importancejiu 
rôle de Leconte_de Lisle en 1 848, il faut se rappeler 
que, malgré l'éloquence des rapports de Schœlcher 
et d'innombrables pétitions des départements, l'es- 
clavage, aboli depuis i835 aux colonies anglaises, 
subsiste dans celles'de-iîjcaiiçe.^ Même, inquiets de 
réformes partielles, les propriétaires envoient à 
Paris des avocats pour défendre activement l'ancien 
régime colonial. Sur ce i848 éclate. Le 28 févTier, 
les délégués des Antilles et de la Réunion adhèrent 
à la République et promettent leur concours pour 
l'émancipation. Mais les avocats ne comprennent 
point que leur rôle est fini et vont, au sein de la 
commission, jusqu'à mettre en doute la compétence 
du gouvernement provisoire (12 mars). Les jour- 



naiix les attaquent et raillent : l'opinion courante 
est que les colonies sont uniquement habitées par 
des nobles et des bourgeois cupides, ennemis achar- 
nés de la République; et c'est pourquoi des fils de 
familles créoles résidant à Paris s'agitent, voulant 
affirmer en face de cette sénile représentation des 
colonies les idées libérales d'une jeunesse fervente 
de l'abolilion. Leconte de Lisle convoque les com- 
patriotes qu'une haine de l'esclavage égale à la 
sienne pourrait animer. On se réunit rue de Gre- 
nelle, sous la présidence d'Henri de Guigné, plus 
tard maire de Saigon et directeur de Moniteur créole, 
A côté de lui, Leconte de Lisle prend la parole (i). 
Il fait ressortir qu'à la Réunion même (2) l'opi- 
nion est préparée : une jeunesse ardemment démo- 
cratique y représente et défend les idées nouvelles; 
il dit la population déjà en grande partie favorable 
à la suppression de l'esclavage et la honte de voir 
persister dans une colonie française un régime dis- 
paru des autres pays. Il rédige une lettre d'adhé- 
sion au Gouvernement provisoire que signent les 
assistants. Et l'on se rend en bande à Thôtel-de- 
ville. On y entre : Vinson et Leconte de Lisle se 
détachent pour présenter la requête des créoles. 



(i) M. de Mahy assistait à la réunion. Sur cette question d'escla- 
vage, cf. .son Discours à l'Inauguration de la statue de F. Arago 
et l Esclavage à la liéunion, de Benjamin Laroche (1849). 

(9) Il s'y était dessiné un mouvement socialiste assez important. 
Des hommes de n'elle valeur, le D"" Hcilhac, Barfjuissau, Legras, 
Cotteret, etc., — auxquels d'ailleurs Laverdan a consacré une no- 
tice dans la Démocratie pacifique, — initiaient aux questions sociales 
dans le Moniteur Colonial et le Courrier Républicain de Saint- 
Paul. 

14 



2l8 LECONTE DE LISLE 

Aux citoyens membres du Gouvernement provi- 
soire (i) : 

« Citoyens, 

« Les soussignés, jeunes créoles de l'île de la Réunion 
« présents à Paris, viennent porter leur adhésion com- 
«plète, sans arrière-pensée, au Gouvernement de la Ré- 
« publique. 

« Nous acceptons la République dans toutes ses con- 
« séquences. 

(( L'abolition de l'esclavage est décrétée, et nul Fran- 
ce çais n'applaudit plus énerg-iquement que nous, jeunes 
« créoles de l'île de la Réunion, à ce grand acte de jus- 
ce tice et de fraternité que nous avons toujours devancé 
« de nos vœux. 

(( Nous tenons pour insensés et ennemis de leur pays 
« ceux qui oseraient opposer une résistance coupable au 
(( décret libérateur du Gouvernement provisoire. 

(( Que nos frères de France ne suspectent pas notre 
(( bonne foi! Qu'ils songent combien il serait injuste de 
« faire peser sur nous la responsabilité d'une iniquité 
(( séculaire dont nous n'avons point accepté l'héritage. 

« Nous sommes les enfants du présent ; nous nous 
(( constituons ici les représentants de l'idée nouvelle dans 
« les colonies, et, à ce titre, nous nous présentons devant 
« vous dans l'espoir que vous nous permettrez de nous 
(( associer au grand mouvement que la France vient 
(( d'imprimer au monde entier. » 

A. Lacaussade, Lépervanche, G. Vinson, Dubourg, 
Gaillande, Leconte de Liste, Martin, Boursault, Barba- 
roux, Simon, G. Toulorge, G. Dédier, A. Reilhac, Sully 
Brunet, B. Houarau, Lecoutour, P. Deheaulme, G. La- 

(i) Voici cette adresse que des biographes ont généralement qua- 
lifiée de «lettre éloquente ». Elle est indiscutablement de Leconte de 
Lisle, ainsi que le rapportent les souvenirs. Les signataires ont sup- 
primé leurs particules nobiliaires. 



i848 219 

prade, D. Laprade, Deville, Lejeune, Loupy, Amelin, 
Potier, R. Royer. 

Toute la fortune de la famille de Leconte de 
Lisle consistait autrefois en terres que mettait en 
valeur le travail des esclaves. Son père en avait 
aliéné la plus grande partie, mais il avait acquis un 
assez imposant nombre de noirs qu'il louait aux 
voisins; il en avait même dressé quelques-uns, et 
certains ouvriers habiles ou contre-maîtres expéri- 
mentés se vendaient, paraît-il, jusqu'à une dizaine 
de mille francs. L'abolition de l'esclavage devait 
ruiner ce père qui, depuis si longtemps, attend 
impatiemment le moment où il pourra regagner la 
France après fortune faite (1), qui regarde la colo- 
nie comme une prison, qui maintenant va s'y voir 
indéfiniment retenu. L'initiative libératrice de Le- 
conte lui devait valoir la colère paternelle avec les 
représailles ; mais l'idée domine toujours les con- 
tingences égoïstes. Au 27 avril, le Gouvernement 
provisoire décrète que l'esclavage sera entièrement 
aboli deux mois après promulgation. 

Le commissaire delà République, SardaGarriga, 
est à cet effet envoyé à la Réunion. Sans trahir son 
mandat, comme il lui fut plus tard si injustement 
reproché, il use d'une délicate politique de conci- 
liation qui veut ménager ensemble les intérêts des 
deux populations blanche et noire. Pour que les 
colons ne soient points par une brusque privation 

(i) Voir les IcUres de 1887 publiées par M. Tiercciin. — il avait 
des revenus assez considérables, dit M. Ch. Bellier-Dumaine, puis- 
qu'en 1887 il faisait à une seule maison du Havre un envoi de 
100.000 livres de sucre. 



LEGONTE DE LISLE 



de rindispensable main-d'œuvre, complètement et 
brutalement ruinés, et qu'en même temps les escla- 
ves prisés par la liberté nouvelle n'éprouvent la 
misère du vagabondage, il rend le travail obliga- 
toire par une mesure analogue à celle que, dans 
des conditions analogues, appliquait récemment le 
général Galliéni à Madagascar. Gagnée par la dou- 
ceur de son apostolat, la population noire obéit en 
un empressement spontané aux ordres du a père ». 
Par une modération comme on n'en connut d'autre 
exemple qu'au début de la Révolution en France, 
elle va jusqu'à comprendre que l'indemnité pro- 
mise aux colons ne leur étant pas encore payée, 
elle doit continuer de travailler à un prix très mo- 
deste (i) et elle attend souvent avec patience la 
rémunération. Au moment où Sarda Garriga est 
rappelé, au mois de mai i85o, la colonie est tran- 
quille, règne le travail, et les propriétaires, plus 
que de la résignation, offrent l'apparence d'une 
sûreté confiante. Aussi bien, il est donc faux de 
dire avec un biographe de Leconte de Lisle que, 
(( préparés par l'excès de servitude aux entraîne- 
ments de la paresse et de la dégradation, les noirs 
refusèrent le travail libre, que la disparition subite 
de la main-d'œuvre rendit précaires les anciennes 
exploitations (2) ». 

L'administration, ensemble supérieurement dé- 
mocratique et sagement opportuniste de Sarda Gar- 
riga préserva l'île Bourbon des troubles qui, lon- 
guement, agitèrent les colonies d'Occident. Sans 

(1) Le salaire est de 5 à lo fr. par mois. 

(2) Çalmettes. 



l848 221 

doute, la plupart des propriétaires furent ruinés, 
mais déjà une excessive prodig-alité avait dilapidé 
leur fortune ; dans Thahitude du commandement, 
lesénerg-ies s'élaientamollies et la concurrence avec 
les anciens sujets, transformables en petits plan- 
leurs, allait exiger des forces nouvelles; Tentête- 
ment dicta les mesures de la plus folle imprévoyance ; 
ceux qui avaient été les maîtres ne voulaient pas 
reprendre comme ouvriers libres leurs anciens 
esclaves ; la plupart préférèrent encore la main- 
d'œuvre indienne, infiniment plus coûteuse, mais 
dont se chargeait l'agent de change. Des spécula- 
tours abusèrent de l'inquiétude et de la surexcita- 
tation des esprits; les nouvelles les plus diverses 
ébranlèrent la confiance ; beaucoup de propriétaires, 
habilement persuadés qu'aucune promesse d'indem- 
nité ne serait effective, vendirent pour des sommes 
dérisoires leurs droits surleurs esclaves, et la colère 
des dupés se reporta sur les signataires de l'adresse 
au Gouvernement, « assassins de leur patrie ». 
'M. Leconte de Lisle supprima à son fils la pension 
qu'il lui faisait et rompit toute relation avec lui (i). 
Sans place, sevré de pension, c'est à la misère que 
le voici jeté. Les premiers rayons de la liberté éclai- 
rent sa détresse. Ce devait être longtemps les jours 
d'infortune amère, non pour le corps de si peu con- 
tent, mais pour le cœur impuissant à réconforter 



(i) « Leconte de Lisic, écrit M™« Dornis, dont le Icmoiffnaîfe a de 
l'importance, rédigea la requête des créoles. Entraînes par son 
exemple, beaucoup signèrent avec lui qui désavouèrent plus tard 
leur adhésion... Ses parents conçurent contre lui une profonde 
rancune... Du jour au lendemain on lui relire tout subside ; il se fît 
répétiteur de latin et de grec et traducteur. » 



LECONTE DE LISLE 



des êtres chers. Lui personnellement était si peu sen- 
sible aux jouissances de la vie bourgeoise : un repas 
par jour, quelques livres et dix sous de tabac, c'était 
assez. Mais après la mort de son père il recueillit 
sa mère, ses sœurs, son frère dont la mauvaise 
administration avait parfait la ruine commune. Il 
connut l'ennui des démarches nécessaires à placer 
ses neveux et adopta sa nièce. 



Mars-avril i848. — Les élections à la Consti- 
tuante sont prochaines et il importe d'assurer une 
représentation sincèrement et profondément répu- 
blicaine. Paris donnera l'exemple du civisme, mais 
la province ne laisse pas d'inquiéter. On éprouve 
alors comme matériellement Téloig'nement dans 
lequel le système d'excessive centralisation tient la 
province. — Il ne faut pas que la province, — la 
majorité ! — abolisse au moment critique l'œuvre 
péniblement élaborée de la capitale, compromette 
à jamais Tavenir de la République. Le Club des 
Clubs à cet effet concentre deux cents des innom- 
brables clubs parisiens ; les forces se groupent et 
se scrutent; il est urgent de choisir parmi les clubs 
des délégués qui iront, forts et fiers de la foi répu- 
blicaine échauffée et purifiée au foyer intellectuel, 
instruire, éclairer la Province. Les clubs ont été 
les conciles démocratiques où les discussions théo- 
riques, poursuivies en commun, trempaient et 
confirmaient les lois. Ils ont fait leur œuvre. Le 
moment est venu où les individualités éparses aux 



i848 223 

différents points de la patrie doivent se trouver 
seules face à face avec l'action toute d'initiative per- 
sonnelle. Leconte de Lisle est un de ces délégués. 

Il faisait partie du comité du Club central répu- 
blicain siégeant au Palais-National, fondé en mars 
1848 et ayant pour président Romain (i). Ce club 
avait d'abord voulu centraliser Faction de tous les 
clubs démocratiques. N'y ayant pu réussir, il prit 
à la fin le parti de s'affilier à la Société des Droits 
de l'homme. Ses délégués dans les département 
furent les citoyens Delisle, homme de lettres, rui 
du Pot-de-Fer, 2, envoyé à Saint-Brieuc et à Sau- 
\ enoy : Jobbé-Duval, artiste peintre, rue du Cher- 
che-Midi, 76; Rouvière, négociant, rue de Bondy, 
i3 ; Dozon, étudiant en droit. 

« Le Comité révolutionnaire avait adopté comme 
exposé de ses principes la Déclaration des Droits 
de l'Homme présentée à la Convention par Maxi- 
milieu Robespierre, » (Lucas), et l'on peut se rap- 
peler à ce propos combien était vivace le culte 
robespierriste de Leconte de Lisle, le fanatisme, 
(lisaient même ses amis. — Leconte de Lisle reçoit 
comme délégué des instructions précises qu'a rédk. 
gées Laugier, neveu d'Arago. 11 doit « bien se 
pénétrer de cette idée que son caractère de mission- 
naire officieux du républicanisme ne doit pas être 
connu ; il est censé voyager pour ses propres affai- 

(1) A. Lucas, Clubs et clubisles, p. 54. On trouve ;"i une Jiutre 
pag'c de l'ouvraçe « Unique et précieuse source », sons le nnîme 
titre, « Républicain (Comité central), rue N.-D.-des-Vicloîres, 5, 
fondé en mars i848, président : Baudiu ; vice-président, Aristide 
Graramont. Républicain modéré «.Mêmes délégués dans les dépar- 
tf^ments. 



224 LECONTE DE LISLE 

res, ou pour visiter ses amis, ses parents, ou 
même pour son plaisir et non dans un but politi- 
que avoué, ostensible. Toutefois il se mettra en 
relation avec les autorités locales, s'il y a lieu de 
leur offrir son concours. Après avoir provoqué les 
renseig-nements les plus précis et de toute nature 
sur l'esprit des populations, sur leurs tendances, il 
stimulera les tièdes, il soutiendra et secondera les 
ardents, il surveillera les réactionnaires patients et 
occultes. Qu'il « se garde, dans une propension 
trop commune, de céder à un semblant d'autorité 
qu'il aurait à exercer en quelque occasion que ce 
soit, car il n'a que la puissance de la conviction ; 
c'est la seule qu'il laissera pressentir, car l'assen- 
timent donné par le Gouvernement à la mission 
qui lui est confiée ne lui défère aucune fonction ; 
il est plus, il ne relève que du républicanisme ; 
l'apôtre ne commande pas, il prêche, il persuade ». 
Il n'est « ni agent avoué, ni secret du Gouverne- 
ment, il est revêtu d'un caractère d'envoyé des 
ateliers et des corporations, caractère officieux ; il 
n'est pas salarié et conserve son caractère de spon- 
tanéité patriotique... Il s'abouchera avec des per- 
sonnes influentes républicaines ; si, au contraire, 
ces influences sont hostiles, il les minera par une 
tactique habile, en exploitant leurs actes, en com- 
mentant leur biog-raphie politique, en dévoilant 
leurs tendances rétrogrades ». « Ne pas perdre une 
minute, créer des clubs, associer les électeurs, unir 
les républicains, >faire pénétrer le républicanisme 
par tous les pores^),... « ménager son pécule pour 
ne pas s'exposer à manquer de moyens de trans- 



i848 225 

port, d'action, mis à sa disposition »,... « adresser 
chaque jour à la Commission du Comité Révolu- 
tionnaire un rapport détaillé sur l'état de Topinion 
delà localité qu'il aura visitée, les démarches faites, 
sig-naler les obstacles rencontrés, les résultats obte- 
nus ainsi que ceux qu'il attend de sa mission. Il 
doit être précis, pas de phrases, beaucoup de 
faits. » 

Le terrain échu à Leconte de Lisle n'est pas des 
meilleurs : plus qu'aucune autre région de France, 
on peut craindre que la Bretagne ne se soit laissé 
impressionner, devant la brusque révolution de 48, 
par les souvenirs de 1793 : l'ancienne ténacité 
irraisonnée subsiste et la masse n'est guère plus 
éclairée qu'en 1789. Pourquoi Leconte de Lisle s'of- 
frit-il à être le délégué du Gouvernement provi- 
soire? Parce que, sans doute, il ne s'apparaissait 
pas à lui-même comme le républicain seulement 
fervent d'inspiration, de rêves généreux, répugnant 
naturellement à toute action, qu'on s'est appliqué 
à faire de lui ; parce que ses articles de la Démo- 
cratie pacifique n'étaient pas de la simple littéra- 
ture, dans laquelle ne gronde l'accent d^aucune sin- 
cérité. Le moment critique depuis longtemps prévu 
était venu. Il avait demandé l'action (i) : énergi- 
que et véhément, il avait besoin d'agir, avec vigueur 
et précision: il crut pouvoir le faire ; il le voulut. 

Il se dirigea vers la Bretagne qu'il connaissait 

(i) « Avec quelle joie, écrivait-il en i840,je descendrai de la calme 
contemplation des choses pour prendre ma part du combat et voir 
de quelle couleur est le sang des lâches et des brutes. Les temps 
approchent à grands pas et plus ils avancent, plus je sens que je suis 
l'enfant de la Convention et que l'œuvre de mort n'a pas été finie. » 

14. 



220 LKCONTE DE LISLE 

assez bien, l'ayant parcourue quand, vendues les 
correctes mises commandées par l'oncle (i), il en 
employait Tardent à de longues et fantasques excur- 
sions, bâton en mains, par les champs et par les 
grèves de la Basse Bretagne, avec son ami Ville- 
branche comme plus tard avec Th. Rousseau : nuits 
en les hospitalières granges paysannes, romanes- 
ques aventures de périls au caprice de la mer au 
Mont Saint-Michel, — et aux rivières les pêches 
pittoresques pour les repas simples, à la Jean-Jac- 
ques. De beaucoup c'est la religion de France qu'il 
connaît le mieux, puisque sa jeunesse s'y est écou- 
lée ; c'est le pays dont il a également une sorte de 
magnétique intuition, étant la terre originale. Il la 
choisit donc, et il ne faut voir que son ardent besoin 
de s'affirmer aux heures de lutte active autrement 
que par la propagande spirituelle. Il n'y a pas un 
mois, il suscitait le mouvement anti-esclavagiste de 
la jeunesse créole. Le besoin de l'action le saisit 
et l'emporte (2). 

Il revoit Dinan. Il y a 10 ans il y débarquait; la 
province stagnait, et la France — universellement 
provinciale — stagnait, molle et indolente, sous la 
lâcheté du gouvernement de Louis-Philippe ; son 
cœur attendait quand même l'avènement de la Ré- 
publique. La voici apparue frémissante qu'il faut 
retenir et fermement fixer. Les espérances ne men- 
taient point : l'âme se soulève de confiance, l'en- 

(i) C'est du moins ce qu'affirmait M. Louis Leconte à des parents. 

{ti) L'ironie, dépensée par un de ses biographes à propos de sa 
mission en Bretagne, est plus que déplacée. Elle vient d'ailleurs de 
ce que Leconte deLisle était très convaincu et très actif: la raillerie 
jappe toujours à l'enthousiasme. 



i848 227 

thousiasme redresse l'être. Car le Dieu que cher- 
chait l'homme anç^oissé {la Recherche de Dieu), le 
Dieu s'est annoncé. 

Dinan s'émancipe à peine de l'administration de 
son oncle, M. Louis Leconte ; maire depuis 1887, 
décoré chevalier de la Légion d'honneur en i845, 
il a donné sa démission en 1847. 'Mais ^^^ créations 
ne laissent pas d'entretenir par toute la ville le sou- 
venir « d'un homme d^initiative qui apporta à la 
Mairie les ressources d'une intelligence distinguée 
et la sagacité que réclame l'administration d'une 
importante cité (i) ». L'hôtel-de ville, entièrement 
dégagé et paré, le petit monument élevé à Duclos- 
Pinot au rond-point des Fossés, le Musée public 
fondé et heureusement enrichi, le presbytère de 
Saint-Sauveur, la salle d'asile de l'Enfance, le col- 
lège Emmanuel logé en les bâtiments de la Victoire, 
sont à jamais, entre autres legs, les marques de sa 
main pieuse, consciencieuse et intelligente : on peut 
encore nommer les rues qui lui durent d'être pavées. 
Quand Leconte de Lisle arrive à Dinan, la mémoire 
de son oncle jouit donc de la plus reconnaissante 
faveur, encore que de neuves et plus frétillantes 
sympathies s'apprêtent à entourer le nouveau 
maire, M. Joseph Lesage, qui doit, au fond des pro- 
ches événements, se montrer digne de son poste et 
de la population qu'il représente. 

Leconte de Lisle se plaint, aussitôt arrivé, « de 
la stupide position dans laquelle l'ont jeté ces têtes 
vides du club révolutionnaire. Bien fin qui me rat- 

(1) Joseph Lesage, Coap cTœU rétrospectif sur la ville de Dinan. 



228 



LECONTE DE LISLE 



trapera à me faire le délégué de brutes sembla- 
bles (i) ». Il est immobilisé. Le i3 avril arrivent à 
Dinan le commissaire de la République pour le 
département des Gôtes-du-Nord, et M. Rocher, 
commissaire général des cinq départements de Bre- 
tagne. M. le maire illustre l'entrée des fonction- 
naires d'un discours de savante modération, et le 
1 4 c'est la cérémonie qu'immortalisa l'historien de 
Bouvard et Pécuchet, la plantation du Chêne de la 
Liberté : sur la place Du Guesclin, au milieu d'une 
foule pressée, l'arbre symbolique s'arbore solen- 
nellement. L'un des vénérables pasteurs de l'endroit 
prononce un « excellent discours sur la vraie li- 
berté, l'égalité et la fraternité »; le clergé, la Garde 
nationale, les pompiers et toutes les autorités sont 
en présence (2). L'odieux comique des simagrées 
officielles, amplifié par le masque de routine de la 
vieille province, dut frapper autant que Flaubert le 
démocrate affiné du plus ironiste des grotesqueries 
humaines. La glorification de la République par 
un membre du clergé, en cette province de France 
noircie par le cléricalisme, dut lui être un singulier 
symbole, le bourgeoisisme du milieu achevant de 
solenniser la fête patriotique de tristes attitudes 
et de cérémonial d'enterrement : ses lettres le mon- 
trent irrité, stupéfait et sarcastique. 

Cependant il ne se découragea point, malgré que 
les prochaines élections ne lui promissent depuis 
longtemps rien de bon. Ses efforts s'épuisèrent à 
l'hostile inertie du milieu. Assurément — des let- 

(i) Lettre à Ménard : 6 avril 1848. 
{2) Lesage, id. 



i848 229 

très et des souvenirs l'attestent — , il connut alors 
le contact de la masse, la sentit, et la pénétra ; il 
connut Ténervante douleur de ne pouvoir conduire 
autrui dans le plus sûr «chemin du Bonheur», Fa- 
mère saveur de s'en voir incompris et maltraité, le 
vertige de l'unité ardente d'intelligence et de foi 
devant la majorité brute et sombre de la foule 
entêtée. Il éprouva tout cela, livré à lui-même, sevré 
des relations avec Paris et, faute d'argent grâce au 
Club des Clubs ^ claquemuré dans une ville noirâtre, 
mesquine et réactionnaire. Des propriétaires, des 
maires et des ex-députés furent élus : représenta- 
tion nullementsocialiste, pas même républicaine ( i). 

Dinan, 3o avril i848. 
Mon cher ami, 

Le citoyen Maron a du recevoir uae de mes lettres il 
va 10 jours au moins ; ne vous l'a-t-il pas montrée, 
comme je lui recommandais ? Je me suis éreinté ici sans 
autre résultat que la fondation d'un Club républicain 
démocratique à Dinan; et peut-être suis-je un des plus 
heureux parmi tous les délégués du Club révolution- 
naire. Jacquemart est à Ploërmel dans la même situa- 
tion. 

Que le grand diable d'enfer emporte les sales popu- 
lations de la province ! Vous vous figurerez à grand' 



(i) Il convient de ne pas citer ici, même pour les relever, les 
expressions de M. Calmetles dans les pajçes où il conte cet insuccès 
politique : la lettre suivante donne l'atmosphère de ces journées avec 
le sentiment exact de l'efFort, très dur, de Leconte de Lisle. M. Bar- 
rés a écrit du volume de M. Galmcttes : « Volume très renseigné, 
mais bien fâcheux par sa complaisance à recueillir des anecdotes 
salissantes — les anecdoctes ne nous renseignent que sur celui qui les 
raconte. » Très renseigné, mais très mal renseigna'. 



aSo LECONTE DE LISLE 

peine l'état d'abrutissement, d'ig-norance et de stupidité 
naturelle de cette malheureuse Bretagne. . . 

J'ai écrit à de Flotte. Vojez-le donc et priez-le d'ai- 
guillonner ce sacré club de tonnerre de Dieu I 

Vous rejoignez, dites-vous, votre régiment. Qu'avez- 
vous et quelle mouche vous pique ? Payez donc, si pos- 
sible, un remplaçant et restez à Paris. Tout est peut-être 
à recommencer. Il est clair comme le jour qu'on veut 
nous escamoter la Révolution. L'Assemblée sera compo- 
sée de bourgeois et de royalistes. Elle votera de belles 
et bonnes lois réactionnaires, laissera l'ordre social et 
politique existant sous Louis-Philippe subsister indéfini- 
ment et, qui sait ? nous imposera bientôt une autre 
royauté. Eh bien ! on en verra de rudes. Je ne désespère 
pas pour mon compte d'aller crever au Mont-Saint- 
Michel. 

Que l'humanité est une sale et dégoûtante engeance! 
Que le peuple est stupide! C'est une éternelle race d'es- 
claves qui ne peut vivre sans bât et sans joug. Aussi ne 
sera-ce pas pour lui que nous combattrons encore, mais 
pour notre idéal sacré. Qu'il crève donc de faim et de 
froid, ce peuple facile à tromper, qui va bientôt se met- 
tre à massacrer ses vrais amis ! 

Voici que la réaction m'a rendu communiste en- 
ragé. 

Tout cela n'empêche pas, mon ami, que je ne vive 
toujours sur les hauteurs intellectuelles dans le calme, 
dans la contemplation sereine des formes divines. Il se 
fait un grand tumulte dans les bas-fonds de mon cer- 
veau mais la partie supérieure ne sait rien des choses 
contingentes. 

Le peuple français a grand besoin d'un petit comité 
de salut public qui lejprcë} comme disait cet autre au 
club Blanqui, d'après M™« de Staël, à faire un mariage 
d'inclination avec la République. 



i848 23 I 

Le coup d'œil est, sinon froid, net et incisif ; 
Leconte de Lisle a vu de suite que la Révolution va 
être « escamotée » et parfaitement déterminé les 
causes de la réaction : la nation fut de tout temps 
trop aveuglément abandonnée à son ignorance, à 
ses préjugés, à son naturel penchant d'analogies 
et de généralisations élémentaires et inébranlables; 
et particulièrement la population bretonne opposa 
une inertie toute désespérante: ce que, observateur 
tout désintéressé, Renan, natif de ce même dépar- 
tement des Côtes-du-Nord, écrit en 1849 ^® ^^ 
population locale : 

Vous n'imagineriez jamais l'état de ce pays, et je ne 
saurais vous le peindre, car les catégories y sont radica- 
lement différentes de celles que nous avons habituelle- 
ment sous les yeux. Est-on légitimiste? Non. La portion 
de la population qui est attachée à la branche aînée ne 
forme pas un quart, un cinquième. Est-on orléaniste? 
pas davantage. On rej^i-rette Louis-Philippe, voilà tout. 
Est-on bonapartiste? On n'y pense pas. Et avec tout cela 
les candidats légitimistes ont passé avec 5o.ooo voix de 
majorité. L'évêque fait la liste avec ses curés de canton, 
on la prêche au prône, les bourgeois l'acceptent, et elle 
passe sans opposition. Hélas 1 cela ne s'explique que 
trop bien, et je n'ai jamais mieux compris que la nul- 
lité intellectuelle et administrative des provinces est le 
plus grand obstacle au progrès des idées modernes... 
Quant au socialisme, le croiriez-vous? Il n'existe ni 
amour ni haine, car il est absolument inconnu : le nom 
même ne révèle aucune idée, et quant au peuple, je ne 
sais même si on trouve chez lui l'aspiration vague à un 
état meilleur. Il est vrai que ce pays est peut-être celui 
de France où il y a le moins de misère : mais la position 



232 LECONTE DE LISLE 

du peuple serait cent fois pire qu'il l'accepterait comme 
la fatalité ; sans s'en prendre à personne, ni sans song-er 
qu'il y a un remède possible... Ce qui manque radica- 
lement à ce pays (et j'ai pu m'assurer que ce mouvement 
s'applique à tout l'Ouest), c'est l'initiative, l'éveil. La vie 
s'y passe dans la somnolence et on ne s'indigne que con- 
tre ceux qui viennent troubler ce nonchalant repos. 

C'est ce terrain très dur sous une molle couche 
superficielle, que Leconte de Lisle dut travailler 
et son effort se brisa. Il dut fuir la foule décidée à 
quelque acte de brutalité. Un soir, qu'il avait dit 
la vanité de ses religions, la foule voulut le lapi- 
der. Il dut se dérober, sauter par les fenêtres et ne 
put même échapper à tout dang-er que grâce au 
sous-préfet Janvier de la Motte, qui favorisa son 
départ (i). 

On ne sait s'il a pris part aux journées de Février. 
Mais on ne doit rien conclure de ce que le silence 
et l'ombre nous voilent sa conduite en ces grandes 
heures. La lumière qui éclaire pour ceux de l'ave- 
nir de telles journées n'agit que comme les feux 
tournants d'un phare : la distribution en est tout 
arbitraire et fortuite. Celui-ci, passant d'une minute, 
se trouve illuminé d'une lueur d'apothéose, à 
jamais dramatisé en un héroïque décor, qui ne fut 
souvent des plus ardents ni fermement convaincus, 
tandis que non loin, en des parties où la lueur ne 
se projette pas, se battent obstinément des êtres 
qui agissent sous l'impulsion d'une foi assurée. 
Ainsi, au carrefour de Buci, le 24 février au soir, 

(i) D'après des parents eux-mêmes renseignés par M. Louis Le- 
conte et M. de Heredia. 



i848 233 

au milieu d'une foule qui venait de piller une bou- 
tique d'armurier, se distingua un homme qui criait 
beaucoup et ne voulait rien entendre aux voix pru- 
dentes de ses amis. Il portait une arme neuve, 
vierge de tout usage, et s'écriait : « Je viens de 
faire le coup de fusil I » Il répétait encore exalté : 
(( Il faut aller fusiller le général Auspick ! » C'était 
Baudelaire. 

Touchant les journées de Juin, on a seulement 
écrit que Leconte de Lisle se présenta aux barri- 
cades avec Louis Ménard et que tous deux se con- 
tentèrent de porter aux insurgés la formule du 
coton-poudre. On trouva qu'à ce leur rôle s'était 
singulièrement « borné », et Ton montra les deux 
amis rentrant « chacun chez soi » après le dilet- 
tantisme d'une errance sceptique de barricade en 
barricade. Or encore, en ces mêmes journées (i), 
après la reddition du faubourg Saint-Antoine, on 
rencontra, compagnon d'insurrection de Pierre 
Dupont, un citoyen nerveux, excité, fébrile : Bau- 
delaire pérorait, déclamait, se démenait vers le 
martyre. « On vient d'arrêter de Flotte, criait-il, 
est-ce parce que ses mains sentaient la poudre? 
Sentez les miennes (2). » Suivaient des fusées socia- 

(i) Nous ne pouvons ici que rapporter les mots de M. Calmettes. 
Qui a-t-il inlerroçfé? Mystère... M. de Heredia dit que Leconte de 
Lisle faillit cire tué en compagnie de Poulet-Malassis. Les autres 
amis de Leconte ne savent rien de précis. M"»" Dornis : « On le vit 
sur les barricades en compagnie de t'aul de Flotte. Les deux amis 
apportaient de la poudre aux insurges. Ils se battirent. Un jour 
Leconte de Lisle fut arrêté et fouillé (dans une ruelle du faubourg 



ermainj; u avait de la poudre dans les pocnes, on le mu en 
prison. Pendant 48 heures, « les plus longues de ma vie — disait- 
il, — je demeurai sous les verrous : cependant comme on m'avait 
laissé mes livres, ie continuai de traduire Homère. ■ 
le rec 



234 LECONTE DE LISLE 

listes, l'apothéose de la banqueroute sociale. C'était 
la deuxième fois que ses attitudes saillaient de 
Tombre commune d'une action immenseel confuse, 
le publiaient fanatique exalté par l'action jusqu'au 
rêve du martyre. 

La postérité qui aime singulièrement à rapprocher, 
pour des comparaisons, les idées et les vies, et qui, 
par une fausse classification universitaire, les a 
déjà confondues dans un même vague groupement 
de « théoriciens de l'art pour l'art », cherchera en 
cela matière à quelque parallèle entre Leconte de 
Liste et Baudelaire. Baudelaire n'a été républicain 
que par crises, son dandysme se plut au décor 
humanitaire des blouses d'ouvriers (i) ; ce fut un 
brusque feu de paille — en i846 il était nettement 
anti-républicain; dès 1862 il n'y a plus de place 
pour la politique dans sa vie intellectuelle, et il ana- 
lysait ses émotions de 1848 à la façon de quelques 
jours d'ivrognerie. « Mon ivresse de i848 : de 
quelle nature était cette ivresse ? Goût de la ven- 
geance, plaisir naturel de la démolition. Ivresse 
littéraire, souvenirs de lectures. Les horreurs de 
juin : folie du peuple et folie de la bourgeoisie, 
amour naturel du crime ! » Leconte deLisle, répu- 
blicain depuis son enfance, ne fut jamais suscep- 
tible d'écrire: « i848 ne fut amusant que parce que 
chacun y faisait des utopies comme château en 
Espagne », ni d'affirmer : « Etre un homme utile 
m'a paru toujours quelque chose de bien hideux. » 

De vrai, il n'y eut jamais plus frappant contraste 

(i) Voir son portrait au frontispice des Fleurs du mal. 



i848 235 

— et qui nécessite qu'on y insiste — frappant et 
révélateur. Baudelaire, nature généreuse, mais 
inconstante, était essentiellement artificiel. Il n'a 
jamais été consciencieux que commeartiste, encore 
est-ce parce que l'art n'était pour lui qu'une somme 
d'artifices. Leconte de Lisle est avant tout naturel. 
Baudelaire goûte la civilisation décadente, fardée 
et cosmétiquée, les aristocraties en décomposition, 
les femmes maquillées et leurs manières simies- 
ques ; Leconte de Lisle rêve la jeune Humanité de_ 
la préhistoire, une robuste démocratie et la beauté 
naïve des vierges pures^Baudelaire ne sera répu- 
blicain qu'un jour de bruit, de fumée etde poudre* 
Leconte de Lisle profondément et avec constance^ 



1848 lui fut un symbole et un enseignement. La 
révolution échouait malgré l'énergiedes convictions. 
Pourquoi l'amélioration sociale était-elle indéfini- 
ment ajournée ? La masse était brute, inerte ; l'in- 
telligence n'éclairait point le courage ; la foule 
n'était pas soulevée et tendue en élans méthodiques 
et conscients. Pas assez impulsive pour se livrer 
sans crainte à son instinct, pas assez intelligente 
pour seconder, servir les chefs; elle manquait de 
souplesse et de finesse autant que de «spontanéité» ; 
elle n'avait pas le sens d'harmonieuse adaptation. 
L'effort calculé du dirigeant s'émoussait, voire 
s'anéantissait dans la confusion aveugle de son 
concours, souvent même elle ne discernait pas le 
geste qui la conviait et la guidait. Il fallait désor- 



M 



I.ECONTE DE LISl.E 



mais avant toute chose élaborer, modeler une cons- 
cience nationale délibérément républicaine. 

Gela, il l'éprouva très nettement et par riiitelli- 
g-ence politique des temps, car l'un des grands hom- 
mes d'action de i848 sentit au même moment exac- 
tement les mêmes choses: Blanqui distingua que 
l'action qui désormais s'affirmait immédiatement 
nécessaire était l'instruction de la masse. 

D'ailleurs Leconte de Lisle ne vit pas moins net- 
tement que la masse ne fut pas seule fautive en 
i848. Certes, elle ne sut point servir les dirigeants, 
mais aussi les dirigeants ne surent point la « pren- 
dre » et la tenir. Ils manquaient eux-mêmes d'in- 
telligence. Et ils n'avaient foi qu'en la seule « ac- 
tion » matérielle, dédaig-naient la science souple 
et ample, ou du moins se restreignaient à de trop 
froides, trop limitées études d'économie politique. 
Pas de variété ni de largeur dans leur culture : de 
là un esprit tranchant; « ce sont des haches », dira 
Leconte de Lisle. Lesdirig-eants ne doivent pas être 
uniquement des professionnels : ce sont les politi- 
ciens qui mènent à mal la République. 

ijjeconte de Lisle ne hait pas la politique, mais 
les politiciens.^ Sans doute, il ne mesura peut-être 
pas assez exactement le niveau intellectuel des 
hommes politiques de son temps : il ne pouvait en 
effet savoir quel perspicace raisonneur, quel génie 
rêveur était Blanqui, celui-là même en qui il person- 
nifia l'action brute, ainsi qu'il fut révélé depuis par 
Gustave Geffroy, dont la monographie est un des 
plus robustes livres du siècle. Il n'est que trop vrai, 
les chefs populaires de i848 furent en g-énéral assez 



i848 237 

médiocres, intellig-encesbornéeSjesprils dénigreurs ; 
leurs vanités se complurent à des jalousies et à des 
calomnies qui révoltaient Leconte de Lisle. Puis, 
comme Vigny, celui-ci s*indignaitde ce que le poète 
fût écarté de la république, et il en voulut à ceux 
qui prétendaient monopoliser la direction des 
affaires et gouverner sans y avoir été pi'^parés par 
l'initiation au culte fort du Beau. Aussi (§^emporte- 
t-il avec autant de véhémence contre ceux qui 
s'occupent exclusivement de politique que contre 
ceux qui, comme Proudhon, veulent tout asservir 
à leurs ihéories."^ 

Les théories sont trop circonstancielles, éphé- 
mères ; il ne faut leur subordonner les principes; il 
ne faut pas qu'elles fassent oublier la grande Evo- 
lution à quoi tout doit se rattacher, perdre le sens 
de la tradition. ' Si Leconte de Lisle est si irrité 
contre Proudhon, c'est que celui-ci n'a ni le respect 
ni le sens de la tradition républicaine, par là infi- 
niment confus et dangereux (i). 

Il) Ce sont ses lettres à Louis Ménard qui ont jeté la franche 
lumière sur sa conduite et sa pensée en i848-i85i, en ont montré la 
constance, la logicjue et la beauté, annihilant la fausse conception 
qu'on s'en était faite. Nous n'en donnons que les admirables passa- 
ges nécessaires à affirmer son caractère, à préciser ses idées, à 
sérier les faits. Mais elles méritent d'être citées tout entières, dans le 
volume de Correspondance que ses héritiers devraient éditer et qui 
contribueraient mieux qu'aucun livre de critique à le faire connaître 
du public dans sa réalité et sa noble familiarité. Notamment le ton 
badin de certaines, en allusion à de léçères aventures de ses amis, 
dénote celte p^aielé d'humeur, saine et mordante à belles dents, dont 
il ne se départit jamais au plus fort des désillusions sociales ou des 
ennuis personnels ; il y eut toujours chez lui réserve de force; l'a- 
mertume de ses poèmes est pure de tout chagrin égoïste. Dans cette 
correspondance quelques mots y sont d'une violence extrême, mais 
il ne faut pas oublier que ce sont des lettres, et écrites au plus sûr 
dos atnis, au noble et hbéral Louis Ménard, poète et socialiste, frère 
d'armes, frère d'intelligence et frère de cœur avec qui on s'épanche 



2 38 LEGONTE DE LISLE 

,.. La Montagne et le Peuple ont indignement trahi 
la République, et Proudhon avait préparé la chose de 
longue main, dans une série d'articles abrutissants où 
89 était conspué et les Pères de la Révolution journelle- 
ment insultés. Notre pauvre République n'a-t-elle pas 
été depuis 18 mois en proie constante des crétins et des 
traîtres, et n'était-ce pas à désespérer de l'intelligence 
humaine que de voir les destinées de la démocratie com- 
mises à la foi d'un misérable économiste? Aussi, qu'est- 
il arrivé? Cet homme a tellement énervé et perturbé l'es- 
prit du peuple^ il l'a tellement mis en défiance à l'égard 
des journalistes qui persévéraient dans la trois fois sainte 
tradition conventionnelle que ce peuple stupide s'est 
croisé les bras en face du hideux royalisme qui conspire 
en plein jour pour la ruine de la République et qui la 
déshonore à l'étranger par une guerre lâche et infâme 
— la campagne de Rome — violatrice de la liberté et 
de tout sens moral. 

Je ne saurais t'exprimer, mon ami, toute la rage qui 
me brûle le cœur en assistant, dans mon impuissance, 
à cet égorgement de la République qui a été le rêve 
sacré de notre vie^^ous étions tous résolus, le 1 3, avant 
cette inepte manifestation pacifique (i), qui a tout perdu, 
à racheter notre déplorable abstention de l'année dernière 
par une lutte suprême. 

Mais que veux-tu? Le Peuple a été balayé sur les 
boulevards par 4 hommes et un caporal, et le peuple 
est rentré chez lui, froid, indifférent et inerte. 
[ Je te dis que les masses sont stupides. Je ne sais plus 
ce que nous avons à faire. La contre-révolution est ins- 
tallée au pouvoir, la France est déshonorée en Europe 



comme en soi-même, pour dégager le Irop-plcin d'une confiance 
trompée. 

(i) Lettre du i5 juillet 1849. Ménard est en Belgique, proscrit, 
sans doute à la suite de son Prologue d'une Révolution. 



i848 2^9 

et nous n'avons plus de sang* dans les veines. Si j'avais 
de l'argent, j'irais au diable, je ne sais où... (je serais, 
je crois, capable, dans mon désespoir, d'épouser Inez de 
Castro ). 

.. . 11 ne te reste plus qu'à partir pour Bourbon, si tu 
es riche comme moi. Nous nous bâtirons une case dans 
les bois, et nous fumerons le calumet de paix à l'ombre 
(les nattes et des tamariniers. Nous serons heureux et 
nous aurons beaucoup d'enfants ; notre vie sera douce et 
tranquille, notre vieillesse sera honorée ; et quand l'heure 
viendra nous nous en irons ensemble dans Jupiter — 
hélas! 

Adieu, mon bonhomme, ne t'ennuie pas trop et fais 
les vers, c'est le seul moyen de vivre un peu. 

Il ne cesse de travailler. Il a dû, par défaut de 
modérantisme, interrompre sa collaboration à la 
Héforme, parce que Lamennais a jugé le premier 
ju'il ne devait pas y rester, dans un de ses « re- 
tours de catholicisme et de légitimisme ». Lamen- 
nais « ne veut pas que je blesse (i) les défenseurs 
de ces idées qui ont été les siennes;... quand on a 
été apostat deux fois, je ne vois pas pourquoi on 
ne le serait pas une troisième. Si ce vieillard atra- 
bilaire a peur de l'enfer, ce n'est pas une raison 
[)Our que je partage son épouvante (2) ». Et il no 



(i) Souligné par L. de L. 

(2) Leconte de Lisic avait profondément admire Lamennais et lui 
)nservait une estime toujours vive. La vivacité même des senti- 
inents qu'on a pour des amis fait qu'en certains moments et pour de 
passa2:ers désaccords, on se plaît à les a attraper », Ainsi Leconte 
de Lisleea celte lettre à Menard dont quelques mots très durs sur 
Lamennais ne sont visiblement que des boutades, violemment pitto- 
resques ainsi qu'il en faut pour relever le ton des lettres entre infi- 
mes. 



24o LECOXTE DE LISLE 

peut entrer à la Cité du Peuple, sûr qu'il est de 
n'y pouvoir rester deux jours. Au lieu de perdre 
son temps dans des réunions, dans d'oiseuses dis- 
cussions, il travaillle à la poésie qui est son mode 
d'activité sociale. Il n'y a point en effet qu'une seule 
façon de prendre part à la lutte des classes : com- 
poser des poèmes, relever le sens du Beau, en est 
une, la seule actuellement efficace; car s'il ne veut 
pas participer à de nouvelles tentatives révolution- 
naires, c'est qu'elles seraient « stériles » et « dévie- 
raient » ; et le devoir dejie pas disperser ses forces, 
car on s'y dévirilise, ig'il a agi en i848, s'il est 
« descendu dans le tumulte des choses passagères » 
c'est afin de « témoigner de sa sincérité, de sa foi 
et de son aptitude à vivre la vie du vulgaire », ) 

Paris, 7 septembre 1849. 

Je comprends qu'on ait foi en quelques principes su- 
périeurs, généraux, abstraits, à Taide desquels on édifie 
spéculativement un système d'idées politiques et socia- 
les... 

... Ce que je comprends moins, ce que ne puis rn'em- 
pêcher de considérer comme étant un acte capable, un 
oubli irréligieux du devoir élevé qu'il est spécialement 
donné à l'artiste de remplir, par le fait môme de l'orga- 
nisation particulière dont il est doué, c'est qu'il délaisse, 
par caprice ou par lassitude, la sphère de son développe- 
ment intellectuel, et qu'il s'absorbe volontairement en 
des préoccupations d'un ordre secondaire, préoccupa- 
tions sujettes à varier tant de fois au gré des sympa- 
thies et des antipathies individuelles, et sous l'empire 
desquelles on vient à subordonner les principes aux 
hommes et les idées aux faits. 

Comment l'artiste ne voit-il pas que tous ces hommes 



t848 241 

voués aux brutalités de l'action, aux divag'alions^a/ia/^s, 
aux rebâchai^es éternels des mesquines et pitoyables 
théories coniemporaines, ne sont pas pétris du même 
limon que le sien? Comment ne s'aperçoit-il pas que ces 
hommes paraissent s'inquiéter de la réalisation d'un idéal 
quelconque, parce qu'ils ontbeaucoup plus de sang- dans 
les veines que de matière cérébrale dans le crâne ? La 
2;Tossièreté de leurs sentiments, la platitude et la vulga- 
rité de leurs idées ne le blessent-elles point ! La langue 
qu'ils parlent est-elle semblable à la sienne ? Gomment 
peut-il vivre, lui qui était l'homme des émotions délica- 
tes, des sentiments raffinés et des conceptions lyriques, 
au milieu de ces natures abruptes, de ces esprits ébran- 
chés à coup de hache, toujours fermés à toute clarté d'un 
monde supérieur? Une loi de nécessité harmonique n'en- 
veloppe-t-elle pas et ne dirige-t-elle pas ce qui est ? les 
hommes ont été confinés par elle aux infimes échelons 
de la grande hiérarchie humaine. 

Leconte de Lisle est ëvolutionniste! Ce qui le 
choque dans les théories et les discours, c'est la 
croyance fanatique A une révolution tout acciden- 
telle et prédestinée : ne croyons pas à une heure 
I)rovidentieIle; soyons plus humbles : 

Ne me dis pas que la lutte est ouverte entre les 
deux principes moraux que nous confessions tous 
deux et les iniquités sociales de ce temps. Il y a bien 
des siècles que cette lutte est commencée et elle se per- 
pétuera jusqu'au jour où le globe s'en ira en poussière 
dans l'espace, Mais il n'est pas qu'une seule façon d'y 
prendre part. Les efforts et les modes d'efforts varient en 
raison de la diversité, et la hiérarchie des esprits et les 
grandes œuvres d'art pèsent dans la balance d'un autre 
poids que cinq cents millions d'almanachs démocratiques 

i5 



24 2 LEGONTE DE LISLE 

et sociaux. J'aime à croire — et puisse le rapprochement 
monstrueux m'être pardonné — que Tœuvre d'Homère 
comptera un peu plus dans la somme des efforts moraux 
de l'humanité que celle de Blanqui. 

En vérité, n'es-tu pas souvent pris comme moi d'une 
immense pitié, en songeant à ce misérable fracas de 
pyg-mées, à ces ambitions malsaines d'êtres inférieurs ? 
Ne t'enfonce pas dans cette atmosphère où tu ne saurais 
respirer. Je te le dis sincèrement, la plus g-rande peine 
que je pourrais éprouver serait de te voir, toi que j'aime 
et que j'estime entre tous, comme homme et comme 
poète, descendre pour toujours dans ces bas-fonds de 
notre malheureuse époque de décadence, pour y consu- 
mer en efforts stériles, en déviations déplorables, ta jeu- 
nesse et ton intelligence. La promptitude avec laquelle 
tu t'enthousiasmes pour ces hommes d'action m'inquiète. 
Vas-tu passer ta vie à rendre un culte à Blanqui, qui 
n'est ni plus ni moins qu'une sorte de hache révolution- 
naire, hache utile en son lieu, je le veux, mais hache 
enfin! Va! le jour où tu auras fait une belle œuvre d'art, 
tu auras plus prouvé ton amour de la justice et du droit, 
qu'en écrivant 20 volumes d'économie. 

Donnons notre vie pour nos idées politiques et 
sociales (i), soit; mais ne leur sacrifions pas notre intel- 
ligence^ qui est d'un prix bien autre que la vie et Ja 
mort, car c'est grâce à elle que nous secouerons sur 
cette sale terre passionnée la poussière de nos pieds pour 
monter à jamais dans les magnificences de la vie stel- 
laire. Ainsi soit-il. 



(i) Voilà par quoi il diffère des positivistes contemporains, Renan, 
Taine qui écrit seubment : « Sérieusement, mon cher, peux-tu vivre 
de la vie politique ou de ce qu'on appelle la vie réelle? Peux-tu 
aimer de toute ton âme autre chose que les choses parfaites que 
découvrent la science et la réflexion intérieure? » (Lettre de jeu- 
nesse) ; qui n'ajoute pas : « Donnons notre vie pour nos idées poli^ 
tiques et sociales. » 



i848 243 

Parce qu'il tente de ramener son ami au culte 
de la Poésie, de le détacher de l'action qui absorbe 
vainement la vie et ne peut valoir que lorsqu'on y 
apporte une âme sublimée par les hautes et pures 
conceptions, d'attacher aux politiciens une intelli- 
gence et un talent qu'il estime entre tous,/ est-il per- 
mis de dire que, désillusionné, il s'écarte des préoc- 
cupations sociales pour s'abstraire dans un dédai- 
gneux olympisme ?) Il faut plutôt se rappeler avec 
quel empressement trop unanime en i848 l'on ou- 
bliait les Lettres pour ne plus s'adonner qu'à la 
politique. Il est vrai qu'on y avait été conduit par 
les Lettres ; mais une fois pris par la poHtique, on 
n'y retournait guère. L'indifférence, l'oubli de l'art 
menaçaient de se changer aisément en mépris à la 
faveur de la platitude bourgeoise. Et vraiment 
quelle victoire eût-ce été pour le progrès ? La mé- 
diocrité avide de péroraisons démagogiques impo- 
sait le silence aux Lettres. De ce silence souffrit 
entre tous Balzac^ qui en méjugea la révolution de 
1848 (i). Il effraya Leconte de Lisle, qui devait 
encore, longtemps plus tard, déplorer la perte faite 
alors par la poésie en Lamartine, qui n'admettait 
point la vie sans art et sans beauté, qui toujours 
redouta le triomphe de la laideur et de la bêtise 
bourgeoises sur l'intelligence et la beauté. Plus que 
tout autre, le moment critique ne permettait point 
que l'Intelligence s'éparpillât, s'affaiblît et abdi- 
quât. 

De même encore, parce qu'il ne pouvait vivre 

(i) Gabriel Ferry: Balzac en 1848. R. hebdomadaire. 



244 LECONTE DE LISLE 

avec les déruocrates de Tépoque, trop exclusifs et 
vainements bruyants, faut-il conclure qu'il n'aime 
plus la Démocratie, qu'il ne croit plus en son triom- 
phe futur? Lui-même répond: et, particulièrement 
les derniers mots de sa lettre du 8 novembre sont 
une déclaration claire et catégorique. 

En vérité, je te le dis, ta te perds à plaisir, et tu fini- 
ras par prendre en haine et en mépris tes beaux vers 
parce qu'ils ne parlent ni de Barbés ni de Blanqui. Tu 
appelles Barbés, Blanqui et le reste, tes maîtres^ tes 
(/aides (i), les Confesseurs de la foi, des christs trans- 
figurés (i) ! Gomment feras-tu pour te pardonner cela 
un jour ! Mais pourquoi te blâmerais-je ? Tu dois pas- 
ser (i) par là, et toutes mes lamentations n'y feraient 
rien... 

... La Révolution s'accomplira parce que l'humanité 
contient actuellement un dog-me nouveau qui ne se ma- 
nifestera qu'après une période normale de gestation. 
L'ordre social sera anéanti par tous les moyens, parce 
qu'il est irréligieux c'est-à-dire stupide et mauvais ; 
mais pas un seul des démocrates actuels n'a le sens 
de cette transformation magnifique. Ils sont trop 
bêtes et trop ig-norants. Il m'est impossible (i) de vivre 
avec eux. Ce qui n'empêche pas, au contraire, que je 
sois très révolutionnaire (i)et irrévocablement dévoué 
à la réorg-anisation future et supérieure de la société 
européenne, c'est-à-dire à la théocratie nouvelle. . . 

Paris, 8 novembre 1849, 
La grande facilité que tu possèdes de t'assimiler les 
idées les plus hétérogènes et de te livrer aux études les 
plus opposées avec le môme goût et la môme passion ont 

(i) Souligné par L. de L. 



i848 245 

développé en toi une excessive mobilité à laquelle tu ne 
prends pas assez g'arde, car c'est d'elle que proviennent 
et ton en«çouoment subit pour tel homme et telle doc- 
trine et ton détachement tout aussi prompt de ce même 
honime et de cette même doctrine. Tu portes dans la 
science et dans l'art, comme dans la politique, cette fati- 
gue de tout effort suivi, ce désir invincible auquel tu 
obéis toujours, de chang-er de culte au gré de ton caprice. 
Agir ainsi, mon cher ami, c'est disperser tes forces, 
c'est répandre ton esprit en libations stériles, c'est appe- 
ler en toi, avant l'âge, la lassitude de V intelligence et 
le dégoût de la vie. Or, tu es jeune, tu es instruit, tu 
as une haute moralité esthétique, tu as un talent plein 
de distinction et d'éclat ; donc, tu n'es pas fait pour 
mourir de la vie que tu mènes. 

... En deuxième lieu, ta passes tes journées à discu- 
ter avec Cazavant (i) et autres ejasdem farine. Quand 
je songe à cela j'entre contre toi en d'épouvantables 
colères. Enfin, tu vas écrire, dis-tu, une histoire de la Ré- 
volution. Rien de mieux pourvu que, dans ton adoration 
actuelle de Louis Blanc, tu ne fasses pas un résumé de 
son livre, surtout de ses prolégomènes qui, entre nous, 
sont purement et simplement emphatiques et d'une 
vérité historique fort contestable. 

Je donnerais beaucoup pour être certain du travail 
qu'on me promet. J'irais passer un ou deux mois à Ge- 
nève où tu viendras me rejoindre. Nous nous retrempe- 
rionstous deux. Tu me dis à ce propos quej'eusse mieux 
fait de rester à la Réforme que à' implorer la protection 
d'un réactionnaire qui me donne de l'eau bénite de 
cour. Je réponds victorieusement, d'une part, que le 
vieux Lamennais m'ayant très catégoriquement prié de 
partir, il m'était assez difficile de me cramponner à son 

(i) Consulter V Enfermé, de Geffroy. 



2^6 LEGONTE DE LISLE 

journal quand même; et, d'autre part, que, loin d'zm- 
plorer la protection c/e n importe qui [i), ce que je n'ai 
jamais fait, c'est le réactionnaire en question qui m'a 
imploré afin que je me laissasse protég-er par lui. — 
Je suis de ce côté en paix avec ma conscience. Voilà ce 
que j'avais à te dire. Tu ne m'en voudras pas de ma 
franchise et tu reconnaîtras, au contraire, en lisant mes 
récriminations, que je suis à toi de cœur... 

... Je deviens chaque jour moins sectaire en fait de 
socialisme: si j'avais le temps et l'espace je t'explique- 
rais comment et pourquoi Je suis socialiste... 



Comment et pourquoi il fut socialiste ? 
; Après la noble échauffourée de 1848, Leconte de 
Lisle découragé renonça-t-il définitivement à l'ac- 
tion, ainsi qu'il fut dit. Non vraiment si, selon le 
mot pénétrant d'Anatole France, l'action pour lui, 
c'étaient les vers. Mais il ne se mêle plus à aucun 
' mouvement de rue. D'abord tous les mouvements 
: de rue dont s'illustrèrent les années suivantes ne 
I furent point populaires, encore moins socialistes. 
Le 2 décembre n'a été qu'une défaite de la bour- 
geoisie et les ouvriers y restèrent très justement 
indifférents. Et Leconte de Lisle n'admettait point 
qu'on se dépensât autrement que pour les grandes 
causes et dans les grandes journées. 

Toutes les énergies se concentrèrent vers la pro- 
pagation de l'idée. Sa jeunesse déjà avait été 
essentiellement métaphysique et idéenne, nullement 

(i) Souligné par L. de L, 



i848 247 

pratique ; il était de nature porté vers Tidée, non 
au faiù II a dit, en partant de Tîle où s'épanouit 
son adolescence, dans quelques vers qu'il ne publia 
point : 

Le monde où j'ai vécu n'a point quelques coudées, 

On ne le trouve en aucun lieu. 
C'est l'empire infini des sereines idées 

Et, calme, on y rencontre Dieu (i). 

Maurice Spronck a fait ressortir avec force que 
(plus tard) ce fut l'idéen du brahmanisme qui 
Taltira et qu'il y alla spontanément. S'il n'a pas agi 
davantage au sens physique du mot, c'est qu'il était 
éminemment métaphysicien. « Il considère, dit 
Paul Bourg-et, que les idées seules sont réelles et 
que les faits aussitôt évanouis qu'apparus ne va- 
lent pas qu'on essaye de construire un monument 
avec leur poussière. » Cela est exagéré et abstrait, 
par suite en un certain sens cela est faux, cela 
n'est pas plus la vérité que le squelette, qui est 
l'armature du corps, n'est le corps. En réalité, il 
voulait agir et il agit. Mais il se rendait compte que •■ 
l'heure de l'action propre n'était pas venue. Il 
fallait exercer la masse à l'idée et par l'idée. Il la 
prépara : il agit. Il était de nature expansive, 
active, et il s'imposa l'abstinence d'action physique 
comme un jeune. Et c'est pour cela que ce qu'il 
avait en lui d'ardent, d'actif, de combatif, se 

(i) Et sur la puissance invincible de l'idée, ces vers de i848; 

« A rencontre du blâme et du rire envieux 
L'idée éclate en moi d'une explosion telle 
Qu'elle emporte, au delà d'un horizon trop vieux, 
L'esprit contemporain, dans sa fuite immortelle. » 



2/(8 LECONTE DE LISLE 

recueillit et s'épancha dans sa manifestation litté- 
raire, en une action littéraire. Hug-o et Lamartine 
ont eu une vie politique pins agitée, mais leur poé- 
sie est aussi moins gonflée d'ardeurs de foi, de fé- 
condité. Du cratère du vers lislien le vin fort déborde : 
« Le sieur de Lisle me plaît, écrivait Flaubert, 
d'après ce que tu m'en dis. J'aime les gens tran- 
chants et énergumènes ; on ne fait rien de grand 
sans le fanatisme. Le fanatisme est la religion (i). 
— J'ai lu Leconte; eh bien, j'aime beaucoup ce 
gars-là, il a plus d'élévation dans l'esprit que de 
suite et de profondeur. Il est plus idéaliste que 
philosophe, plus poète qu'artiste. » Poète... ^ agis- 
seur., créateur. 

C'était un caractère^ noble, désintéressé, ferme. 
Il apportait dans le sentiment de ses affaires per- 
sonnelles les mêmes idées que dans l'appréciation 
philosophique de toutes choses : 

Tu me réponds à cela que personne n'a lu tes vers, 
si ce n'est moi. Voilà une magnifique raison. Qui dia- 
ble a donc lu les miens? Toi et de Flotte. Au surplus 
qu'est-ce que cela fait à tes vers et aux miens? Tout est- 
il perdu parce que 3 ou 4 ans se seront écoulés sans qu'on 
ait fait attention à nous ? Tu sais bien que tout ceci ren- 
tre dans l'ordre commun. Se désespérer d'un fait aussi 
naturel, aussi normal, aussi universel, c'est se plaindre 

. (i) Souligné par Flaubert — qui avait déjà écrit: 
n] « J'ai de la sympathie pour ce garçon (L. de L.), il y a donc encore 
des honnêtes gens ! des cœurs convaincus ! et tout part de là, la 
conviction. Si la littérature moderne était seulement morale, elle 
deviendrait forte ; avec de la moralité disparaîtraient le plagiat, le 
pastiche, l'ignorance, les prétentions exorbitantes, la critique serait 
utile et 1 art naïf, puisque ce serait alors un besoin et non une spé- 
culation, » Correspondance, i853. 



i848 249 

de ne pouvoir décrocher une étoile du ciel, se frapper la 
tête contre les murs pour l'unique plaisir de la chose. 

Tel, caractère ferme et expansif, convaincu qu'il 
fallait exercer la masse à l'idée, il était essentielle- 
ment un éducateur/Au lendemain de juin, loin de 
se décourager j 11 vénilement et en poète, il sollicite 
une place de professeur,^ — citant comme person- 
nes référentes les représentants du peuple Didier, 
Sarrut, Victor Considérant et P. Lefranc, le poète 
Bérang-er, Lamé, de T Académie des sciences, Ph. 
Le Bas, de TAcad. des inscriptions, Auguste Comte, 
professeur à Polytechnique, et Léon Lalanne, ingé- 
nieur des Pont et chaussées. 

« Au citoyen ministre de Tlnst. publ. Juillet i848. 
« Citoyen ministre, 

« Les signés Gh. Gabriel Thaïes, rédacteur du Dic- 
tionnaire encyclopédique de France Qi de la Biogra- 
phie mytJiiqae^ et L. de Lisle (Charles), bachelier ès-let- 
tres, ancien rédacteur de la Revue indépendante et de 
plusieurs autres recueils périodiques, créole de l'île de 
la Réunion, ont l'honneur de vous soumettre la de- 
mande suivante à laquelle ils espèrent, citoyen ministre, 
que vous voudrez bien faire un favorable accueil ! 

« Deux chaires sont en ce moment vacantes au collège 
national de l'île de la Réunion, l'une de philosophie, 
l'autre d'histoire, chaires que les signés, par suite de 
leurs éludes spéciales, se croient aptes à remplir. 

« Si votre bienveillance, citoyen ministre, croit devoir 
nous confier les fonctions honorables que nous sollici- 
tons, nous ferons tous nos efforts pour nous en rendre 
dignes. » 

Son œuvre est une œuvre d'éducation, et c'est 



25o LECONTE DE LISLE 

en ce sens qu'il faut entendre les mots de « reli- 
gieuse, morale et fanatique » dont la définit si jus- 
tement Flaubert; fanatisme, c'est expansion et évan- 
gélisation. Son œuvre est une œuvre d'éducation 
historique (i), contemporaine de l'histoire fon- 
damentalement fanatique et évangéiique du grand 
pédagogue Michelet. Son œuvre est une œuvre 
d'éducation : sa poésie est avant tout virile. 

(i) Après 1848, concurremajent avec des vers, il écrit avec Maron 
une histoire des guerres sociales depuis les Ilotes jusqu'aux Anabap- 
tistes inclusivement, dans un but professoral analogue à celui qu'il 
se proposa en 1871 dans son catéchisme. 



CHAPITRE IX 



L ŒUVRE REVOLUTIONNAIRE 



L'œuvre poétique et révolutionnaire : la haine du siècle : 
pessimisme socialiste. — Anlicatholicisme. — Préfaces et 
articles : la théorie de Fart pour l'art est anli-bourg-eoise. 
— L*arl éducateur. 



« Lorsqu'il évoque les souvenirs ra- 
dieux de la jeunesse du monde, il 
semble que c'est le cœur de l'huma- 
nité qui bat dans sa poitrine, et quand 
il retombe, du joyeux berceau des 
races pures, aux tristesses désespérées 
de l'heure présente, ses regrets res- 
semblent à des remords. » 

LOUIS MÉNARD : LecoTïtc de Lisle. 
(Critique philosophique, 3o avril 1887.) 



Sous le Bas-Empire, donc, Lecoute de Lisle 
s'abstient de toute action, mais l'idée n'abdique pas. 
L'œuvre publiée est essentiellement révolutionnaire- 
Lescritiques semblentn'avoir point voulu s'en aper- 
cevoir, tant il est incompréhensible qu'ils ne s'en 
soient pas doutés. Presque tous, — et point ceux- 
là seuls qui écrivaient au lendemain de la publica- 
tion des Poèmes Antiques et des Poèmes Barbares^ 
mais ceux qui ont fait travail patient et conscien- 



:i52 LECONTE DE LISLE 

cieux, qui ont eu trente ans et plus pour lire atten- 
tivement l'œuvre qu'ils proclamaient supérieure, — 
ne voient que l'artiste, ou le panthéiste, ou le phé- 
noméniste. Pour n'en citer qu'un, et pour prendre 
celui qui avait à exprimer en quelques mots les 
caractères essentiels de l'œuvre, M. Faguet, dans 
son chapitre de V Histoire générale de Lavisse et 
Rambaud sur la poésie sous le Second Empire (i), 
écrit ces lignes pauvres : « Ses Poèmes sont des 
œuvres un peu monotones oii il n'a pu ou voulu 
mettre que des effets de couleur, de relief et de 
rythme ; » — on lui en veut d'autant plus qu'il 
est un des critiques les plus avisés, qu'en général 
l'idéen des œuvres le frappe plus que le pittores- 
que, et qu'il s'est enfin tout spécialement occupé 
des écrivains politiques de ce siècle (2). 

La critique littéraire, fût-elle même portée, comme 
à l'ordinaire, à négliger la pensée pour ne s'atta- 
cher qu'à la forme, ne devait-elle point remarquer 
que Leconte de Lisle est socialiste par son genre 
d'imagination même et jusque par la manière par- 
ticulière de son pittoresque? Ses poèmes, ses grands 
poèmes sont en général des fresques — c'est-à-dire 
des peintures épiques — où l'individu s'efface dans 

(i)Tome XI. 

(2) Par contre, M. Léon Bourgeois, représentant le Gouvernement 
de la République aux obsèques de Leconte de Lisle, eut soin de citer 
cotte parole du poète que « faire une belle œuvre d'art, c'est prou- 
ver son amour de la justice et du droit » et de la commenter en 
ces termes : « C'est bien un combat — et un combat éternel — - qui 
a rempli de son tumulte tout le marbre de ce front sans rides, le 
cerveau ardent du poète, c'est un combat qui remplit son œuvre, 
le combat de la raison contre l'ignorance, de la justice contre la 

force Nul poète n'a plus profondément souffert avec l'humanité 

de sa souffrance ...» 



l'œuvre révolutionnaire 253 

la foule, où du moins il ne vaut que comme élément 
de la foule, où tous les mouvements particuliers, 
quoique divers les uns des autres et profondément 
originaux, se groupent ou s'isolent pour composer 
un effet général où la beauté même est une beauté 
d'ensemble : le Runoia, le Massacre de Mona, la 
Vision de Snorr, les Eléphants, le Soir d'une 
bataille» même Ouain, dont la puissante voix n'est 
que le cri de toute l'humanité souffrante, dont l'al- 
tière figure ne peut s'abstraire du grandiose tableau 
où grouille par imposantes masses confuses la sau- 
vage humanité primitive. Il n'est point jusqu'aux 
petites pièces de thème essentiellement lyrique, 
r Epée dWngantyr, le Cœur de Hialmar, où le 
héros disant ses émotions n'évoque à chaque mot 
le souvenir de ses compagnons. 

Seul presque, par ces quelques lignes, M. Paul 
Bourget fait exception à la règle générale : « Au- 
cune intelligence n'est plus nettement caractérisée 
que la sienne par le goût et le pouvoir des larges 
conceptions d'ensemble. Ce qui le frappe dans l'hu- 
manité, ce sont les (vastes formes de la vie collée- 
tiue, symbole pieux ou métaphysicien... ce qui le 
laisse tout au contraire indifférent jusqu'à l'oubli, 
c'est Vïndïy'idu, la personne isolée et séparée, » 

Il n'est plus besoin, après l'admirable et défini- 
tive leçon de M. Brunetière, de faire valoir le ca- 
ractère d'impersonnalité de son œuvre, mais il est 
indispensable de le rappeler. Et remarquons que 
des poètes du siècle les plus lyriques sont les plus 
bourgeois, les plus égoïstes ou les plus égotistes, 
un Hugo, un Musset, que ce sont les dernières œu- 

i6 



254 LEGONTE DE LlSLE 

vres de Lamartine, contemporaines de sa foi démo- 
cratique, qui sont les moins lyriques, que cela est 
aussi vrai de George Sand, etquel'impersonnalisme 
de Leconte de Lisle n*est pas le moins du monde, 
comme on l'a trop dit, une question plus ou moins 
technique d'art-pour-art, mais de tempérament, 
d'imagination et de sensibilité, et dérive directement 
de son socialisme. 

On a donc généralement méconnu ou déformé les 
caractères essentiels de son œuvre. 

On a fait ressortir son pessimisme sans se préoc- 
cuper d'en rechercher les raisons ou en imaginant 
des causes d'une fantaisie un peu trop théâtrale 
(M. Spronck surtout). M'^^ Dornis,dontIa main fut 
plus délicate, a dit que la disproportion entre son 
génie et sa destinée fut douloureuse et elle se sou- 
vient à ce propos de pièces telles que les Mon- 
treurs et le Dies Irœ. Peut-on y voir rien de tel? 
Que Leconte de Lisle eût désiré à certaines époques 
de sa vie une situation lui permettant une action 
efficace et de répandre l'idée autrement que par 
la littérature, qu'il ait regretté de n'avoir jamais 
pu faire comme un Lamartine écouter une grande 
et pure voix libérale, cela est très probable, mais 
il n'y eut jamais de vanité, même d'orgueil froissé ( i). 
On a été jusqu'à dire qu'il haïssait la démocratie, 
qu'il méprisait le peuple. C'est sottise. Leconte de 
Lisle n'a jamais haï le peuple. Il lui en a seule- 
ment voulu — parfois avec force — de se laisser 
indignement, stupidementmartyriserpar une « élite » 

(i) Lire ses lettres à Méiiard. 



L (KUVRli HLVOLUTIONNAIRE 255 

bète, de se laisser encore domestiquer. Un peu en 
artiste aussi, il lui en voulait de rester immobile 
après 1848, parce que, malg-ré toute Tinharmonie 
de sa brutalité, il dressait au moins en i848 la 
beauté des poussées gigantesques, des efforts 
totaux. Par-dessus tout, ce qui Fhorrifiait, c'était 
la laideur c( moderne » et le mercantilisme contem- 
porain : ainsi faut-il s'expliquer l'apreté de cer- 
taines œuvres. Aux Modernes sur toutes. 

Sa haine « du siècle », très visiblement, se con- 
fond avec son horreur du bourgeoisisme. Voyez 
précisément son Dies Irœ, qui date de i852 : il s'é- 
crie : 

Oui! le mal éternel est dans sa plénitude! 
L'air du siècle est mauvais aux esprits ulcérés. 
Salut, oubli du monde et de la multitude! 

c'est parce qu'il déplore : 

Les Muses, à pas lents, mendiantes divines. 
S'en vont par les cités en proie au rire amer ; 

et loin de se lamenter encore comme Vigny sur la 
médiocrité du rôle du poète dans la vie contempo-» 
raine, il estime que cela même n'a plus de dignité : 

Ah! c'est assez saigner sous le bandeau d'épines, 
Et pousser un sanglot sans fin comme la mer. 

Si souvent il maudit la race humaine, pour re- 
prendre ees expressions dont l'amertume est celle 
ordinaire des boutades épiques, qui sont môme 
Taulantplus amères qu'elles sont plus évidemment 
des boutades, c'est pour plusieurs raisons dont 
l'une est, par exemple, le Vandalisme exercé contre 
la nature (Ja Forêt Vierge) ^ vandalisme qui au- 



256 



LECONTE DE LISLE 



jourd'hui encore indigne précisément les génies les 
plus philanthropes, c'est surtout par rousseauisme, 
cela est indéniable, on l'a vu dans ses lettres écri- 
tes en 1845 à la Réunion, on le voit également dans 
ses poèmes publiés sous le Second Empire. 

Leconte de Lisle n'y glorifie point seulement 
comme Rousseau la bonté de la vie libre des pre- 
miers hommes, mais sa beauté, sa jeune beauté 
d'or vierge, la simplicité grande, noble et calme 
de l'existence biblique. Il l'exalte avec la hauteur 
et la pureté d'émotion d'un Puvis de Ghavannes 
en même temps qu'avec une certaine mâle âpreté 
qui est d'une grande puissance de réalisme. Rous- 
seau et Puvis de Ghavannes s'unissent, se complè- 
tent, s'harmonisent en lui. Il y a dans Dies Irœ^' 
d'immortels vers qui célèbrent avec une ineffable 
verdeur d'enthousiasme l'inépuisable beauté de 

La jeune humanité sur le jeune Uûivers. 

Ce sont accents d'un profond lyrisme pieux que 
retrouveront seuls plus tard les poètes de Vamireh 
et à'Eyrimah : 

Il n'avait point taché sa robe irréprochable 
Dans la beauté du monde il vivait fortement. 
... Pourquoi s'est-il lassé des voluptés connues? 
Pourquoi les vains labeurs et l'avenir tenté ? 
Les vents ont épaissi là-haut les noires nues ; 
Dans une heure d'orage ils ont tout emporté. 
Oh! la tenteau désert et sur les monts sublimes, 
Les grandes visions sous les cèdres pensifs, 
Et la liberté vierge et ses cris magnanimes, 
Et le débordement des transports primitifs ! 

Et encore dans cette pièce l'on voit bien nette- 
ment que s'il avait un tel culte pour la Grèce anti^ 



l'œuvre révolutionnaire 267 

que, c'est qu'il reg-ardait la vie grecque comme un 
idéal de jeunesse fière et candide contenue dans 
une calme beauté de lignes pures, — et que la 
nudité de la beauté antique était comme le symbole 
de la liberté d'une vie sans entraves, et que le 
peuple le plus enthousiaste de beauté était le plus 
ivre de liberté, que les deux grands cultes sont né- 
cessaires l'un à l'autre. Et s'il se détacha quelquefois 
des foules hurlantes, c'est parce que n'étaient pas 
encore venues pour elles les heures purificatrices 
et de beauté qui succèdent à celles de la vengeance. 
Ce qui l'effarouchait dans le monde moderne, plus 
que la décomposition des faces indicatrices, c'était 
la laideur de la médiocrité, la grotesquerie des 
siestes épaissies des bourgeois « repus », l'étal des 
vulgaires égoïsmes et des digestions gloutonnes. 
En une envolée d'âme, il retourne à la vie des pre- 
miers hommes. 

Reprends-nous, ô Nature, entre tes bras sacrés (i)! 
Dans la klamyJe d'or. Aube mystérieuse, 
Eveille un chant d'amour au fond des bois épais ! 
Déroule encore, Soleil, ta robe g-lorieuse ! 
Monlag^ne, ouvre ton sein plein d'arôme et de paix! 

Et ce pessimisme dont on a tant parlé n'a donc 
rien de commun avec celui d'un Schopenhauer ni 
même d'un Vigny. Les célèbres vers de la dernière 
strophe si souvent cités et qui sont même presque 
seuls connus de nos professeurs de philosophie 

(1) Le sens de ce vers a presque toujours été complètement faus- 
se, parce que cité isolé. Il n'est nullement pessimiste. De même 

« Qu'est-ce que tout cela qui n'est pas éternel ? » 
n'a pas le sens de révolte que lui donne M. Spronck : les mots 
« l'espérance insensée » le prouvent. 



258 



LECONTE DE LISLE 



comme Midi de nos professeurs de littérature, cités 
comme les « cris du plus profond pessimisme »,ne 
sont en somme que de magnifiques imprécations 
contre la stupidité de cette vie sociale que réprou- 
vera dans les mêmes termes un Tolstoï (préjugés, 
misères, iniquités, sotte destruction des beautés 
naturelles). C'est seulement si le monde ne veut 
vraiment point revenir à la vie simple primitive 
qu'il appelle la mort, préférable alors à cette vie 
moderne faite d'insatiable désir de nouveautés 
artificielle et de cruautés de peuples efféminés, 
décadents. (Relisez l'Anathême publié cinq ans 
après Dies Irœ : cela est très manifeste dans les 
4 dernières strophes) (i), 

Oui la mort est préférable à cette décomposition 
où s'attardent les peuples dégénérés. Dans A l'Ita- 
lie, après avoir appelé l'Italie à quelque farouche 
redressement. 

Hérisse de fureurs les cheveux par les airs, 
Reprends l'ongle et la dent de la louve du Tibre, 
Et pousse un cri suprême en secouant les fers, 
Debout! debout! Agis. Sois vivante^ sois libre ! 
Quoi ! l'oppresseur stupide aux triomphants hourras 
Respire encore ton air qui parfume et qui vibre ! 
Tu t'es sentie infâme, ô Vierge, entre ses bras! 



(i) M. Bruneticre pose les romantiques en optimistes déterminés 
et leur oppose Leconte de Lisle : celui-ci, « au contraire, a toujours 
considéré que le premier bonheur pour l'homme étant « de ne pas 
naître », le second était de mourir, ce qui est la formule même du 
pessimisme de Shopenhauer et de Cakya IMouni »et il cite Dies Irœ : 
mais, à relire attentivement ce poème en tenant compte du contexte 
qu'ollre le reste de son œuvre, il est visible qu'il est simplement 
1 expression impersonnelle du désabusement qu'a laissé en nous le 
christianisme qui nous a lassé des voluptés connues : c'est avant 
tout, comme tant d'autres, un poème anti-chrétien. — Expression 
impersonnelle comme le « vivre est si doux 1 » de la fin de Çuiîacepa. 



l'œuvre révolutionnaire 259 

Il ronge ton beau front de son impure écume, 
Et lu subis son crime^ et tu le subiras ! 

il la supplie, si elle se sent vraiment trop abaisser 
pour pouvoir se relever : 

Si tu ne peux revivre, et si le ciel t'oublie, 
Donne à la liberté ton suprême soupir... 

qu'au moins elle sache mourir noblement ! Dans 
le Sacre de Paris écrit en « janvier 187 1 », alors, 
que les horreurs du siège lui rappelaient à la fois 
les alTres et les héroïsmes de la Patrie en danger 
de 1793, il crie à Paris de mourir plutôt que d'ac- 
cepter la servitude. La mort, qu'invoquèrent tant 
de fois et que tutoyèrent sublimement ses maîtres, 
les hommes de la Révolution, il ne voit en elle 
que la Libératrice. Ses appels à la mort sont des 
appels à la Liberté.*^ 

Or tel est donc son pessimisme. On en voit la 
nature et la source. Il était en germe dans le rous- 
^eauisme dont son adolescence était déjà imprégnée 

insi que du sel amer de l'océan hindou, mais il ne 
date que réellement de 1848, de ce qui fut alors pour 
tous la banqueroute des justes espérances socialis- 
tes. Encore n'est-ce nullement un pessimisme irré- 
ductible: ce n'est ni un pessimisme psychologique, 
ni un pessimisme métaphysique, ni un pessimisme 
historique s'appuyant sur la connaissance du passé 
pour nier l'impossibilité de la paix terrestre ; il 
croit seulement que la société est détestable et il ne ' 

> désespère qu'en tant qu'il se demande si le 
retour au primitivisme est possible : c'est donc une 
sorte de pessimisme social ou socialiste. 



UÔO 



LECONTE DE LISIE 



Son anticatholicisme, qui se rattache étroitement 
à son pessimisme, ne fut guère mieux compris. 
M. Faguet continue probablement à n'y voir que 
« couleur, relief et rythme » pittoresques (i). A la 
vérité, son pessimisme vient aussi en g-rande par- 
lie de son horreur de la brutalité et de la férocité 
des (( hordes catholiques ». {Le Chapelet des Ma- 
vromihhalis, etc.) S'il a parfois clamé « Thorreur 
d'être un homme », c'est parce qu'il se souvenait 
des œuvres de l'homme qui aujourd'hui encore 
pèsent le plus sur la masse : 

Tandis que de leurs yeux sinistres et jaloux 
Ils (les moines) le mangeaient déjà comme eussent fait des 

(loups 
Et la honte d'être homme aussi lui poi^nait l'âme 

{V Holocauste.) 

Il faut bien d'ailleurs se garder de confusion: 
son anticatholicisme n'est nullement haine du 
Christ. Personne au contraire n'eut dévotion plus 
attendrie de Jésus et plus large gratitude. Relisez 
la strophe de Dies Irœ : 

(i) Parmi les jugements des écrivains catholiques, il n'en est 
point qui mérite davantage d'être rapporté que celui de Barbey d'Au- 
revilly sur le i*"" volume de « M, Leconte de Lisle » : « La pièce 
(Midi; superbe comme description, finissait par des bêtises panthéis- 
tiques... — M. Leconte de Lisle appartient aux sceptiques du xix* 
siècle. C'est un chrétien qui croit que le Christianisme, comme le 
Polythéisme, est une religion flambée. 11 a écrit une pièce qu'il in- 
titule assez irrévérentieusement le Nazaréen, dans laquelle on lit 
des vers comme ceux-ci (et il souligne les mots italiques) : 

... Ton Eglise et ta gloire 

Peuvent, ô Rédempteur, sombrer aux flots mouvants ; 

L'homme /}?«/ sans Mmir rejeter ta mémoire. 

Comme ou livre une cendre inerte aux quatre vents ; 

Car tu sièges auprès de TES EGAUX ANTIQUES (sic) 

Sous tes longs cheveux roux, dans ton ciel chaste et bleu. 



l'œuvre révolutionnaire 261 

Fig-ure aux cheveux roux, d'ombre et de paix voilée. 
Errante au bord des lacs sous ton nimbe de feu, 
Salut ! l'humanité, dans ta tombe scellée, 
O jeune Essénien, garde son dernier Dieu ! 

Relisez tout ce bel hymme, le Nazaréen^ qui n'a 
de comparable que deux ou trois pages pieuses de 
Renan, et sa lamentable évocation du Mont des 
Oliviers (t). 

Dans V Holocauste^ il accuse le contraste représen- 
tatif entre « le ciel pur et rayonnant » et la tumul- 
tueuse haine noire de la foule des moines, meute 
hurlante traînant la victime au bûcher. 

Anlicatholicisme, c'est-à-dire très exactement 
anlipapisme, haine des puissants, des césars ecclé- 
siastiques comme des rois dévorateurs de peuple 
(le Talion), haine qui n'a d'autre source, d'autre 
réservoir qu'un incommensurable amour des hum- 
bles: nulle part on ne le voit mieux que dans les 
f Siècles maudits^ a siècles du goupillon, du froc, de 
la cagoule », siècle où régnait « la goule (2) ro- 
maine, ce vampire ivre de sang humain ». 

Hideux siècles de foi, de lèpre et de famine^ 

Que le reflet sang-lant des Bûchers illumine ! 

Siècles de désespoir, de peste et de haut-mal, 

Où le Jacque en haillons, plus vil que l'animal. 

Geint lamentablement sa pitoyable vie ! 

Siècles de haine atroce et jamais assouvie, 

Où, dans les caveaux sourds des donjons noirs et clos, 

Qui ne laissent ouir les cris ni les sanglots, 

(i) Le Christ, dit Jean Dorais, lui apparaissait comme une victi- 
me dont le supplice ne Knit f)as. Il a pleuré sur son jçibet, sur ses 
blessures, sur son sang, mais surtout sur cette trahison qui, selon 
lui, avait défiçurc sa doctrine, sur ce mensonge de charité qui abri- 
tait toutes les vanitrs, toutes les cruautés des « siècles maudits ». 

(2) La rime de goule avec cagoule est assez significative, suivant 
le procédé hugolicn. 

16. 



202 LECONTE DE LI8LE 

Le vieux juif, pieds et poings ferrés et qu'on édeute, 
Pour mieux suer son or cuit sur la braise ardente I 
Siècles de ceux d'Albi scellés vifs dans les murs... 

Cependant, cela se voit mieux encore dans la 
■^Bête écarlate et dans chacun de ses vers, qu'il fau- 
drait donc citer tout entière, la Bête écarlate qui 
est l'image apocalyptique même du Clerg-é. Il n'y a 
rien de comparable à ce poème de poignante satire 
môme dans les meilleurs de ces trop inégaux 
Châtiments; la parabole du Christ épouvanté par 
la vision de ses successeurs dépasse en lugubre 
grandeur U Expiation de Hugo de toute la dis- 
tance qu'il y a entre le grand tyran et le divin pro- 
phète socialiste. Son antipapisme s'affirme à tou- 
tes les occasions ; ces deux vers : 

Rome qu'un vil moine en sa chaise curule 
Etrangle avec l'étole et marque avec la croix 

sont le leitmotiv du magnifique chœur des Césars 
dans les deux Glaives. L'Agonie d'un Saint, c'est 
le jugement par Dieu d'un des plus grands pontifes 
dont s'honore le papisme, c'est sa condamnation. 
Cela est très net : nul antichristianisme, mais anti- 
papisme. « Il manque à son pessimisme, formule 
« M. Brunetière en son Manuel, de s'être dégagé 
« plus librement de F antichristianisme, et de s'ê- 
(( tre changé plus souvent en pitié des souffrances 
a humaines » ; — a il faut d'ailleurs, ajoute M. Bru- 
a netière, imputer cette dureté de Leconte de Lisle 
(( non point du tout à son insensibihté personnelle, 
(( mais à son parti pris de ne prêter son vers qu'à 
« l'expression des misères de l'humanité, non des 



l'œuvre nÉVOLUTlONNAIRE 263 

<( misères de l'individu » (p. 5oo). Voici qui n'est 
point assez explicite. Sans nul doute le socialisme 
(le Leconle de Lisle n'a rien de larmoyant, mais cela 
même en fait la force et la hauteur de caractère. 
L'apitoiement sur l'individu est-il plus « attendris- 
sant » que l'universelle pitié, le vaste humanita- 
risme ? Il n'y a rien de plus émouvant — large- 
ment et profondément — dans toute la poésie fran- 

aise que les pièces où Leconte de Lisle revit les 
misères du moyen-âg-e. Et ce qui fait la puissance, 
la grandeur de son antipapisme, c'est précisément 
qu'au contraire des traditions littéraires et des 
règles du genre dramatique trop souvent intronisées 
dans toute la poésie, il ne concentre pas sa pitié 

iir tel ou tel martyre (voir dans V. Hugo), mais il 
en répand l'ample débordement sur la commune 
masse des victimes du régime. Son anticatholi- 
cisme, c'est le masque vindicateur de son amour 
des Jacques. Il exècre le clergé parce qu'il se gor- 
geait des misères du peuple ; quand il parle de 
moine, s'il voit rouge, c'est qu'il voit le moine ensan- 
glanté de la douleur des petits. Cette infinie pitié 
du Jacque, qui jaillit sauvagement du cœur, com- 
bien plus sincère, plus simple, plus profonde, plus 
éloquente, — criante, — que la grimaçante phi- 
lanthropie d'un Voltaire, que l'oratoire humani- 

lirerie d'un Hugo, où grince trop souvent le res- 

)uvenir personnel ! 

Or, chacun subissait les communes épreuves, 
Le bourjçeois dans sa ville et le sîre en sa tour. 
Mais les Jacques, Seigneur! Dévorés de famine. 
Ils vaguaient au hasard le long des grands chemins, 



204 LECONTE DE LISLF 

Haillonneux et g-eignant et se tordant les mains. 
Et faisant rebrousser les loups, rien qu'à la mine ! 
L'été durant, tout mal est moindre, quoique amer ; 
On se pouvait encor nourrir malgré le Diable ; 
Mais où la chose en soi devenait effroyable. 
Sainte Vierge! c'était par les froids de l'hiver. . 
De vrais spectres, s'il est un nom dont on les nomme, 
Par milliers, sur la neige, étiques, aux abois, 
Râlaient. On entendait se mêler dans les bois 
Les cris rauques des chiens aux hurlements de l'homme,... . 

[etc. 
{Un Acte de Charité.) 

Et ce n'est pas seulement le Mojen-âge qu'em- 
prisonna, qu'envoûta le catholicisme, c'est toute 
l'humanité depuis le premier siècle. Il fut impi- 
toyable pour les autres religions, qui, elles aussi, 
étaient chacune une des mille figures du Dieu infini, 
qui avaient leurs poésies fières et douces, leur pré- 
cieuse originalité, leur noblesse, leur idéalisme : — 
paganisme Scandinave {le Runoia)^ paganisme hel- 
lénique {Cyrille et Hypâtie). 

Dans ce Cyrille et Hypatie, un de ses plus con- 
sidérables poèmes, se voit le mieux combien son 
anticatholicisme n'avait rien de brutal ni de gran- 
diloquent, ne se réduisait pas seulement comme 
celui de Hugo à des sermons laïcs contre la simonie 
ni n'était uniquement dû à une sorte de fauve, 
rouge ou même noir anarchisme, mais à son culte 
delà beauté autant qu'à son amour des humbles. 
Et cela encore fait ressortir la parenté de son pes- 
simisme et de son anticatholicisme : il reprochait au 
catholicisme d'être une religion de laideur, de deuil 
et de mort, d'être contre labeauté, contre la nature 
et contre la vie, alors que lui avait un tel culte de 



l'œuvre UÉVOLUTrONNAIRE 205 

la libre vie primitive. Dans Cyrille et Hypatie, la 
nourrice dépeint avec horreur les moines qui 

Blasphèment la beauté^ la lumière et la vie! 

et on se rappelle en quel terme, par antithèse, elle 
"glorifie la religion antique, i< ce passé si beau ». 

L'amour de la patrie et de la liberté 
Triomphant sur l'autel de la Sainte Beauté. 

Déjà dans Hypathie (i852) il en veut au catho- 
licisme de ce que: 

Le souffle de Platon et le corps d'Aphrodite 
Soient partis à jamais pour les beaux cieux d'Hellas. 
L'impure laideur est la reine du monde 
Et nous avons perdu le chemin de Paros. 

Son anticatholicisme a donc de multiples raisons, 
et des raisons sociales, dont Tune est son patrio- 
tisme, très intense, le vrai patriotisme n'étant in- 
conciliable avec aucun socialisme, surtout avec le 
socialisme de i848. Son sentiment de la patrie était 
assez exactement celui de Renan dont il se rap- 
proche par bien des points, et qui a été aussi celui 
des socialistes de i848, très nettement patriotes, 
Blanqui, Barbes, George Sand, Pierre Leroux. 
Mais son patriotisme était plus fortement trempé 
que celui de Renan de l'amour des petits, de la 
pitié des paysans qui saignèrent en le royaume de 
France. Les Paraboles de dom Guy en est une 
expression de toute gloire. Il y a flétri Isabeau de 
Bavière avec la puissante et âpre passion d'un 
Michelet, et ce poème eût rallié les plus bruyantes 
admirations s'il eût été seulement signé du nom 
d'un Henri de Bornier, 



206 LECONTE DE LISLE 

Un de ses principaux griefs contre les religions 
officielles était qu'elles fussent antipatriotiques et 
pour ce il condamnait aussi en bloc le Moyen- 
Age (i). Que le paysan français souffrît en 1798 
pour la défense de la liberté, c'était beau ; ce qui 
fait l'horreur de sa misère au Moyen-Age c'est 
qu'elle ne profitait pas à la patrie, mais uniquement 
à une classe « dévoratrice (2) ». Anatole France 
lui a reproché de « ne voir au Moyen-z\ge que les 
famines, l'ignorance, la lèpre et les bûchers ». 
« Je sais bien, dit-il, qu'ils étaient violents, mais 
j'admire les hommes violents qui travaillent d'un 
cœur simple à fonder la justice sur la terre et ser- 
vent à grand coup les grandes causes. » Des cœurs 
simples, ceux que marqua la haine du poète : Bal- 
thasar Gossa, Isabeau, Grégoire! Et si l'on admet 
que Leconte de Lisle a vu un peu trop noir le 
Moyen-Age, cela même fait ressortir davantage le 
caractère socialiste de la conception I A France, 
plus encore qu'aux autres, il faut reprocher de 
n'avoir point senti de quelle nature et de quelle 
portée était l'œuvre. 



Si l'éclat des vers éblouissait les intelligences au 

(i) «Un seul poète, alors, a su voir le Moyen-Age directement 
(c'est-à-dire sans subir Hug-o)... c'est Leconte de Lisle. Ce n'est 
point par là que Leconte de Lisle a fait époque : des gens qui ne 
savent pas lire ne sont pas loin naême de le prendre pour un imi- 
tateur de la Légende des siècles. « X. de Ricard, Revue indépen- 
dante , ium 1892. 

(2) Cf. Le soir d'une bataille. 

Ils sont morts, liberté, ces braves, en ton nom, 
Béni soit le sang pur qui fume vers ta gloire ! 



l'œuvre révolutionnaire 267 

point de les empêcher de voir les idées sous la ma- 
g-nificence de la forme, les préfaces et les articles 
critiques de Lecoiite de Lisle ne les exposaient-ils 
point en toute clarté de nudité ? 

Mais on ne les lisait point :1a critique aujourd'hui 
est encore bien insuffisamment consciencieuse, 
scientifique; les universitaires ou les poètes seuls 
la détiennent qui les uns s'arrêtent, effrayés déjà 
de leur audace, à la préface de Gromwell (i) et les 
autres dédaignent de remonter au delà de leurs 
propres poétiques. 

Dans la préface des Poèmes Antiques (i852), 
Leconte de Lisle réclame Timpersonnalisme dans 
l'art, parce que l'art, réduit à n'être plus que le 
déversoir des passions et des intérêts individuels, 
n'a plus ce caractère de largeur, d'universalité qui 
lui permet d'être un haut et grand enseignement. 
Gomment l'art élèvera-t-il l'homme s'il ne fait que 
s'alanguir sur l'infirmité sentimentale de quelques 
hommes ? 

C'est ici que sa théorie de l'art pourTart s'élargit 
hors de Tétroitesse où elle se desséchait dans la 
traduction des commentaires pédantesques, et se 
distingue parfaitement de celle d'un Baudelaire, 
d'un Gautier: « Des commentaires sur TEvangile 
peuvent bien se transformer en pamphlets politi- 
ques ; il } a ici agression et lutte sons figure d'en- 
seignement, mais de tels compromis sont interdits 



1 Au contraire, >f. Brunclière, que l'on ne saura jamais assez 
roincrcicr d'avoir fait son admirable et religieux ëloge du poète 
devant les étudiants de Sorbonnc. Mais il était limité parson sujet 
l'évolution de la poésie lyrique. 



208 LEGONTE DE LISLE 

à la poésie. Moins souple et moins accessible que 
les formes de polémique usuelle, son action serait 
nulle et sa déchéance plus complète. » Le compro- 
mis n'est point dans l'application de l'art à rensei- 
gnement, mais dans la fausse application et dans 
l'assimilation, stériles. Il ne faut point se mépren- 
dre sur le sens et surtout la portée de telles paro- 
les. Leconte de Lisle veut dire non pas que la 
poésie ne doit pas être du tout un enseignement, 
mais qu'elle ne doit pas devenir uniquement utili- 
taire, qu'il ne faut pas sacrifier l'art à l'utile, faire 
de l'art, comme il le dira en i855, un formulaire de 
« périphrases didactiques » sur la merveille de la 
vapeur et de la télégraphie électrique (i). « Le juste 
et le vrai ont droit de cité en poésie, mais ils ne 
doivent être perçus et sentis quà travers le beau » 
(i855). Ce n'est pas du tout vouloir abstraire de la 
poésie les passions humaines. Ne devait-il pas dire 
au contraire: « L'histoire delà poésie répond à celle 
des phases sociales, des événements politiques et 
des idées religieuses; elle en exprime le fonds mys- 
térieux et la vie supérieure ; elle est, à vrai dire, 
l'histoire sacrée de la pensée humaine dans son 
épanouissement de lumière et d'harmonie ». « Le 
beau n'est pas le serviteur du vrai, écrira-t-il encore 
en 1864, car il contient la vérité divine et hu- 
maine. » Contenant la vérité divine et humaine, il 
ne faut pas qu'il soit le serviteur de ce que nous 



(ij Nous avons montré dans la Poésie et la science [Grande 
Revue, iç)o4) que, pour bien apprécier cette préface, il faut se rappe- 
ler qu'elle fut écrite en réponse, dédaigneuse mais très précise, aux 
pages agressives de Maxime Du Camp. 



l'œuvre rkvolutionnaire 269 

considérons, nous, comme le vrai et qui peut tout 
au plus être seulement la vérité humaine, qui même 
risque fort d'être seulement celle d'un moment de 
l'humanité. 

Lcconte de Lisle ne veut pas que le poète soit 
l'éducateur des passions du moment, un maestro 
d'actualité, mais un « éducateur des âmes », s'oc- 
cupant de « principes éternels ». « Le clairon de 
l'archange ne s'embouche pas comme une trompette 
le carrefour » ; mais d'autre part (Etude sur Bar- 
bier) ceci très important : « On ne peut assez louer 
l'indignation qui fait des vers irréprochables. » Et 
lans la même étude: « Entre toutes les passions 
qui sont autant de foyers intérieurs d'où jaillit la 
satire, la passion politique est une des plus âpres 
et des plus fécondes . Haine de la tyrannie, amour 
de la liberté, goût de la lutte, ambition de la vic- 
toire ou du martyr, tout s'y donne rendez-vous et 
s'y rencontre. Les forces de Tâme s'y retrempent 
et l'ardeur du combat s'y ravive. Je ne pense pas 
que ceci soit contestable. » Mais il faut que Tâme 
soit déjà assez forte, le talent assez puissant pour 
qu'il ne se noie point et ne se dissolve dans le vio- 
lent courant populaire. Il faut que la poésie se livre 
[>réalablement à un travail d'éducation classique et 
de purification technique pour redevenir plus tard 
« le verbe inspiré et immédiat de l'âme humaine », 
(3 qu'elle ne peut pas être maintenant, à une épo- 
que de « tumulte d'idées incohérentes ». C'est à son 
caractère d' « actualité » que (en i855) Leconle de 
Lisle attribuera l'infériorité de la Divine Comédie^ 
« cauchemar sublime » qui « porte partout l'em- 



LRCONTE !)E LISLE 



preinte d'une grande confusion d'idées, de senti- 
ments et d'impressions ». 

Gomme au temps du Dante, nous sommes dans 
un siècle d'individualités mesquines cantonnées en 
les horizons étroits de leurs passions égoïstes. Il 
faut se fondre dans la masse et pour ce remonter à 
l'antiquité si peu égotisle et à la primitivité. Le 
rousseauisme s'épanche très librement dans la pré- 
face de i855. Leconte de Lisle qui, dans son dis- 
cours à l'Académie, devait revendiquer « l'imagi- 
nation vierge d'un jeune sauvage vivant au milieu 
des splendeurs de la poésie naturelle », s'y plaint 
d'entendre à peine « les premiers chants de la 
poésie humaine, les seuls qui méritent d'être écou- 
tés, grâce aux clameurs barbares du Pandémonium 
industriel », car il croit que, « à génie égal, les 
œuvres qui nous retracent les origines historiques, 
qui s'appuient des traditions anciennes, qui nous 
reportent au temps où l'homme et la terre étaient 
jeunes et dans l'éclosion de leur force et de leur 
beauté^ exciteront toujours un intérêt plus profond 
et plus durable que le tableau daguerréotype des 
mœurs et des faits contemporains ». Il hait son 

i temps parce que l'utilitarisme y tue la poésie comme 

ifit au Moyen-âge le catholicisme. 

En général, tout ce qui constitue l'art, la morale 
et la science, était mort avec le Polythéisme. Tout 
a revécu à la Renaissance. C'est alors seulement 
que Vidée de la beauté reparaît dans V intelligence 
et Vidée dadroit dans V ordre politique. En même 
temps que l'Aphrodite Anadyomène du Gorrège 
sort pour la seconde fois de la mer, le sentiment 



L (EUVIVE REVOLUTIONNAIRE 27 I 

(le la dignité humaine, véritable base de la morale 
antique, entre en lutte contre le principe hiératique 
»M féodal. Il tente, après trois cents ans d'efforts, de 
•aliser Tidéal platonicien, et Tesclavage va dispa- 
raître enfin de la terre. « La Justice et la Beauté sont ? 
sœurs jumelles qui ne peuvent subsister Tune 
sans l'autre. Et ce siècle bourgeois a chassé l'une 
avec l'autre. Il f^utque la Beauté revive parmi nous 
pour que la justice y revienne. Le rôle social du 
poète est de faire revivre la beauté. Tout poète qui 
y manque est indigne. Toute poésie qui n'est point 
imprégnée de beauté est néfaste au peuple, « n'est 
pas populaire ». 

Cette idée est si manifeste, dans Tarlicle sur 
Bérai2g;e£, qu'il en est même le manifeste. Article 
très clair, lumineux, Leconte de Lisle y'défînit net- 
tement le sens qu'il faut donner au mot « popu- 
laire )) et qui est à peu près celui de: socialiste. Il 
appelle encore « vrais poètes populaires et natio' 
nau.x, dignes de sympathie et d'admiration » ceux 
qui « écoulent et savent comprendre les voix mys- 
térieuses qui montent du passé ou qui murmurent 
autour d'eux, » ceux qui expriment « les traditions 
qui survivent, les tristesses vagues, les rêveries 
confuses, les dures misères et les joies rapides de 
la foule ». (BérAngeT ne peut être populaire, puis- 
qu'il est le poète d'un temps « de bon sens bour- 
geois », « où les imaginations s'éteignent, où les 
suprêmes pressentiments du Beau se dissipent, où 
la lièvre de l'Utile, les convoitises d'argent, l'indif- 
férence etle mépris de l'Idéal s'installent victorieu- 
sement dans I(»s intelligences môme iettréeslet, à 



9.-]-à LECONTE DE LISLE 

plus forte raison, dans la masse inculte. J)> Béran- 
g-er ne peut être populaire (ou socialiste), puisqu'il 
est le poète d'un temps où la foule « n'aime pas 
assez la liberté pour que le §"oût capricieux qu'elle 
nous inspire puisse nous relier énergiquement dans 
une exaltation commune et durable ». 

Aux époques vivaces où les rêves, les terreurs, les 
espérances, les passions vigoureuses des races jeunes et 
naïves jaillissent de toute part en Icg-endes pleines d'a- 
mour ou de haine, d'exaltation mystique ou d'héroïsme, 
récits charmants ou terribles, joyeux comme l'éclat de 
rire de l'enfance, sombres comme une colère de barbare 
et, flottant, sans formes précises, de g-énération en géné- 
ration, d'âme en âme, et de bouche en bouche; dans 
ces temps de floraison merveilleuse de poésie primitive, 
il arrive que certains hommes, doués de facultés créa- 
trices, vastes esprits venus pour s'assimiler les germes 
épars du génie commun^ en font sortir des théogonies, 
des épopées; des drames, des chants lyriques impérissa- 
bles Ce sont les révélateurs antiques du Beau, ceux qui 
poussent à travers les siècles les premiers cris sublimes 
de l'âme humaine, les grands poètes populaires et 
nationaux. » 

Est-ce assez précis? Dans Tavenir donc, le poète 
national, populaire, sera celui qui de nouveau 
révélera le Beau à la foule. Révéler le beau, c'est 
l'unique rôle du poète, de l'artiste. L'artiste est 
l'éducateur de Beauté. « Le poète satirique, dit 
Leconte de Lisle dans l'article sur Barbier, est un 
moraliste par excellence »... mais « dès qu'il 
monte en chair., l'artiste meurt en lui, sans profit 
pour personne; car il n'existe d^ enseignement effi- 



l'œuvre révolutionnaire 3!73 

caco que dans l'art qui n\i d'autre but que lui- 
même ». 

L'art qui n'a d'autre but que lui-môme est un 
enseignement efficace! L'art de Leconte de Lisie 
futdonc un enseignement efficace. Il visa sans cesse 
à l'être, éducateur à la fois de Beaûtéj^cTe Liberté 
et de Fraternité. 



CHAPITRE X 



L IDEAL 



Primitivisme : la nature, la vie frug-ale, la femme et l'amour. 

— Hellénisme : la chasteté ; les vierges grecques ; le tra- 
vail et le jeu ; les enfants et les vieillards ; le patriotisme. 

— Hellénisme français optimiste et républicain. — L'évolution 
du sentiment helléniste du xv* au xix» siècle et la tradition 
républicaine. — Le rôle de Leconte de Lisle dans la litté- 
rature du second Empire. — La résurrection du culte de 
la beauté : le sens historique et social de la beauté. 



Ces idées élucidées, il faut relire son épopée: on 
découvre alors ce que cette œuvre a de positif et de 
constructif, et d'autant plus nettement que ses 
caractères négatifs, maintenant précisés et délimi- 
tés, sont eux-mêmes tout lumineux. Cette œuvre 
architecturale, haute et claire, est, comme eût dit 
Michelet, un temple de vie, bâti à l'emplacement 
d'une source sacrée. Elle proclame, elle donne la 
force, la joie grave et rythmée. Elle compose à la 
fois une Bible polythéiste et une Iliade déterministe 
de l'Humanité où le jeune homme moderne prend 
avec le sens de la beauté, l'électricité de l'énergie 
et le goût de l'action, le courage des joies actives, 
dramatiques à élaborer un avenir resplendissant. 



l/lDÉAL 276 

/ 

Même les pièces les plus satiriques, le célèbre sonnet 
Aux Montreurs, ne résument pas seulement sa haine^ 
du bour^çeoisisme contemporain, ils indiquent déjà 
son idéal d'une vie patriarcale, où « les passions 
vigoureuses etprofondes » se nourrissent librement, 
comme le voulait Fourier, dans la générosité du 
a sol nourricier ». 

Découragées de l'action immédiate, toutes ses 
ardeurs socialistes ne pouvaient s'annihiler d'un i 
coup ; Leconte de Lisle, né dans une île vierge, * 
riait trop sain et vigoureux ; elles se transformé' 
rent à' idées politiques en regrets et visions so- 
ciaux. Haineux du « siècle », il regrette dans ses 
poèmes les âges de l'humanité primitive que son 
esprit socialiste imagine libertaires, et dans la 
représentation à la fois béate et désespérée de la 
vie primitive il exprime quel avait été son idéal] 
d'avenir. Il est d'autant plus net que c'est l'avenir: 
qu'il représente dans le passé que ses connaissan- 
ces scientifiques lui devaient faire supposer que le 
passé n'avait pas été si heureux. Ce sera d'ailleurs 
une habitude poétique des socialistes de la période 
religieuse qui précède celle du socialisme scientifi- 
que de regarder les hommes de la préhistoire comme 
heureux d'être nés bons et libres dans la luxuriance 
d'une nature jeune et abondante. Gela constitue 
une sorte de primitivisme socialiste, pour lequel le 
bonheur de la cité socialiste future tient dans un 
retour aux mœurs simples primitives, égalitaireset 
partageuses, de même que pour le primitivisme 
chrétien la perfection consiste à acquérir la foi 
naïve des premiers chrétiens. Ce n'est donc pas ici 



27Ô LECONTE DE LISLK 

une question de droit (i) socialiste, mais d'âme, de 
conscience, de philosophie socialistes. 



Jamais poète plus fidèlement que Lecontede Lisle 
ne s'attacha à redire Forigine du Monde, la jeu- 
nesse de la Terre. La fraîcheur, la puissance et la 
spontanéité de sa vision l'indiquent naturelle, per- 
manente, intime, foncière. Il en portait perpétuel- 
lement en lui le rêve esthétique et généreux. Son 
évocation constante et ample se plut à consulter 
tour à tour les différentes cosmogonies qui ne man- 
quent point à célébrer unanimement avant toute 
autre une époque privilégiée de lumière, de beauté, 
de force et de félicité mondiales. Empruntant aux 
régions et aux peuples divers l'expression symboli- 
que de leur culte extasié des premiers âges, il s'assu- 
ra d'être le poète de la prime Beauté et de la prime 
Félicité du globe. Associant toutes ces cosmogo- 
nies il en a résumé une sorte de cosmogonie primi- 
tiviste sociale. 

Le Barde du Massacre de Mona, voix des légen- 
des septentrionales, évoque la Jeunesse du Monde 
au temps « où la race des Purs vit le Premier 
matin » ; 

Jeunesse du Monde, ô beauté de la terre. 
Verdeur des monts sacrés, flamme antique des cieux, 
Et toi, Lac du Soleil, où, comme nos aïeux, 
L'âme qui se souvient plonge et se désaltère, 

(i) Les questions de droit, il les avait traitées dans ses articles 
antérieurement à i848. 



L'IDEAL 277 

Salull Les siècles morts renaissent sons mes yeux. 

Les voici, rayonnants ou sombres, dans la fçloire 

Ou dans l'orajje, pleins de joie ou pleins de bruit. 

De ce vivant corlèg-e évoqué de la nuit 

Que les premiers sont beaux ! Mais que la nue est noire 

Sous le déroulement sinistre qui les suit ! . , . 

La Nature n'éclate si généreuse en sa nouveauté 
que dans la splendeur du sort trouvé par Thomme 
sur la terre : 

Et l'homme était heureux sur la face du monde, 

La voix de son bonheur berçait la paix du ciel ; 

Et, d'un essor égal, dans le cercle éternel, 

Les âmes, délaissant la ruche trop féconde, 

Aux fleurs de l'infini puisaient un nouveau miel. 

Ainsi multipliaient les races fortunées; 

Et la terre était bonne, et douce était la mort, 

Car ceux qu'elle appelait la goûtaient sans remords (i). 

Prend-on un poème oriental, Khiron? Le sym- 
bole du Centaure, en qui Maurice de Guérin avait 
admiré la force individualiste de la nature sauvag-e 
et Henri de Régnier goûtera la forme décorative 
d'une dualité mystérieuse, se rénove chez Leconte 
de Lisle, épuré de romantisme, ennobli de vie mo- 
derne, type idéal d'un surhomme primitif. 

Chiron, âme centauresque des mylhologieset des 
cosmogonies méditerranéennes, répète, en vaste et 
pieuse reconnaissance humaine, la poésie des nos- 
talgiques bardes du Nord ; Chiron est la voix se 
conde à laquelle Leconte de Lisle inspire une invo- 
cation panthéislique à la vie meilleure qui fut : 

Dans ma jeune saison que la Terre était belle ! 
Les grandes eaux naguère avaient de leurs limons 
Reverdi dans l'iVither les pics altiers des monts. 

(i Le Massacre de Monn. 

17 



278 LECONTE DE LISLE 

Du seia des flots féconds les humides vallées, 

De nacre et de corail, et de fleurs étoilées, 

Sortaient telles qu'aux yeux avides des humains. 

De beaux corps ruisselants du frais baiser des bairjs, 

, . . Les cieux étaient plus g-rands ! D'un souffle généreux 

L'air subtil emplissait les poumons vigoureux! 

Et plus que tous, baig-né des forces éternelles, 

Des aigles de l'Athos je dédaignais les ailes (i). 

Ghiron représente l'homme-dieu de ces âges, la 
force de la terre faite homme par la noblesse insa- 
tiable des aspirations, faite bête par Tardente puis- 
sance d'instinct : 

fleuves immortels, qu'en mes jeux enfantine 
Je domptais du poitrail, et dont l'onde écumante, 
Neige humide, flottait sur ma croupe fumante! 
Oui ! j'étais jeune et fort, rien ne bornait mes vœux, 
J'étreignais l'univers entre mes bras nerveux. 

Le poète connut dans le socialisme de telles 
ardeurs d'optimisme intrépidement enthousiaste!... 
La force de Chiron, cabrée au profil des monts 
anciens, résume les émotions les plus substantielles 
et la plus déchaînée des indépendances. C'est cette 
vie superbe que le poète rêve pour l'homme de la 
cité future qu'il veut retremper dans la vig-ueur de 
la nature, qu'il veut robuste et sain, éternellement 
jeune, à jamais débarrassé et purifié de la vie civi- 
lisée contemporaine, faiseuse d'infirmes et d'es- 
claves : 

J'étais calme, sachant que j'étais immortel! 

jours de ma jeunesse, ô saint délire, ô force ! 

Sa vie colossale épandue aux espaces est modèle 

(i) II importe de noter que Ghiron est contemporain des poèmes 
socialistes d'avant 1848. 



L IDEAL 5:79 

sublime de vie qui n'est contenue que par la na- 
ture; elle est si ample qu'elle renferme l'histoire 
de plusieurs générations d'hommes primitifs, et son 
détail vaut pour révocation minutieuse des pre- 
mières individualités qui s'isolèrent et errèrent 
avant toute formation de société : 

Tel je vivais heureux sur la terre sublime, 
Toujours l'oreille ouverte aux bruits universels, 
Soulfles des cieux, échos des parvis immortels, 
Voix humaines, soupirs des forêts murmurantes, 
Chansons de l'Hydriade au sein des eaux courantes, 
Et, formant sans remords le tissu de mes jours 
De force et de sagesse et de chastes amours! 
...Je buvais l'eau du ciel et je dormais sur l'herbe 
Et, parfois, à l'abri des bois mystérieux, 
Comme fait un ami, j'entretenais les Dieux! 

Car, farouche chasseur, amant nomade ou calme 
penseur, il est un dieu et fuit les mortels. Il con- 
temple de haut l'humanité : 

... Quant la Terre était jeune et quand je respirais 
Les souffles primitifs des monts et des forêts, 
Des sereines hauteurs où s'épandait ma vie... 
... A mes pieds répandu, j'ai contemplé d'abord 
Un peuple qui des mers couvrait le vaste bord. 
Au sol qui les vit naître enracinés sans cesse, 
Ils paissaient leurs troupeaux, pacifique richesse. 
Sans que les flots profonds ou les sombres hauteurs 
Eussent tenté jamais leurs pas explorateurs. 
Ares, au casque d'or, aux yeux pleins décourage, 
Dans la paix de leurs cœurs ne jetait point l'orage. 
... D'inhabiles clameurs montaient par intervalles, 
Cris de peuples enfants qui, simples et pieux, 
Sentaient bondir leurs cœurs en présence des cieux. 

Mais si riche de force et de science universelle 
est-il devenu au milieu de la nature que son cœur 
se gonfle d'altruisme et que, par amour, il fait l'é- 
ducation des hommes : 



280 LECONTE DE LISLE 

Et là, durant le cours des âg-es, j'ai nourri 
De sagesse et (V amour tout un peuple chéri ^ 
Peuple d'adolescents sacrés, race immortelle... 

Kaïn, voix des relig"ions de l'Asie hébraïque, 
évoque fraternellement la fraîcheur de la première 
vie, pure et vierge, la splendeur de l'idéal berceau, 
la majesté divine de soi-même : 

Slleace ! je revois l'innocence du monde. 
J'entends chanter encore aux vents harmonieux 
Les bois épanouis sous la g-loire des cieux ; 
La force et la beauté de la terre féconde 
En un rêve sublime habitent dans mes yeux. 
... L'inépuisable j'oie émane de la vie; 
Vembr as sèment profond de la terre et du ciel 
Emplit d'un même amour le cœur universel ; 
Et la Femme, à jamais vénérée et ravie, 
Multiplie en un long baiser l'homme immortel. 
Et l'aurore qui rit avec ses lèvres roses, 
De jour en jour, en cet adorable berceau, 
Pour le bonheur sans fin éveille un dieu nouveau; 
Et moi, moi j'e grandis dans la splendeur des choses 
Impérissablement jeune, innocent et beau! 

Ainsi tous s'entendent à louer cette première 
humanité heureuse, pacifique parce que frugale, 
point ambitieuse, tous s'entendent à déplorer et 
condamner ce qui y mit fin : la guerre, qui sur- 
vint pour souiller la terre, faire dévier le sens des 
destinées. Kaïn figure l'humanité heureuse en qui 
laveh, principe de guerre, laissa s'éveiller la vio- 
lence guerrière, et qui ne retrouvera le bonheur 
dans la paix et la fraternité que lorsque les guer- 
res seront mortes avec les religions. 

Celui qui blasphéma l'homme quand son inspira- 
tion jaillit du spectacle d'égoïsme et de laideur 
actuels, qui maudit l'homme contemporain avec 



l'idéal 28 1 

tant de véhémence qu'on crut à une haine vouée 
à l'Humanité elle-même à travers les siècles, sut 
avec amour consacrer des vers frénétiques à la pré- 
sentation de l'Homme des premiers âges, tel qu'il 
fut « fait pour la félicité ». 

. . l'Homme en sa gloire première, 
Calme et puissant, vêtu d'une mâle beauté, 
Chair neuve où l'àine vierge éclatait en lumière 
Devant la vision de rimmortalité. 

Leconte de Lisle, qui conserva à la femme l'ado- 
ration voluptueuse d'une âme fervente, sembla tou- 
jours estimer sans doute de l'avoir vue pour la 
première fois dans l'innocence et la magnificence 
de l'île d'Eden,que la femme comme la Nature était, 
de par sa grâce ou sa beauté passives, ce qui per- 
sévérait jusqu'à nous de la beauté, de la joie et de 
la bonté des âges heureux. Ainsi son âme s'exalte 
à révoquer au Jardin du Paradis, soit qu'Adam 
ouvre le passé : 

O Jardin d'Iaveh, Eden, lieu de délices, 
Où sur l'heure divine Eve aimait à s'asseoir ; 
Toi qui jetais vers elle, ô vivant encensoir, 
L'aronie vierge et frais de tes milles calices. 
Quand le soleil nageait dans la vapeur du soir, 

soit que lui-même éveille à son souvenir celle qu'il 
contempla pour la première fois : 

Telle, au Jardin céleste, à l'aurore première, 
La jeune Eve, sous les divins gérofliers, \ 
Toute pareille encore aux anges familiers. 
De ses yeux innocents répandait la lumière. 

Son œuvre apprend de quelle haute vertu esthé- 
tique il imagine l'amour, libre en la nature. Il ne 

»7- 



282 LECONTB DE LISLE 

put que décrire passag-èrement dans Khivon la 
fière pureté des amours se poursuivant en indépen- 
dance ; Kaïn se souvient rapidement de Tenchan- 
tement d'Eve au Paradis. Mais Çunacépa, qui n'est 
que poème d'amour, révèle le couple adolescent eni- 
vré de félicité aux profondeurs des forêts indien- 
nes, de cette Inde que Leconte de Lisle vénéra 
particulièrement d'avoir été et de demeurer le ber- 
ceau du monde. L'amour y fleurit, charme luxu- 
riant et pur comme une saison, l'amour palpite, 
neuf en son éternité, l'amour déborde, libre en sa 
spontanéité inspirée, l'amour joue, joyeux et naïf 
en ses débats et ses errances, l'amour prie, extase 
panthéistique parmi les forces pures et fécondes de 
la terre. La beauté des âmes exaltées par la sève 
d'amour s'entretient inépuisablement de la beauté 
de la vie et du monde, sève de la nature. Çiinacépa 
prouve la beauté éternelle que la Nature garantit 
à l'Amour qui, né d'elle, se recueille en elle, s'y 
épand. Et toute la beauté naturelle et vierge de 
l'amour, de l'amour de Çiinacépa et de Çanta^ 
ressort dans la description amère de la vieille et 
vaine civilisation hindoue. 

Le commerce familier et frugal des forces natu- 
relles engendre l'amour des humanités simples et 
pieuses, l'amplifiant de toutes les sensations heu- 
reuses et de toutes émotions vives; créant l'amour, 
il crée l'enfant, il affirme ensuite l'adolescent. La 
grâce à'Hylas est œuvre de vie primitive; la fière 
vertu d'Achille, disciple du dieu de nature Khiron, 
témoigne d'une âme héroïsée par une libre péda- 
gogie de nature. Pour l'entretenir en beauté et en 



L*IDÉAL 283 

vertu, renseignement vaste des forces naturelles, 
parmi lesquelles s'exerce son indépendance, s'allie 
aux leçons que, par la bouclie mëmorieuse de Klii- 
ron, lui transmet l'exemple des viriles antiquités. 
Frères en éducation naturelle, les adolescents que 
Leconte de Lisle dressa souples en ses mâles 
poèmes, saluant leur jeunesse sauvage, déclarent 
avec un noble orgueil : 

Et je grandis, sentant que je deviens un Dieu (i) ! 

Leconte de Lisle ne suggère pas seulement par la 
noblesse des mots dont il qualifie la nature, parles 
paysages d'harmonie et d'abondance qu'il en mul- 
tiplie, par le mode de description qui consiste à 
célébrer d'une nature ce qui contribue le plus direc- 
tement à la félicité humaine, il ne suggère pas seu- • 
lement qu'il faut s'en tenir au culte de la Nature. 
Il précise souvent, pour la développer ensuite, sa 
conception d'une éducation naturelle. Après une \ 
description où la reconnaissance de l'homme comblé 
par la nature inspire le rythme et le pittoresque 
des vers, il s'écrie : 

rouq-eur, volupté de la terre ravie 1 
Frissonnements des bois, souffles mystérieux 1 
Parfumez bien le cœur (jui va goûter la vie, 
Trempez-le dans la paix et la fraîcheur des cieux ! 

11 est clair que, seule, la Nature, reste des âges 
révolus, qu'elle seule peut encore dispenser à Phu- 
manité la pureté et la vigueur et la sérénité que les gé- 
nérations perdirent en s'éloignant d'elle depuis une 

(i) Se rappeler sa conception de « Dieu », esscotielleinent irréli- 
gieuse et socialiste. 



204 LECONTE DE LISLK 

trop longue suite de siècles. Si le spectacle de la mo- 
derne hu manité ag-grave l'âme de pessimisme, le spec- 
tacle et rintimité de la nature, en candeur et en ri- 
chesse, redressent Tâme et l'embellissentde courage : 

Ce sont des chœurs soudains, des chansons infinies, 
Un long- g-azouillement d'appels joyeux mêlé ; 
Où des plaintes d'amour à des rires unies ; 
Et si douces, pourtant, flottent ces harmonies, 
Que le repos de l'air n'en est jamais troublé. 
Mais l'âme s'en pénètre ; elle se plonge, entière. 
Dans Vheiireiise beauté de ce monde charmant 
Elle se sent oiseau, fleur, eau vive et lumière ; 
Elle revêt ta robe, ô pureté première, 
Et se repose en Dieu silencieusement. 

La nature dont Leconte de Lisle combla son 
œuvre, soit qu'il évoque en son premier plan Tan- 
tique humanité, soit qu'il se tienne à des paysages 
ou à des tableaux sans âge précis, apparaît d'autant 
plus berceau du monde qu'il énumère autour de 
l'homme la présence des végétaux et qu'il peuple le 
monde de bêtes. Son culte de la Bête n'est autre 
que le culte même de la Nature, énergie première 
qui se conserve en nouveauté et en fécondité, le 
goût de l'homme primitif, fort, libre, indompté, 
sauvage. Son imagination revivait les premiers 
temps de la terre, évoquait l'homme en la vierge 
nature sivivementetsi continuement qu'il fut hanté 
lumineusement, autant que de visions d'hommes 
aux épaisseurs ou aux espaces de nature, de visions 
d'animaux pullulanten liberté parmi savanes, forêts 
ou ravins. La Forêt vierge, VA borna, les Jungles, 
rOasis, le Jaguar, Clairs de lune, les Elé- 
phants, la Chasse de l'Aigle comptent au nombre 
de ses poèmes primitivistes. Un tableau de bêles, 



l'idéal 285 

ces énergies vierges et insoumises, porte la même 
vertu d'enseignement naturiste qu'un paysage édé- 
nique de la création ou un paysage élyséen de 
nature attique. En toute bête Leconte de Lisle ne 
laisse pas de voir le témoin des premiers temps de 
splendeur, à la façon du Corbeau, démon de la 
nature païenne tué en son éternité par la parole de 
mort du christianisme antinaturel. Et certes son 
rêve serait d'une humanité qui participerait, en un 
régime de nature, de la noblesse musculaire et de 
l'indépendance des bêtes : rentrer en la vie de 
nature, « retrouver Eden », c'est aussi bien que 
retourner parmi les monts, les arbres, les fleuves, 
rentrer en un paradis d'animaux. Leconte de Lisle 
ne défendit pas moins la cause de l'animal que celle 
(la sauvage tué par la guerre européenne (le Der- 
nier des Maoris) y que celle des forêts abattues par 
le moderne industrialisme. Et quand il clame le 
triomphe de la forêt vierge, la victoire du requin 
vorace ou de la panthère, c'est la victoire définitive « 
de la Nature en quoi il espère pour les avenirs d'une f 
liumanité ressuscitée. Dans la vaste éducation que \ 
l'homme converti recevra de la Nature, la leçon 
due à la Bête prend sa part de fierté et de force. 
lléraklès au taureau érige le combat superbe des 
Icux énergies animales s'afFrontant dans une utile 
iiudalion,sœursen vigueur et en jeunesse. Khiron, 
qui conserve le type idéal de l'homme de nature, 
est Centaure, mi-homme, mi-bête. 

Les bêtes de Leconte de Lisle sont des groupes 
(le Barye qui orneraient de puissance indomptée 
une ville moderne comme les chevaux et les bœufs 



a 86 LECONTE DE LIST.E 

figurèrent aux métopes du Parthénon en Tantique 
cité libérale. La façon dont Leconte de Lisle, fra- 
ternellement à Michelet, représenta la bête, peut 
donner un sens primitiviste à la longue série de 
l'art animalier. 



Il est vrai que, dans son admiration intégrale de 
la vie naturelle, il conçut plutôt l'homme en face de 
la nature que l'homme en face de l'homme. 11 chanta 
plutôt la première existence naturelle que la pre- 
mière société, ou, du moins, ne précisa-t-il point 
son sentiment des sociétés en ces débuts. Mais son 
culte de la Grèce, sa prédilection de la civilisation 
hellénique renseignent sur l'idéal, qu'il nourrissait, 
de société humaine. Ce qui le conquit et l'attacha 
à la Grèce, ce fut la conciliation la plus harmo- 
nieuse de la vie naturelle et de la civilisation. Mais, 
comme il voit en beauté, sans doute un peu trop har- 
monieusement assouplie (i), les âges primitifs, de 
même il mêle un peu trop de primitivisme sauvage 
à la civilisation grecque. Quoi qu'il en soit, les trans- 
formations qu'il fit subir de part et d'autre expli- 
quent l'équilibre voulu de sa conception unifiée (2). 

Aussi bien il est remarquable que ce qu'il appré- 
cia surtout de la Grèce fut ce qu'il a coutume 
de goûter de la vie de nature : l'amour en liberté 

(i) D'ailleurs les Origines de J.-H. Rosny prétendent, avec une 
intelligence analogue à celle de Léconle de Lisle, renverser les affir- 
mations pessimistes des Lubbock sur les premiers âges. 

{2) « Je ne m'étonne point, dit M. Barrés, de cette vue simpliste 
chez un homme qui était convaincu qu'un peuple, les Hellènes, a réa- 
lisé, une i'ois pour toutes, la perfection et que l'Humanité a trouvé 
là son type hors duquel toutcst Barbarie. » M. Barrés dit crûment 



l'idéal 287 

dans les souples paysages. Ses amoureuses grecques 
sont nées de la nature et la chérissent voluptueu- 
sement de les avoir conviées et initiées à l'amour, 
telle Glaiicé. Souvent môme, trop farouches, elles 
ne veulent connaître que l'amour viride et infini 
delà nature, telle Thijoné (i). Klytie est divinité 
naturelle, la belle vierge chasseresse: elle est sou- 
plesse, pureté, élégance, harmonie, grâce vaillante 
et jeunesse, elle est le poème féminin de la Terre 
comme Achille et Khiron en sont les poèmes mâles. 
TestijliSj chasseresse, est vierge agile, guerrière, 
maîtresse de sa destinée et de Tespace ; 

Cest l'heure où Thestylis, la vierge de l'Aitna, 

Aux yeux étincelants comme ceux d'Athana, 

En un noir diadème a renoué sa tresse, 

Et sur son genou ferme et nu de chasseresse, 

A la hâte, agrafant la robe aux souples plis. 

Par les après chemins de sa grâce embellis. 

Rapide et blanche, avec son amphore d'argile, 

Vers cette source claire accourt d'un pied agile, 

Et s'assied sur le roc tapissé de gazon, 

... Grande comme Ariômis et comme elle farouche, 

Nul baiser n'a jamais brûlé sa bellcbouche (2). 

Péristéris^ en liberté, est pêcheuse, divinité ma- 
rine. Kléarisia, déesse de la terre et de lamoisson, 
paraît dans le jeune enchantement d'une aube ély- 

ailleurs que cette conception de la Grèce est fausse. M. Barrés est 

nationaliste. Nous pouvons nous en remettre de préférence à 

>f . Alfred C4roisct, historien et helli'nisle d'une érudition puissante 

iii, à l'heure même où nous corritçeons ces épreuves, publie dans 

i Revue 6/eue une Athènes où secontirmela conception de Leconte 

' Lisle. M. Barrés se trompe aussi quand il dit que son estln-tique 

posait principalement sur l'helK'nigmc de Louis Ménard ; L. de 
i.. connut Ménard uprcs avoir écrit ses poèmes antiques. 

(1) Poème écrit avant 1848. 

(a) Au point do vue esthétinue rapprocher de co portrait celui des 
vicrKcs socialistes créées par J.-H. Rosny.notamment l'Eve du Bila- 
léral. 



LECONTE DE LIS LE 



séenne, animée d'un harmonieux rythme de marche. 
Les vierges innombrables que créa Leconte de 
Lisle, féministe de la femme dans la nature, par- 
ticipent toutes de la même fierté individualiste et 
de la même impérieuse liberté. Surélevées de Télé- 
gance décorative du peintre helléniste et républi- 
cain Prudhon, elles se distinguent par une person- 
nalité d'affranchies pour laquelle plaidèrent les 
romans contemporains et les théories anarchistes 
du féminisme et de Tamour libre. Elles seront ces 
mères dignes dont Cabet anime pieusement les 
jardins d'Icarie. 

Sans doute, on le sent déjà, la Grèce, telle que 
Leconte de Lisle la propose à l'admiration de 
Thomme moderne, est-elle reconstruite sur la fidèle 
interprétation de ses potées et de ses philosophes. 
Mais, très profondément, en sa création il a syn- 
thétisé tout ce que l'étude des primitives sociétés, 
hindoue ou biblique, lui avait fait concevoir de 
meilleur, déplus pur, déplus fécond (i). Ne vou- 
lant projeter dans le futur, faire supporter à l'ave- 
nir sa construction d'une société idéale — ce qui 
enlève à l'œuvre tout caractère d'affirmation scul- 
pturale et en trahit le lyrisme utopique — il la plaça 
en une des Péninsules du monde où l'homme con- 
nut déjà la plus grande sommedebonheur :1a Grèce. 

Or, la vertu essentiellede l'Hellas que créa (2) Le- 
conte de Lisle c'est la chasteté. 

(i) Ses assidues lectures des Grecs ou des autres, il s'y mettait 
avec passion : et c'est cela qui marque l'individualité, l'élaboration 
des lectures. 

(2) Flaubert, qui n'avait pas le sentiment social, la reproche vive- 
ment à Leconte de Lisle. {Corresp., t. II, pp. 268, 290.) 



... chasteté sainte, ô robe éternelle 
Malheur à qui sur toi porte une impure main ! 

{Hélène.) 

Leconte de Lisle était voluptueusement chaste : 
par quoi d'ailleurs il a eu un sens si délié et un 
tact si passionné de la complexité de Tunivers. La 
chasteté, qui lient l'être frémissant à distance de la 
beauté, en favorise une plus complète contempla- 
tion où s'embrasse l'harmonie de l'ensemble sous 
la caresse lumineuse de l'atmosphère. Et, préser- 
vant le jeune homme ardent des épuisements 
orientaux, elle lui conserve une plus fraîche spon- 
tanéité à l'amour, de plus vibrantes et de plus 
longues émotions : aux heures électriques où elle 
lui conseille les solitudes préparatoires, son expan- 
sive tendresse s'accorde aux autres objets de la 
nature, s'enrichit de leur grâce dont elle embellira 
encore plus tard l'admiration et la possession de la 
beauté féminine. La chasteté est l'art d'associer la 
nature à ses plaisirs pour les purifier cl les intensi- 
fier, d'exalter l'amour de panthéisme. Platonisme 
social : elle est la qualité des peuples forts qui 
savent, par une instructive solidarité et dans l'obli- 
gation d'une activité laborieuse, se tenir vigoureux. 
A l'homme moderne, elle donne la dignité et la fer- 
meté nécessaires non tant à disputer sa part dans 
la lutte pour la vie qu'à s'intéresser à la lutte 
sociale. Elle est une vertu et une discipline sociales. 
Dans la littérature elïéminée, désabusée par effémi- 
nement, du Second Empire, entre le dandysme de 
Musset familier à la cour et le scepticisme de cour- 
tisane de Mérimée, l'œuvre chaste, naïve et forte 

i8 



2Q0 LEGONTE DE LISLE 

de Lcconle de Lisle est le plus noble et vivifiant 
poème qu'on pût mettre aux mains des jeunes fem- 
mes et des jeunes hommes de cette époque fatiguée. 
Naguère il opposait dans Eglogue harmonienne 
à la Muse grecque Piilchra la Muse chrétienne 
Casta\ mais entre Beauté et Chasteté la conciliation 
s'est faite pour le rêve unitaire d'un âge merveilleux 
et désirable. En particulier, rien ne saurait mieux 
attester que la conception de la Vierge hellénique 
combien la grâce de Leconte de Lisle est peu 
« orientale » — ainsi que le formule la personnifî 
cation de Vénus de Milo qui n'est ni l'Aphrodite, 
ni la Gythérée, ni l'Astarté orientale qui « sur un 
lit de lotus se meurt de volupté » : la vierge grec- 
que, élancée et prompte, est pudique, farouche, 
fière de sa virginité : 

Grande comme Artémis et comme elle farouche 
Nul baiser n'a jamais brûlé sa belle bouche. 

{Thestylis .) 

Il faut lui apprendre que la beauté — dont elle a 
le sens mais confondu avec celui de sa propre 
force physique — est destinée à l'amour {Klitie)\ 
« la liberté sacrée seule guide» son cœur; indépen- 
dante et hardie à la course, elle veut échapper à la 
servitude de l'amour. Dans l'amour elle redoute (d'ef- 
féminement », si mollement accepté par les amou- 
reuses provocantes et lascives d'André Chénier : 

Artémis me sourit. Docile à ses désirs 
Je coulerai mes jours en de mâles plaisirs. 
Et je rC enchaînerai point d'amours efféminées 
La force et la fierté de mes jeunes années. 

{Glaucé.) 



l/lDÉAL 291 

Par la forme souple de son corps, la liberté de 
sa vie, elle se sent l'égale de Thomme : 

Le sein libre à demi du lin qui les protèjçe 
Une lumière au cœur et l'innocence aux yeux 
Et la robe agrafée à leurs genoux de neige 
Elles allaient, sans near des hommes ni des dieux. 

Vierge forte, elle ne reste pas prisonnière du 
ynécée, elle vit au grand air, parmi les hommes, 
associant à sa vigueur la grâce de son geste dili- 
gent, en sorte que le travail prend Taspect léger et 
mélodieux d'une danse : 

Les belles filles aux pressoirs 

Portent sur leur tête qui ploie, 

A pleins paniers, les raisins noirs ; 

Les jeunes hommes sont en joie ! 

Ils font jaillir avec vigueur 

Le vin nouveau des grappes mûres 

Et les rires et les murmures 

El les chansons montent en chœur. 

Sobre de costume et'frugale de goût, elle ignore 
l'oisiveté : elle est vendangeuse, moissonneuse, ou, 
comme Nausicaa, blanchisseuse au cours de Teau 
(Khiron), ou pêcheuse (Peristeris). Quand cesse le 
travail qui les tenait réunies, elles unissent leur 
joie claire en^'un seul rythme. 

Et toutes, délaissant la fontaine ou'les champs, 
Charment au loin l'écho du doux bruit de leurs chants 

{C/iiron.) 

OU elles dansent: rarement Leconte de Lisle évo- 
que solitaires les vierges grecques; ils les voit tou- 
tes légères, droites et un peu penchées, accordées 



292 LEGONTE Di: LïSLE 

en chœur pour la danse, cette forme collective de la 
beauté aux heures de repos, danse, g-uirlande et 
couronne, allég-orie d'harmonie terreslre parallèle 
à celle des astres (i). 

Aux bras nus de ses sœurs ses bras sont enlacés 
Elle noue en riant, sa robe diaphane 
Et conduit les chœurs cadencés. 

Ensemble, toujours, elles prennent leurs splcn- 
dides ébats dans la fraîcheur d'une eau palpitante 
et molle {Hélène). Alertes et onduleuses, et toujours 
ingénieuses aux jeux, elles se défient à la nag-e. 

C'est aussi dans la nature, pures et confiantes, 
qu'elles prennent leur repos ; Kljlie s'endort en 
plein air sous les platanes; Phidylé, dans ses tresses 
dénouées, s'assoupit sous les frais peupliers ; telle 
plong-e nue et sommeille en une source à l'abri du 
reg-ard de l'homme. Bien que, vêtue d'une tunique 
où se dessine au regard l'accomplissement des 
formes, libre et familière, la jeune fille soit la com- 
pagne ordinaire du jeune homme, elle lui inspire 
un amour haletant de crainte et de mystère. L'a- 
mant de Klytie prononce ardemment: 

Le lin chaste et flottant qui ceint son corps 

Plus qi.i'an voile du temple est terrible à mes yeux. 

Aussi bien le jeune homme ne connaît-il pas la 
langueur orientale: 

Cet Ephèbe, si beau dans sa jeunesse en fleur, 

(i) Dans l'Aither splendide et sans fia 
Tu dérouies le chœur des choses 
Dociles à l'ordre divin. 



l'idéal 298 

reste fier, viril, an redressement de sa grâce élé- 
gante et cambrée : 

Bienheureuse Vaustère et la rude jeunesse 

Qui rend an culte chaste à V antique vertu ! 

Mieux qu'Hun guerrier de fer et d'airain revêtu, 

Le Jeune homme au cœur pur marche dans la sagesse. 

Le myrte efféminé n'orne point ses cheveux 

Il n'a point effeuillé la rose Ionienne 

Mais sa bouche est sincère et sa face sereine. 

{Hélène.) 

L'amour trouve sa consécration innocente et 
sereine dans l'hymen qui à l'adolescent pur unit la 
vierge fine et saine : 

Sous le toit nuptial le trépied d'or s'allume, 

La rose jonche les parvis, 
Les rires étincelants montent, le festin fume. 
Un doux charme retient les convives ravis 

Aux lieux que l'Epoux parfume. 
Salut, toi qui nous fais des Jours heureux et longs. 
Divin frère d'Eres, Hymen aux cheveux longs ! 

[Hélène.) 

Des danses sur des prairies en fleurs; des brises 
au travers d'un ciel embaumé ; des accords de 
chœur lointains et clairs; des voix d'enfant au seuil 
des demeures. L'enfant est le bienvenu dans cette 
vie subtile et pleine. Qu'il naisse, la mère exprime 
sa reconnaissance : 

Je ne languirai plus dans un morne déclin 
Stérile et g-émissant sous le toît salutaire. 
La Race a refleuri des Enfants de la Terre 

[L'Apollonide.) 

Comme au Bois Sacré de Puvis de Ghavannes, 



294 LfcCONTE DE LISLE 

Tenfant grandit, nu, entre les femmes, les lauriers 
et les oliviers, avec des cheveux longs. 

Des cheveux ondoyants où la brise soupire. 

Gomme au Ludus pro patria sa jeunesse timide 
et charmante honore les vieillards : 

Et de beaux enfants servent d'échansons 
Aux vieillards assis sous la verte haie. 

{Médailles.) 

De bonne heure Tenfant travaille, libre, dans la 
lumière des champs 

...dans la verte prairie 

Où, paissant les grands bœufs, jeune et déjà pasteur; 

il apprend dans un recueillement léger à aimer la 
nature. On admire, dans Chiron, 

Les pasteurs, beaux enfants, à la robe grossière 
Qui d'un agile élan courent dans la poussière. 

Ils grandissent moins entre les hommes et les 
femmes que parmi les arbres et les bêtes; et ce 
sont les platanes et les peupliers, Tolivier et le 
myrte; et ce sont la « jeune cavale, au regard fa- 
rouche », 

Les étalons ployant sous leurs jarrets nerveux 
Nourris dans les vallons et les plaines fleuries ; 

et les chevaux attelés aux chars, a asservis mais 
fiers sous l'aiguillon! », les troupeaux de taureaux 

Hauts de taille, vêtus de force et de courage. 

Ils méditent, solitaires et sauvages, devant des 
paysages tranquilles où les têtes innocentes jouent 



l'idéal 295 

avec leur force : leur vie est un son^e lumineux 
devant une nature immense, pacifique et où le si- 
lence est la musique de la paix, ainsi qu'il est sen- 
sible dans les Visions antiques de Puvis. 

C'est en le repos profond et parfumé de cet iso- 
lement dans la nature que l'enfant apprend à goûter 
l'harmonie de la vie de famille, la saveur des ver- 
tus domestiques, qu'il se sent sinueusement retenu 
aux anses du rivage natal, qu'il éprouve avec 
volupté le charme de la patrie. La paix sacrée qui 
flotte sur la nature lui a révélé 

La pairie et le toit natal, l'amour pieux 

De ses parents courbés par l'âge soucieux. [Hélène.) 

C'est la contemplation du monde, plus finement 
que le commerce des hommes et la vie de société, 
qui lui inspire le sens de la hiérarchie, et, l'ini- 
tiant à ses origines panthéistiques,- le rattache au 
culte de ses parents, des vieillards : 

Les grands vieillards drapés dans la pourpre ou la laine 
Graves, majestueux, couronnés de respects, 

lui gonfle le cœur de l'amour de la patrie, dans 
un doux fanatisme tout patriarcal et pastoral : 

Au sol de notre Hellas notre âme est enchaînée 

Et la terre immortelle où dorment nof: aïeux 

Est trop douce à nos cœurs et trop belle à nos yeux ! 

Amour de la vierge et amour de la famille, amour 
(le la liberté et des aïeux, amour de la nature et de 
la patrie, telle est cette atmosphère de chaude et 
voluptueuse idéalité, cette atmosphère blonde et 



296 Ll'XONTE DE LISLE 

maie qui dore les évocations de Leconte de Lisle 
comme les grandes fresques communistes du pein- 
tre lyonnais, tel est cet « air empli d'arôme et 
d'harmonie» que respire l'homme grec. Elevé parmi 
le chœur chantant des vierges, dans le musical 
accord des familles et des paysages, il est le fils 
de l'harmonie, il possède le sens poétique — le 
plus délié et le plus complexe — de la paix. On 
dit au jeune Ion dans l'Apollonide : 

Viens! tu seras un jour, Enfant, ce que nous sommes. 
Sous le casque et l'armure et le lourd bouclier 
Tu verseras aussi le noble sang- des hommes. 
Et sur ton jeune front croîtra le vert laurier. 

Mais Ion, sorte d'Eliacin élyséen, élevé dans « le 
Bois Sacré cher aux Muses », répond : 

Il germe ici plus beau, verdoyant dans l'aurore, 
Aussi doux qu'une lyre il chante au vent sonore, 
Et la Muse divine, avec ses belles mains, 
Ne le pose jamais sur des fronts inhumains. 

La nature lui a appris l'amour de la beauté et de 
l'humanité fondues en une même harmonie. Cette 
société, aussi patriarcale que la primitive humanité 
biblique, réserve à l'étranger la plus fraternelle 
hospitalité. L'hôte est accueilli avec une joie sacrée; 
quant au poète, il est le musicien, cher aux Dieux 
et aux hommes, de la paix entre le ciel et la terre, 
de l'entente des vierges et des adolescents, de l'in- 
timité des enfants et de la famille, de l'alliance 
entre le passé immortel des aïeux et les générations 
vivantes, il est la parole d'harmonie qui groupe 
les êtres et leur fait éprouver la joie profonde de 
leur accord inaltérable. On lui dit : 



L IDEAL 297 

Verse au fond de mon cœur, chantre de Maïonie, 
Ce partage des dieux ^ la paicc et V harmonie. 

Il est un peu comme le roi de cette humanité 
sur laquelle, seule, règne la concorde : 

Ln paix et la bonté, la jsfloire et le fi^énie 
Couronnent à la fois ce roi de Vharmonie. 

Il est celui qui, traversant les groupes de jeunes 
gens et de vierges, leur adresse le salut qui porte 
bonheur (i). Lui-même, dans cette société où le 
travail, parce qu'il demeure dans la nature, n'a pas 
cessé d'être un plaisir collectif, vit heureux et con- 
sidéré : 

Il chante, il règne, il rêve. Il est heureux et sage. 

Ses chants, autant que le travail des pasteurs et 
des moissonneurs sont utiles à la communauté (2). 

Ce n'est pas l'Enfance du monde, l'âge de la pre- 
mière grandeur de l'homme enivré de soi-même et 
de l'univers, âge des Kaïn et même des Khiron, 
mais plutôt, à vrai dire, la charmante Adolescence 
du Monde, sa Jeunesse, que Leconte de Lisle per- 
sonnifia dans son admiration de l'âge grec. Jeunesse, 
il la célébra toujours comme un état supérieur de 
force et de félicité, il l'exalta passionnément pour ce 
qu'elle contient de pur et d'ardent, de calme et de 
mâle, de généreux et de chaste : 

Salut f ô Jeunesse féconde 

Dont les bras contiennent le monde 

Dans un divin embrassement ! 

(i) Khiron. 

(3) Thyoné... « Pour prix de mes leçons », etc. 



LECONTE DE LISLE 



La jeunesse est l'âge où, plus souple, avide et 
confus, Ton se rattache plus inextricablement. Ton 
correspond plus subtilement à la diversité du 
monde, et il admira la Grèce d'avoir su être jeune. 

Ainsi la vie grecque lui est idéale de magnifier 
par le commerce de la nature la vertu physique 
des êtres: elle crée les types les plus admirable- 
ment complets (i), car les âmes ornées d'intelli- 
geince et de philosophie savent demander innocem- 
ment à la nature le lustre et l'hygiène de la beauté. 
La civilisation hellénique, telle que se la représente 
son génie primitiviste, lui demeure un exemple 
unique, car elle témoigne un égal amour de la 
Nature et de l'Art, de la Vie et de l'Esprit, et d'un 
art à travers lequel seule, d!ailleurs, se faisait 
rechercher et aimer la Nature(La Grèce, patrie de 
l'Art naturel, est patrie de Liberté : elle est exem- 
plaire, présentant la splendide unité du beau, du 
bien, du vrai, du juste. Ilypathie analyse la con- 
ception complexe qu'il garde de la Grèce \} 

Comme un jeune lotos croissant sous l'œil des sages, 

Fleur de leur éloquence et de leur équité. 

Tu faisais, sur la nuit moins sombre des vieux âg'es, 

Resplendir ton génie à travers ta beauté. 

Le grave enseignement des vertus éternelles 

S'épanchait de ta lèvre au fond des cœurs charmés* 

Elle affirme hardiment la vertu intégrale du 
paganisme ; 



(i) Se rappeler son goût, dès l'enfance, de la synthèse : dans les 
sensations, les sentiments et les admirations. Ses goûts unitaires 
d Sri. 



Cl 



L IDEAL 299 

( Le beau, le vrai, le bien qu'ont révélé les Dieux (i). 

Et c'est par elle, pure Hellène généreuse et 
ahière, prête à immoler sa vie à l'Idéal grec délaissé, 
que Leconte de Lisle fait nettement formuler le 
républicanisme de son rêve hellénique : 

Reiçarde, sous l'azur qu'un seul siècle illumine, 
Des îles d'Isonie aux flots de Salnmine, 
L amour de la patrie et de la liberté 
Triompher surVautel de la sainte Beauté; 
Dans i austère rejjos des foyers domestiques 
Les grands législateurs régler les Républiques. 

L'on s'entendit trop unanimement à expliquer 
par une « impassibilité olympienne ))j par un « dé- 
goài du siècle et de riiumanité », par un « amour 
exclusif de la nature » le culte en Icijuel il tenait la 
Grèce. On ne voulut voir dans l'hellénisme de 
Leconte de Lisle que refug-e et consolation d'un 
artiste désintéressé de toute humanité et de toute 

(1) A ce propos, si Leconte de Lisle avait été aussi foncièrement, 
irréductit)lenieiit pessimiste qu'on l'a cru et écrit, n'aurait-iî pas 
trouvé quelque amère et forte satisfaction à montrer l'humanité 
grecque écras('e sous la pesante Ananké? Or, il n'en est rien. Comme 
Kaïn, Niobé se refuse à accepter la Destinée, se révolte. Symbole 
de l'humanité protestant contre l'oppression des dieux, elle est châ- 
tiée parce qu'elle a contesté à Zeus a. Dieu jaloux », pervers », sou 
pouvoir injuste et usurpé. Elle réclame le retour des Titans, de la 
race des Héros, demi-hommes, demi-dieux qui 

Propices aux mortels, sont remplis de largesses 
Dispensaient ta paix, le bonheur, la sagesse. 

Et il faut remarquer que ceux d'entre les dieux precs dont Le- 
conte de Lisle dressera la lumineuse image sont ces demi-dieux, 
généreux comme des hommes, Hérakiès « antique justicier », « roi 
purificateur », « dompteur des anciens crimes ■ et le gublime Pro- 
méthec, qui fera jaillir 

Le jour de ta justice et de la liberté. 

Son hellénisme s'oppose nettement à celui de Nietzsche, précisé- 
ment parce que celui-ci était aussi peu socialiste que possible. 



300 LEGONTE DE LISLE 

/ 

socialité.vAussi faut-il insister sur la vision que 
Leconte de Lisle avait de la Grèce : tout ce que 
son âme de citoyen juste, libre, fraternitaire rêvait 
généreusement de [bonheur républicain, socialiste, 
et tout ce que son imagination d^artiste souhaita 
de voluptés esthétiques, se concilia et se condensa 
sous forme d'hellénisme^ Fanatique admirateur de 
la Convention, il se fit de la Grèce la même con- 
ception que la majorité des conventionnels. Car il 
est frappant combien la Grèce leur apparaissait 
principalement une patrie de civisme : justice, éga- 
lité, fraternité, liberté — et beauté : en cette con- 
ception, hérité, directement de l'helléniste social 
Fénelon, fraternisaient les Louis David, les Boissy 
d'Anglas, les André Chénier, ce révolutionnaire 
qui ouvrit en poésie française le cycle d'inspiration 
hellénique. L'hellénisme de Leconte de Lisle, qui 
est le contraire de celui d'un Nietzsche, individua- 
liste et saxon, est richement et fécondement fran- 
çais ; et il prend une valeur et une poésie particu- 
lières quand on le rattache à la tradition : 



A la Renaissance, les Grecs,, chassés par l'Islam 
se réfugient en Occident; ils pleurent ensemble leur 
pays et leur ancienne Hberté, avec passion et au- 
torité ; et dès lors, THellade se dresse aux lointains 
horizons de l'imagination comme la patrie de la 
liberté,toutes les nostalgies se recueillent poétique- 
ment autour de son nom. Les humanistes du xv« 
et du xvi^ siècles sont les premiers humanitaires 
de l'époque moderne : Robert Estienne inclinait 



l'idéal 3oi 

vers les doctrines nouvelles au point de déconcer- 
ter la protection amicale du roi, et il appelait son 
roi la haine des messieurs de la Sorbonne « à qui 
imprimer du grec était déjà chose un peu sus- 
pecte (i))>. 

Henri Estienne écrit une Apologie pour Héro- 
dote qui n'est qu'un pamphlet contre les mœurs 
du siècle « où ne sont épargnés ni les princes, ni 
les papes, ni les prêtres, ni surtout les moines ». 
C'est l'helléniste Kamus, victime de la Saint-Bar- 
thélémy, qui inaugure la liberté philosophique dans 
les discours d'ouverture de ses cours au collège de 
France, interprétant contre lascholaslique le même 
Platon qui avait suscité l'athéisme de Bonaventure 
des Périers. Du Vair, dans son discours sur l'élo- 
quence française, cherchant les causes pour les- 
quelles elle demeure si basse, accuse en premier 
lieu (( l'extension chaque jour plus grande du pou- 

)ir royal et la diminution des libertés dont le jeu 
lavorise le développement du talent oratoire dans 
les états républicains », et donne comme modèle 
l'antiquité. Dans son histoire de V Hellénisme en 
France^ Egger s'est étonné que les novateurs fran- 
çais de la Renaissance aient à ce point négligé les 
cinq siècles de littérature nationale qu'il y avait der- 
rière eux. C'est que toute la poésie des trouvères ou 
troubadours, en grande partie monarchique ou aris- 
tocratique, ne présentait point, comme la littérature 
grecque, l'éloquence de la liberté aux Rabelais et 

(i) Ces faits cl cilatioasont en géncralétc empruntés à l'histoirede 
V Hellénisme en b'rance d'Egtjer (jui, cependant, songeait peu à les 
interpréter en ce sens. 



302 LECONTE DE LISLE 

aux La Boétie qui en étaient altérés. Chez Rabelais, 
l'hellénisme est une forme érudite de la haine des 
moines, de ces mêmes moines qui, au couvent, 
avaient exercé contre lui de g-randes rigueurs pour 
avoir découvert des livres grecs dans sa cellule ; le 
château de Ligugé, prototype de l'abbaye commu- 
niste de Thélème, était un rendez-vous de savants. 

Fénelon, frère de Tarcadien Poussin, écrit le 
Télémaque, et tout le xviii® siècle se tourne vers 
rOrient, sous les rêves utopistes, même les rêveries 
de libertinage. Montesquieu composa « pour les 
jeunes gens » le Temple de Gnide^ sorte à! Embar- 
quement pour Cythère où, en le printemps éternel 
de la Méditerranée orientale, les amants se goû- 
tent et s'unissent avec une gracieuse liberté, où les 
êtres, tous destinés à l'amour, s'accordent en une 
égalité délicieuse, «où les bergères sont confondues 
avec les filles des rois, car la beauté seule y porte 
les marques de Tempire. » 

Au xviii® siècle les hellénisants continuent d'ai- 
mer dans la Grèce TEden naturiste, par une pré- 
occupation commune aux navig-ateurs qui vont le 
chercher en Océanie : le frère de Bougainville, 
secrétaire perpétuel de l'Académie, écrit : «Jetons 
un coup d'oeil sur le berceau des Grecs : nous y 
verrons le monde en son enfance et tel que nous 
le montre encore aujourd'hui l'Amérique, cultivée 
pardes colonies européennes. C'est une belle carrière 
ouverte à la réflexion. » Initié à 12 ans par la lec- 
ture de Robinson (i), puis par ses voyages àMada- 

(i) D'après Aimé Martin, qui établit lui-même les rapports entre 



l'idéal 3o3 

gascar, dans l'Inde et en ces mêmes Mascareignes 
où devait naître Leconle de Lisle, Bernardin de 
Saint-Pierre plaçait en Grèce ses rêves d'une vie 
frugale, fraternitaireet pure. Les premières scènes 
de Paul et Virginie se trouvaient déjà dans VAr- 
cadie : en ce poème qui devait être une sorte de 
Bible de l'Humanité, il voulait opposer au « tableau 
d'une grande nation oubliant les lois de la nature 
après avoir brisé toutes les lois humaines, et péris- 
sant au milieu des richesses, des arts, des sciences 
et de la volupté », la « peinture d'un peuple libre 
sous un gouvernement paternel, patriarcal». Toute 
la légende grecque devait s'y interpréter d'une 
façon aryenne et rousseauiste, dans une composi- 
tion majestueuse et douce à la Poussin (i). Il devait 
faire de V Arcadie la fresque harmonieuse de ses 
strophes les plus riantes de vie rustique, sobre et 
partageuse; ce qu'il en a laissé dessine des rondes, 
des guirlandes, des danses, des groupes à la Fourier 
et à la Cabet, d'ime même humanité en famille où 
les enfants abondent aux fleurs des pelouses, où 
les >ieillards conservent la force et la beauté, où 
l'homme vit heureux à suivre dans une nature 
complaisante ses instincts naturels, où on ne connaît 
ni les vices autoritaires, ni l'esclavage, et où, sous 
des arbres, les couples « goûtent près de la foule 
les douceurs de la solitude », où le « bonheur indi- 



cette lecture et l'idce de l' Arcadie. — Bernardin avait écrit une 
Afort de Socrate. 

(i) En peinture. Poussin, Prudhon qui illustre Daphnia et Chloé 
lonl en suivant les clubs de Robespierre, David, Puvis de Cha- 



3o4 LECONTE DE LISLE 

vidiiel fait le bonheur g-énéral. » Vaste poème de 
pédag-ogie naturiste. 

D'autre part, tandis que Mably faitl'apoîog-ie des 
Spartiates, Técole des athées présidée par d'Holbach 
écrit tous les ouvrag-es anlichrétiens sous des noms 
athéniens ; en son ensemble, le mouvement philo- 
sophique du siècle «porte la morale à se séculariser 
par retour aux traditions grecques ». C'est en 1789 
que paraît le Voyage d' Anachar sis où les jugements 
de Barthélémy sur les institutions de Sparte rap- 
pellent fréquemment les paradoxes de Rousseau et 
de Mably. Le génie de la Révolution est athénien : 
les Français avaient essentiellement de commun 
avec les Grecs cela qu'ils se croyaient appelés à 
faire connaître la liberté et la vérité aux Barbares (i) 
avec une entière confiance en eux-mêmes; ils se 
considèrent « le représentant, le défenseur et le 
propagateur des idées qu'ils tiennent pour salutaires 
à toute l'humanité; jamais le génie français n'affecta 
plus hautement la prétention de réformer tous les 
peuples, de leur donner l'exemple, de pratiquer à 
leur égard une politique d'affranchissement ». 
(( La déclaration d'août 1789, si claire et géné- 
reuse, n'est, en définitive, autre chose qu'une idée 
grecque, élargie, rajeunie, fécondée par l'esprit mo- 
derne. » (Egger.) Un député de la Constituante fait 
demandera la Bibhothèque Nationale un exemplaire 
des Lois de Minos pour en extraire quelques articles 
à l'usage des citoyens français, « naïveté inspirée 
par les souvenirs du Télémaque et de Salente ». 

(i) Ainsi Leconte de Liste appelle-t-il les Prussiens dans le 
Sac de Paris, 



l'idéal 3o5 

Tous les tyrannicides invoquent latradition illustre 
d'Harmodius et d'Aristogilon. Desmoulins cite 
Aristophane dans les polémiques du Vieux Cor- 
fl'^lier . 

D'André Ghénier, les ïambes révolutionnaires 
sont un souvenir hellénique, de même que la 
Marseillaise de Rouget de Lisle rappelle quelques 
beaux vers d'Eschyle, le chant des Grecs à Sala- 
mine (i). Les ég-log-ues sont des dialogues entre les 
esclaves, — les bergers — et les hommes libres — 
les chevriers — sur les misères morales de la ser- 
vitude » . Ghénier, a-t-on dit (2), dans le genre pasto- 
ral a voulu peindre des mœurs antiques, non point 
pour leur antiquité même, mais a parce qu'elles 
lui semblaient plus voisines de la nature dont avant 
tout il était sincèrementamoureux » et de la nature 
telle que l'entendait avec Rousseau et Bernardin la 
fin du xviii*' siècle : la liberté. Ainsi faut-il com- 
menter son vers célèbre : 

Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques. 

Ces pensers, celte nouveauté étaient tout répu- 
blicains. Ghénier, qui fut un des modèles de 
Leconte de Lisle, lui inspira un hellénisme essen- 
tiellement libertaire dont il pouvait retrouver l'es- 
prit presque dans l'Hermès où se symbolise la 
marche séculaire de l'humanité conquérant la 
science et le bonheur. A la suite de son frère, Marie- 
Joseph Ghénier sculpte d'après l'antique dans Timo- 
léon une figure de tyrannicide républicain aux pri- 

(1) Géruzez. 

(2) Egger. 



3o6 LEGONTE DE LISLE 

ses avec les fureurs de la démag-ogie. Au xix^^ siè- 
cle même, la grande exilée, M™^ de Staël, se 
montre, en son livre Sur la littérature dans ses rap- 
ports avec les institutions sociales, d'un hellénisme 
tout antinapoléonien (i) et, après tout le mouve- 
ment orientaliste du Romantisme, George Sand 
dessine en modèles démocratiques des figures athé- 
niennes et « corinthiennes » dans ses Compagnons 
du tour de France. 

L'hellénisme, forme littéraire des utopies artis- 
tisques et civiques des poètes français, reçut une 
suprême consécration sociale dans Tœuvre de 
Leconte de Lisle (2). Il chanta de telle sorte la 
Grèce qu'il devint sensible que cette Grèce était une 
manière d'Icarie : elle nes^évoque point tant en un 
passé révolu qu'elle ne se projette en un avenir 
désirable. 

Il demande aux Eolides, souffles des temps 
meilleurs, brises fraîches des années de beauté et 
de sagesse : 

Versez-nous en passant, avec vos urnes d'or, 
Le repos et V amour, la grâce et t' harmonie. 

Il ne se contente pas de constater et de flétrir la 
laideur et la corruption modernes. Son pessimisme, 
né de l'actualité sociale, ne l'aveugle point jusqu'à 
rempêcher de former le rêve lumineux d'une meil- 
leure société future. Après qu'il a écrit du régime 
capitaliste actuel : 

(i) Napoléon 1*'^ était romain contre les Grecs. 
(2) M. Léon Bourgeois a noté que L. de L. avait aimé des Hellas 
race de la liberté, de la lumière et de la certitude. 



l'idéal 807 

Et corrodant leur cœur d'avarice enflammé, 
L'idole au ventre d'or, le iMoloch affamé, 
S'assied, la pourpre au dos, sur la terre avilie 

il s'interroge impérieusement : 

Quel fleuve lavera nos souillures stériles? 

Q'œl soleil, échanJJ^anl le monde déjà vieux, 

F Ta mûrir encore les labeurs glorieux 

Qui rayonnaient aux mains des nations viriles ? 

Insistons-y délibérément : le pessimisme de Le- 
conte deLisle, auquel on a conclu trop rapidement, 
se subordonne entièrement à la réalisation d'un 
idéal primitiviste. La mort, Tanéantissemeiit déses- 
péré, vaut certes mieux si l'humanité ne peut 
recouvrer la vie de nature, harmonieuse en sa jus- 
tice et en sa paix. Mais cet idéal, composé des ri- 
< liesses virides de la puissante vie primitive et des 
grâces libres et des élégances de la civilisation hel- 
lénique, cet idéal qu'il appela « Eden », du nom 
charmant en sa fraîcheur du mythique Berceau^ 
que d'autres appelèrent Icarie ou Phalanstère, il en 
a cru possible la réalisation. Il a même fait de ce 
rôve splendide la volonté, la passion suprême de 
l'Homme s'acharnant orgueilleusement à la lutte de 
vie. Kaïn, qui personnifie l'Homme en lequel Dieu 
oulut injustement incarner le Mal, méditant de se 
venger de Dieu, lui prédisant la chute de son auto- 
rité despotique, annonce précisément comme but et 
volupté suprême du genre humain son retour dans 
Eden, en dépit des sacrées interdictions : 

Et ce sera mon jour I Et, d'étoile en étoile, 
Le bienheureux Eden^ longuement regretté, 
Verra renaître Abri sur mon cœur abrité. 



3o8 LECONTE DE LISLE 

A Tespoir violent d'une telle fin, Leconte de 
Lisle, qui eût été, au seul spectacle de la vie mo- 
derne ou à la seule évocation de la beauté passée, 
un pessimiste inactif, doit cette ardeur et cette arro- 
g-ance de prophète combatif qui emporta ses rêves 
aussi loin dans l'avenir qu'ils avaient pénétré loin 
dans le passé. Et sa sénérité qu'on jugea égoïsme 
et désintéressement ne fut autre que la certitude : si 
les g"énérations le veulent, le suprême passé pourra 
g-lorieusement revivre en un suprême avenir pour 
le bonheur et la sublimisation de l'humanité (t). 



A se rappeler la littérature courante, on discerne 
le charme de vie, d'animation laborieuse se répar- 
tissant en groupes sculpturaux mais mobiles, le 
charme d'activité et de diversité du travail qu'il 
répand dans la poésie comme George Sand l'avait 
fait dans le feuilleton, l'attrait de roman, d'idylle, 
d'exotisme — et l'exotisme c'est toujours Renais- 
sance — qu'ont ces éducations toutes neuves, ces 
poèmes pathétiques comme la musique passionnée 
et impersonnelle de Beethoven mais en outre colo • 
rés d'une vie tropicale. On a mal senti l'intérêt de 
nouveauté que pouvait présenter aux lecteurs éner- 
vés de Musset ou de Laprade cette robuste et élé- 
gante antiquité, comme à son temps celle de 
David — non point le David de l'Empire, officiant 
et raidi de brocart, mais de la Convention et du Di- 

(i) Voir l'appendice « Anarchie et Socialisme ». 



l'idéal 809 

recloire, libertaire et païen. — Le style grec, grand, 
svelte et décorativement dévêtu, allongeant les 
lignes nues, épure le goilt des jolies choses pom- 
ponnées et retroussées du Louis XV: une chaleur 
ambrée, une matité orientale colore les visages des 
portraits de Pauline Bonaparte ou deM'"'' Récamier 
qji'une nostalgie des Antilles ou du Bosphore sem- 
ble, dans le zézayant entourage de Joséphine, avoir 
parfois couchées en leurs tuniques légères sur ces 
canapés déroulés ou relevées dans des attitudes 
d'attente. De même les poèmes de Leconte de 
Lisle présentent des visages chauds, des corps sou- 
ples, des passions muettes et vibrantes et, dans 
une voluptueuse faroucherie, un idyllisme frugal 
l lumineux sous une atmosphère de belle île par- 
fumée et capiteuse. Ilsréveillentaucœuret sous les 
yeux les souvenirsdes pastorales créoles de Bernar- 
din, susceptibles du même effet humaniste et humani- 
taire sur l'élite du second Empire que Paul et Vir^ 
(/m/esurlepublicduxviii^siècle.G'étaitune dernière 
Renaissance : et loin d'être un simple recommen- 
cement de celle du xvi*' siècle, venant après la Révo- 
lution, elle avait nécessairement et fondamentale- 
ment un caractère républicain. 



Marquant de son trait fort et juste, qui comme 
le burin crée Tatmosphèrepar la pénétration môme 
du dessin, l'originalité deLeconte de Lisle, M. Fer- 
dinand Brunetière écrit : 



3 10 LECONÏE DE LISLE 

« L. de L. a bien pu prendre sa part des libertés 
rendues au poète par Hugo, mais les Poèmes an- 
tiques et les Poèmes barbares n'en ressemblent pas 
pour cela davantage à la Légende des siècles. J'ai 
fait observer que, tandis que la relig-ion de la 
beauté grecque emplissait, pour ainsi parler, les 
Poèmes antiques, au contraire la Légende (celle 
qui parut en iSSg) ne contenait pas une seule pièce 
inspirée de la mythologie, de la légende, ou de 
l'histoire de la Grèce. Dans cette vaste fresque où 
le poète, selon son expression, « ne s'était proposé 
rien moins que de dépeindre V Humanité successi- 
vement et simultanément sous tous les aspects : his- 
toire, fable, religion, philosophie, science... »il n'y 
avait pas de place pour les dieux, il n'y en avait 
pas pour les héros, il n'y en avait pas pour les 
artistes ni pour les poètes de la Grèce; et Rome 
même n'y est représentée que par le Lion d'An- 
droclès. » 

U^'hellénisme, donc, avec son double et insépa- 
rable caractère — esthétique et républicain — était 
bien une nouveau té J Continuant de l'opposer aux 
romantiques, l'auteur de P Evolution de la Poésie 
lyrique fait valoir que ceux-ci avaient justement le 
cuite de la laideur : Leconte de Lisle restaure celui 
de la Beauté. 

ULa Beauté est supérieure aux passions : elle 
l'est en ce que les passions sont individuelles, la 
beauté collective. ^Le sens de la beauté est un sens 
tout social : c'est celui de l'harmonie telle que l'ad- 
mirait l'utopiste Bernardin de Saint-Pierre et son 

disciple André Ghénier, helléniste républicain qui 



l'idéal 3ii 

dans VHermès projetait une a comparaison entre 
riiarmonie du monde et l'ordre des sociétés », sug- 
gérant que, pour mettre de la concorde parmi le 
peuple, il faut lui apprendre les lois de l'harmonie 
universelle. « Une loi d'harmonie générale, écri- 
vait Lecontede Lisle dans une lettre politique^ n'en- 
veloppe-t-elle pas et nedirige-t-elle pas ce qui est?» 

Ce sentiment est capital. Pour l'élite, sur la- 
quelle tout le monde (i) s'accorde à reconnaître 
l'influence prépondérante de Leconte de Lisle, les 
Poèmes antiques (1802) marquent réellement dans 
la littérature française une date, une révolution 
aussi importante que juste cinquante ans aupara- 
vant le Génie du Christianisme à qui (2), sciem- 
ment, il s'oppose de point en point, catégorique- 
ment, violemment (3). Ce que Leconte de Lisle 
vient proclamer et ne cessera de répéter, c'est que 
« le cycle chrétien tout entier est barbare » : 

Le catholicisme a vicié Tart. Ce qui fait la beauté 
de Tart grec, c'est de ne pas être religieux, dog- 
matique : y Phidias et Sophocle créent leurs œuvres 
immortelles aux bruits des rires railleurs soulevés 
[)ar Aristophane contre les dieux qui s'en vont (4). » 

(i) Barrés, Brunetière, Mondes. 

(2) Arrivant à celte conclusion, nous voyons que M. Brunetière 
1 déjà écrit en 1895 : « C'était s'inscrire hardiment en faux contre 

le Génie du Christianisme et renouer délibérément la tradition de 
Chénicr, de Racine et de Ronsard. » Rien n'est plus juste; mais, 
comme en sa jeunesse ii n'aimait guère Racine, il a cherche à chan- 
g^er complètement la conception racioienne de l'antiquité, et il a mis 
')nns la sienne son âme libôralc comme l'autre son âme monar- 
liiste. 

(3) Même le goût de la nature qui est chez lui une hygiène pour 
L^énérer l'homme anémié par le christianisme anti-naturel (Cf. 

lies Irœ.) 

(4) Lettres de 1846 à B. 



LECONTE DE LISLE 



Il y a la plus profonde antipathie entre le dogme, 
« vérité une et entière )),et l'art, « variété infinie ». 
« L^artest essentiellement hérésiarque des doctrines 
dog-matiques. Il a sa raison d'être dans la liberté 
de la pensée... L'art ne brise ses fers que sur la 
cendre des dieux déchus. » 

Le Catholicisme a éteint le sens du beau et déve- 
loppé le gi'oût de la laideur que les Romantiques, 
suite de Chateaubriand, ont cultivée dans le Moyen- 
âgeA Si, répudiant le christianisme, il faut par 
une" Renaissance toute anticatholique remonter à 
l'antiquité, c'est pour « retremper aux sources éter- 
nellement pures l'expression usée et affaiblie des 
sentiments généraux (i) ». Il faut donner « une 
forme plus nette et précise aux spéculations de l'es- 
prit, aux émotions de l'âme, aux passions du cœur » . 
Non point donc tuer les passions, individuelles, 
maisles purifier (/.aôapaiç) de leurégotisme élégiaque 
dans l'exaltation désintéressée et collective de la 
beauté. Par là exaltation infiniment nécessaire et 
aux poètes et aux politiciens : n'épure-t-elle pas 
justement de cette « grossièreté des sentiments, de 
cette platitude des idées » qui firent à son sens Fin- 
fériorité des meneurs de i848 et de i85i? Notre 
société se meurt d'agitations politiques, de confu- 
sion : le culte de la beauté rendra le goût de a la 
précision ». L'éducation par le culte du beau — 
forme moderne, plus complète, du stoïcisme autre- 
fois trop exclusivement moral (et la forme et le 
fond sont étroitement solidaires) — est nécessaire 

(i) Préface de i852, — Les sentiments exprimés par le Roma- 
tisme sont individuels, personnels. 



l'idkal 3i3 

à nous délivrer des petitesses du caractère, des 
rivalités et des jalousies. Le culte de la beauté est 
éminemment égalitaire. Il regrettait, avons-nous 
vu, qu'il n'y eût plus de Dieu, parce qu'en lui com- 
munie harmonieusement le peuple, l'humanité : que 
la beauté soit ce Dieu abstrait, indéfini comme la 
nature, d'une humanité scientifique revenue du 
théisme. Flaubert, qui le dénommait fanatique, indi- 
quait ensuite que c'était de la beauté qu'il avait 
l'ardente religion. Religion nouvelle ; rationaliste, 
traditionaliste et scientifique. La science du beau ^ 
donne la morale, la concorde et rattache le présent 
au passé par le sens de la tradition : en effet, une 
théorie scientifique de la beauté montrerait au- 
jourd'hui qu'elle estli manifestation « de la grande 
hiérarchie humaine » qu'il admirait, qu'elle est 
aussi, dans l'espèce humaine, l'expression synthé- 
thique des diverses races, la manifestation exté- 
rieure de la solidarité des divers types de l'espèce 
à travers son évolution. 

La supériorité de cette conception rénovatrice 
de Leconte de Lisle ressort encore par la fermeté 
toute robespierriste avec laquelle il la formulait et 
décrétait: « Il prétendait, écrit iM. Maurice Barrés^ 
plier tous les tempéraments à ses idées de l'art et 
du beau (i)... Il a été pendant trente-cinq ans un 
des plus influents mainleneurs du beau dans notre 
littérature. » 

La recherche — pour une synthèse radieuse dont 
1 ' rayonnement revivifierait le monde engourdi — 

(i) Flaubert la fait ressortir en Ja critiquant dans sa Corresp.j 
'. I, p. 3GG. 

19 



3l4 LECONTE DE LISLE 

du beau à travers les civilisations diverses, ainsi 
peut se définir encore son œuvre. La recherche his- 
torique du Beau. Elle donne un sens tout optimiste, 
une portéetoute d'action réconfortante à son œuvre, 
à la poésie historique. « Pour une élite que nos 
g-randes écoles aug-mentent chaque année, dit dans 
une très forte page M. Maurice Barrés qui atteste 
un sens de l'œuvre lislienne tout autrement juste, 
sain et puissant que celui de M. Bourget, il était 
nécessaire qu'un Leconte de Lisle allât s'asseoir à 
tous ces foyers de civilisation récemment retrouvés, 
qui troublent notre imagination et qui nous prê- 
chent la vanité de l'effort. Il eut la virilité de main- 
tenir longuement son regard sur des ombres. Sans 
se laisser alanguir par une atmosphère de sépul- 
cre, il les porta en pleine lumière et les revêtit avec 
une exactitude minutieuse de tout l'éclat de la vie. 
Par ce travail, il nous sort de la position fausse où 
nous nous trouvons vis-à-vis de ces revenants : au 
lieu d'être pour nous la cause d'évagations éner- 
vantes, ils sont devenus les éléments les plus essen- 
tiels de notre philosophie. (On sait que philosophie 
signifie pour M. Barrés, méthode, maïeutique d'ac- 
tivité.) Ces grandes rêveries archéologiques, quand 
il les eût fait entrer dans la poésie, s'épurèrent et 
devinrent même un ressort de notre vie intellec- 
tuelle. Les poèmes splendides et monotones de Le- 
conte de Lisle, d'un abord si dur (i) qu'on les crut 
inhumains, ont une vertu réconfortante. Ils déli- 
vrent, au sens d'Aristote et de Gœthe, ceux qui, 

(i) Au lieu de « monotones », disons : constants ; au lieu de 
« durs », on pourrait dire de ses vers qu'ils sont corroborants. 



l/lDÉAL 3l5 

ayant pris une vue d'ensemble de l'histoire, ne se 
dégag^ent pas de son tragique nihilisme par la vie 
active. » 

Leconte de Lisle estimait qu'il fallait reononcer à 
refaire une révolution, afin de la préparer par la 
science : et Ton en trouve l'idée même dans cette 
préface littérairede 1 852, L'histoire était la science 
par laquelle raffermir et entretenir les cœurs. Le 
sentiment de l'antiquité que nourrissait et déve- 
loppait Leconte de Lisle était très moderne, scien- 
tifique (i). « La nature de son talent etl'inspiration 
la plus générale de sa poésie, marque M. Brunetière, 
se trouvaient en parfait accord avec les tendances 
de son temps. » Flaubert écrivait peu après la lec- 
ture des Poèmes Antiques (et de leur préface); « Le 
sens historique est tout nouveauà^ns ce monde (2). 
On vase mettre à étudier les idées comme des faits, 
et à disséquer les croyances comme des organis- 
mes. » Baudelaire rapprochait Leconte de Lisle de 
Renan : « Malgré la diversité qui les sépare, tous 
les esprits clairvoyants sentirontcetle comparaison. 
Dans le poète comme dans le philosophe, je trouve 
celle ardente, mais impartiale curiosité des reli- 
gions, ce même espritd'amour universel (3)... pour 

(j) 11 a demandé à CliampoUion le Jeune les élémeuts de l'idée 
qu'il s'est formée de l'Egyple, à Lassen et à Burnouf de l'Inde, etc. 
(Brunelière.^ 

2) Et il se met à écrire Salammbô. Noter, pour mettre au point 
- critiques formulées dans sa Correspondance contre l'excessif 
culie de Tantiquité de Leconte de Lisle, qu'à ce moment il était tout 
à la satisfaction de faire « du moderne » (Madame Bovary) . X^t'xno 
s'cst-il mis à Salammbô qu'il écrit : « Je sors de Yonviile, j'en ai 
assez. LihaussoDs les cothurnes et entonnons les grandes cngueu- 
lades. Ça fait du bien à la santé. » 

(3) Supprimons cette ligne qui n'est pas juste pour Leconte de 



3l6 LECONTE DE LISLE 

les différentes formes dont Thomme a, suivant les 
âges et les climats, revêtu la beauté et la vérité ». 
Et M. Brunetière cite ces lignes de Renan : « Chaque 
nation, chaque forme intellectuelle, religieuse, 
morale, — ajoutons pour L. de L. esthétique — 
— laisse après elle une courte expression qui en 
est comme le type abrégé, et qui demeure pour 
représenter les millions d'hommes à jamais oubliés 
qui ont vécu et qui sont morts groupés autour 
d'elle. » Il faut surtout le rapprocher, sans cesse, 
de Michelet : horreur des rois, prêtrophobie, haine 
de TAngleterre, culte de l'Allemagne, en un cer- 
tain sens principe des nationalités (i), et Leconle 
de Lisle a fait de la poésie dans le même sentiment 
que Michelet de l'histoire. Ce n'est pas seulement 
la légende des siècles, c'est leur « résurrection ». 



Lisle « non pas pour l'humanité prise en elle-même, mais... » Au 
contraire, l'amour de L. de L. avait le double caractère, profondé- 
ment. Et rappelons un autre terme de rapprochement : la manière 
d'hellénisme. 

(i) Termes par lesquels M. Faguet, dans son xix^ siècle, à l'étude 
sur Michelet, énumère ce qu'il appelle « les préjugés que chaque 
époque apporte avec elle», et que Michelet « a embrassés de tout son 
coeur » . • 



CHAPITRE XI 



LA PROSE COMBATIVE 



La critique de la politique coloniale : l'impérialisme ang-lais et 
l'humanitarisme français ; biographies de Dupieix, de La 
Bourdonnais et de Lally-Tollendal, — La critique lit- 
téraire. — Les ennemis et l'altitude de la vie privée. — Le 
caractère. — L'influence de la science et le caractère scien- 
tifique de l'œuvre. — L'autorité sur les disciples. 



Leconte de Lisle estimait que la poésie est « Tex- 
pression éclatante, intense et complète de Tart (i). « 
La prose, très secondaire, sert à publier, dans les 
termes le plus succincts possible, les idées comba- 
tives qu'il importe de manifester immédiatement. 
Ainsi sa prose est-elle aussi personnelle que sa 
poésie, son art sont impersonnels; ses articles de 
critique (2), plus que des « juç^ements » sur Déran- 
ger, Lamartine, Hugo, Vigny, Barbier, Baudelaire, 
sont l'expression, véhémente, de son individualité. 
Attaque vigoureuse au public en faveur de quelques 
artistes, défense du beau et de la poésie telle qu'il 



(i) Avant-propos des « Poètes contemporains ». 
(a) Dans les Derniers Poèmes. 



19. 



3l8 LECONTE DE LISLE 

la conçoit, telle qu^il la traite, telle qu'elle lui vaut 
les railleries ou l'injurieuse indifférence. 

Avant sa série de critiques, il publie en deux 
longs articles une étude entièrement inconnue sur 
rinde française. Ecrite à Fëpoque de sa maturité 
(1867), après ses deux premiers volumes, elle mérite 
en tous points d'être réunie à ses œuvres complètes 
et définitives ; ce morceau remarquable de fermeté 
et d'éloquence impérieuse achève de caractériser en 
ce prétendu impassible un patriote et un humani- 
taire passionnés. 

Leconte de Lisle admirait le génie anglais dans 
ses « splendid » expressions, et il fut des premiers 
à consacrer aux grands hommes de l'Angleterre des 
pages enthousiastes d'un culte filial ou fraternel ; 
mais son cœur chaleureux et son intelligence géné- 
reuse haïssaient l'impérialisme panbritannique, le 
mercantilisme des bourgeois de la Cité et l'inhu- 
manité des premiers colons anglais qui ne furent 
pas des commerçants malouins ou dieppois, comme 
nos colons d'Afrique, mais des convicls, ainsi en 
Australie : il reprochait à l'Angleterre d'avoir 
détruit les races indigènes dans toutes les terres 
nouvelles où elle répandit sa race : Peaux-Rouges 
d'Amérique, Australiens, Tasmaniens, Néo-Zélan- 
dais; et il faut constamment se rappeler à ce sujet 
un de ses plus récents poèmes, le Dernier des Mao- 
ris.W ne faudrait cependant voir aucune anglopho- 
bie nationaliste dans les accusations qu'il porte 
contre l'Angleterre marchande ; cette étude, écrite 
au fort de la grande guerre d'insurrection des Hin- 



LA PROSE COMBATIVE SlQ 

dous, est en même temps et avant tout (son titre 
« l'Inde française » et non « anglaise » le prouve), 
le bilan de la politique coloniale de la monarchie 
française, un énergique réquisitoire dressé par le 
poète jacobin contre les marchands français, « l'i- 
nepte gouvernement de Louis XV », le ministre et 
le roi, « fait inouï, volant, au grand soleil, huit 
millions de livres à Thomme (Dupleix) qui lui 
avait fait l'aumône et s'efforçant, pour mieux 
accomplir celte escroquerie, de déshonorer le nom 
français en Orient». 

La première page d'un accent net, d'une logique 
vigoureuse et complexe, d'une pénétrante convic- 
tion, analyse l'esprit traditionnel de la colonisation 
anglaise. Un des mots essentiels « antipathique » 
est commenté quelques lignes plus bas par : « Elle 
n'a jamais rien assimilé... » : c'est exactement le 
grief principal qui lui a été fait par les historiens 
contemporains : M. Victor Bérard, la plus grande 
autorité en matière de politique anglaise extérieure, 
ou M. Albert Métin, justement dans son livre sur 
1 Inde où abondent ces exemples singuliers et frap- 
pants (ï). 

l'inde française 

Je n'entreprends point d'écrire l'histoire commerciale 
de nos établissements orientaux. Mon unique dessein est 
de m'en remettre à l'éloquence brève et nette des faits du 
soin de préciser le caractère politique de notre action 
dans l'Inde. 

(i) Cette année même M.André Chevrillon, dans ses Sanctuaires 
et Paysaf/i'S d'Asie, dénonce pareille chose en Birmanie. 



320 LECONTE DE LISLE 

L'insurrection actuelle, qui, tôt ou tard, devra se 
transformer en un soulèvement national des Mongols 
musulmans et des Hindous, en signalant les vices inhé- 
rents à la conquête ang-laise, ajoute un intérêt plus vif 
au souvenir de notre grandeur et de notre décadence à 
la tête du Karnatik, dans le Dekkan et au Bengale. Il se 
donne en effet une leçon sanglante, bien que tardive, là 
ou nous n'avons expié que les fautes de l'ancienne 
monarchie. La nation anglo-saxonne, si énergiquement 
douée comme race colonisatrice, toutes les fois qu'il lui 
a été permis d'agir dans un milieu libre, sur un fonds 
émané de son sein, s'est montrée sans cesse, entre tous 
les peuples anciens et modernes, la race antipathique et 
destructive par excellence. Ce n'a pas été seulement la 
condition de son originalité, mais en quelque sorte la loi 
de son existence. Elle a présenté ce spectacle incroyable 
d'une immense expansion vers tous les points du globe, 
sans que sa solitude hautaine en ait été troublée. Elle ne 
s'est jamais rien assimilé, elle n'a été modifiée par 
aucun contact, elle n'a subi aucune des exigences d'une 
vie désormais commune. Après avoir refoulé et dispersé 
les tribus de l'Amérique septentrionale qui n'ont pu être 
asservies, elle a vécu en dehors et au-dessus des peuples 
hindous, trop nombreux pour qu'elle tentât de les dé- 
truire, mais assez inertes pour subir l'écrasement et l'a- 
vidité insatiable de son despotisme. L'Espagne catholique, 
elle aussi, a sans doute laissé dans les deux Amériques 
de sanglants souvenirs ; mais l'héroïsme et la foi les 
ennoblissent, s'ils ne les excusent; et rien n'absout 
l'Angleterre marchande d'avoir soulevé, partout où elle 
a passé, le même cri d'angoisse et d'exécration. C'est le 
seul peuple qui ait à jamais perdu le droit de se plaindre. 
L'action française a été tout autre, bien que nous assu- 
mions trop légèrement la responsabilité de l'exemple 
donné. Je m'estimerais heureux, pour ma part, de rap- 



LA PROSE COMBATIVE 32 1 

peler chaleureusement l'œuvre accomplie, il y a plus 
d'un siècle, par le génie de Dupleix. La France nouvelle 
qu'il avait fondée n'existe plus, mais sa chute a été 
imméritée. Elle n'a laissé aucune trace accusatrice de 
violence et d'oppression systématiques ; elle s'est affer- 
mie promptement, sans recourir aux annexions for- 
cées^ aux traités violés, aux meurtres sommaires des 
Nababs mongols et des Radjahs hindous, n'assignant 
d'autre tâche à l'intelligence, à l'activité, au courage de 
quelques hommes obscurs et dévoués que celle d'assurer 
une suprématie sympathique aux populations indigènes. 
U inepte gouvernement de Louis XV et de vils inté- 
rêts mal entendus Vont sacrifiée et anéantie. Se relè- 
vera-t-elle de ses ruines? Les Français de l'Inde n'en ont 
jamais désespéré ; mais il n'appartient qu à la mère 
patrie de le vouloir, et ce serait, je l'avoue, une illusion 
étrange, que de prétendre l'y intéresser à ce point. Ce- 
pendant l'histoire subsiste et ses enseignements ne sont 
jamais entièrement perdus. L'exposé des faits antérieurs 
à notre action régulière sous le commandement général 
de Dupleix, à Pondichéry, fera mieux saisir la justesse 
de ses vues et la grandeur de ses desseins. 

Ces lignes : « Je m'estimerais heureux de rappeler 
chaleureusement l'œuvre accomplie par le génie de 
Dupleix » et : « Il n'appartient qu'à la mère-patrie 
de le vouloir » dénoncent l'intention active de l'ar- 
ticle et le sentiment dans lequel il fut élaboré. Avant 
tout c'est une apologie de Dupleix, « le seul 
homme d'état dont la France pût se glorifier depuis 
Richelieu, » une justification de l'amiral La Bour- 
donnais, et une illustration de l'héroïque Bussy. 
On discerne avec quelle admiration et quelle cor- 
dialité ces pages furent écrites et comment ces sen- 



32 2 



LECONTE DE LISLE 



timents aidèrent Leconte de Lisie à recomposer la 
vie pleine de génie et de cœur de Dupleix. En 
quelque sorte, celui-ci fut un de ses modèles, et, à 
en faire l'éloge Leconte de Lisle confirmait en soi 
les qualités qu'il s'efforçait le plus d'y développer : 
caractère grave et taciturne de l'adolescent que son 
père embarque d'autorité, justesse hardie des 
observations, instinct infaillible qui suppléait en 
lui les lenteurs de l'expérience, promptitude de 
décision et persévérance; 

La conquête de l'Inde devint le but secret de sa vie, 
conquête armée au besoin, sans doute, mais surtout paci- 
fique, fondée en principe sur la solidarité des intérêts 
commerciaux entre les races indigènes et la France, sur 
les cessions de territoires ou leur annexion volontaire, et 
par suite sur l'assimilation des mœurs. Dessein vaste et 
brillant, digne de l'ambition d'une noble esprit (i). 

De même dans la biographie, attentivement 
détaillée, de La Bourdonnais, il déclare son admi- 



(i) Considérez aussi celte appréciation très personnelle de la con- 
duite de Dupleix. Celui-ci eût dû résister aux ordres de la Compagnie : 

« Peut-être eût-il été du devoir strict de Dupleix de sauvegarder 
nos immenses possessions acquises et l'avenir plus brillant encore 
qui nous était promis, en déchirant des ordres absurdes. Sa popu- 
larité, la confiance sans borne des nations indigènes, le dévouement 
de l'armée, tout lui permettait d'agir, le salut même de la France 
orientale, qu'il avait fondée et qui allait être anéantie, le lui pres- 
crivait. Mais il sacrifia malheureusement ces considérations d'inté- 
rêt général à son désintéressement personnel ; il crut qu'il était de 
sa dignité de se soumettre avec autant de calme qu'il avait apporté 
d'ardeur et de persévérance dans l'action. Ce fut son unique erreur, 
mais elle était irréparable. Il mit un héroïque orgueil à renseigner 
Godchen, il obtint de Bussy qui voulait tort abandonner pour l'ac- 
compagner en Europe qu'il poursuivrait seul l'accomplissement de 
leur œuvre commune. » 



LA PROSE COMBATIVK 828 

ration pour les g-ens actifs et fermes qui sont 
entourés d'ennemis. 

Ses espérances de g"loire, l'ambition la plus hono- 
rabley sa confiance en lui-même, sa bravoure, son mérite 
incontesté, tout le retint, afin que sa fortune heurtât une 
destinée supérieure et fût brisée. 

Ce qui a assuré dans Tlnde, au xviiie siècle, la 
puissance française, ce fut l'iiumanilé, la générosité 
hospitalière que Pondichéry exerça envers les 
fugitifs hindous, en repoussant les menaces des 
soudards mahrattes. La politique de Dupleix con- 
sistait à fonder l'extension et la solidité de la supré- 
matie française sur la délivrance des races hindoues 
opprimées qu'il fallait affranchir de la puissance 
mongole, ëtran^s^ère et destructive. Les Anglais, au 
contraire, soutenaient les Mongols. 

Seules, la sottise, Tignorance absolue, la cupidité 
i mpatiente delà Compagnie des Indes, des marchands / 
de Paris et des ministres, ruinèrent l'avenir fran- 
rais. Le premier, Leconte de Lisle, établit que la 
Compagnie fut responsable de la funeste rivalité de 
Dupleix et de La Bourdonnais : elle l'avait provo- 
quée comme les bureaux de ministère, aujour- 
d'hui encore, suscitent l'inimitié entre leur plénipo- 
tentiaire en Abyssinie et le gouverneur de Djibouti, 
pour être plus certains de les dominer tous les deux 
en les opposant l'un à l'autre. Leconte de Lisle 
accuse l'ineptie de la Compagnie française, la poli- 
tique inhumanitaire de la Compagnie anglaise, tou- 
tes deux uniquement préoccupées de faire des afFai- 
ioc ni .Ml ^^' rappelle avec quelle énergie le poète a 



324 LECONÏE DE LISLE 

toujours flétri le mercantilisme : on aperçoit ici que 
sa haine avait des fondements historiques, , loin 
d'être simplement littéraire, comme il a toujours été 
estimé. Cette question de politique coloniale était 
passionnante pour le créole de l'Océan Indien ; et 
aucun historien n'a décrit avec plus de précision et 
de fermetédansie discernement nos relations diplo- 
matiques avec l'Angleterre aux colonies, à la suite 
du traité d'Aix-la-Chapelle. 

L'Ang-leterre et la France, en paix en Europe, persis- 
taient à combattre dans l'Inde. Ea Compagnie anglaise 
assiégea de ses plaintes le cabinet de Versailles. Elle se garda 
d'avouer que cette guerre avait été fomentée parsesagents 
seuls ; qu'elle avait voulu livrer le Dekkan à un obscur 
Mongol, meurtrier de son pupille, soudoyé pour ce 
crime, et la nanabie d'Arkate au fils de cet assassin ; 
qu'elle avait coutume d'égorger les prisonniers assez con- 
fiants pour ajouter foi à ses sauf-conduits ; que ses alliés 
eux-mêmes s'indignaient de ses atrocités et de son insa- 
tiable avarice ; mais elle accusa Dupleix de tout ce dont 
elle était coupable. PJlle dénonça son ambition effrénée, 
sa haine aveugle contre une honnête compagnie pacifique 
et commerçante ; enfin, prouvant ainsi à quel point elle 
était convaincue de l'imbécillité du ministère français, 
elle lui signala le gouverneur de Pondichéry comme un 
traîtrequi ruinait à plaisir les affairesde sa propre nation 
dans l'Inde. 

Il eût certes suffi à tout gouvernement doué du sens 
politique le plus rudimentaire, que de telles accusations 
fussent énoncées par une compagnie rivale, par un peu- 
ple ennemi et, qui plus est, par le seul peuple animé 
d'une inextinguible haine de race, pour féliciter un de 
ses agents de les avoir méritées, pour se hâter d'étendre 



LA PROSE COMBATIVE 325 

ses pouvoirs et Tappuyer plus énergiquement ; mais 
Louis XV et ses ministres ne constituaient pas un g-ouver- 
nement ordinaire, et les directeurs de la Compag-nie 
française étaient des marchands de denrées coloniales, 
dont l'entendement n'embrassait rien au delà d'un état 
explicatif de colis expédiés ou reçus. 

Dans le traité local de décembre 1764, Leconte 
de Lisle, fidèle à Tesprit constant de son patrio- 
tisme comme de toute son œuvre, fait encore res- 
sortir que la grande intelligence en matière de poli- 
tique coloniale, vis-à-vis des races dites inférieures, 
est l'humanité. Déclarant que ce qu'il y avait de 
plus honteux dans ce dernier traité était l'abandon 
de nos alliés, il montre qu'au contraire la géné- 
rosité de Bussy devait nous valoir dans la suite le 
dévouement célèbre de Haïder-Ali et de Tippoo- 
Sahib. 

Charles de Castelnau, marquis de Bussy, doué d'une 
bravoure brillante, d'une générosité déjà proverbiale 
dans l'Inde, parlant les diverses dialectes des provinces 
où il commandait, avait acquis dès cette époque un 
ascendant sans égal sur les populations musulmane et 
hindoue. Il unissait à tant de qualités extérieures une rare 
étendued'espritqui n'excluait en lui ni l'intelligence vive 
et sûre des détails politiques, ni le plus absolu désin- 
téressement. Il n'y avait place dans cette âme vraiment 
grande que pour le dévouement sans bornes à la France 
et pour la passion d'une gloire pure. Sa fortune et sa 
vie devaient être sacrifiées à ce double idéal, mais Tu- 
nique récompense qu'il ambitionnait lui était dès lors 
promise et assurée : la gratitude unanime de ses compa- 
triotes et l'estime constante des ennemis de son pays. 



320 LECONTE DE LISLE 

La perfidie anglaise est éclatante: 

L'invincible opiniâtreté de la race anglaise triomphe 
une fois encore de la fortune adverse. .. Le directeur de 
Ghandernagor, respectant la neutralité que devaient gar- 
der l'une et l'autre compagnies, avait refusé de joindre 
un détachement français à l'armée du Çubah en marche 
vers Calcutta. Clive l'en fit repentir. Aussitôt après la 
retraite du Çubah les forces anglaises investirent Chan- 
dernagor en pleine paix. La ville, surprise et hors d'état 
de résister, se rendità d'honorables conditions. Immédia- 
tement, ainsi qu'il était aisé de le prévoir, la parole donnée 
fut indignement violée. Directeurs, conseillers, em- 
ployés, officiers et soldats, devaient être libres sur leur 
promesse de ne pas servir pendant une année : tous 
furent retenus, emprisonnés et dépouillés. Les propriétés 
particulières, les maisons et les magasins devaient être 
respectés : tout fut pillé et brûlé. Mais je n'insiste pas sur 
le fait spécial de Ghandernagor. L'impudente mauvaise 
foi de la Compagnie Anglaise était dès lors proverbiale 
dans l'Inde. Nous en étions les dupes éternelles. Ce ne 
sera pas, du reste, une des observations les moins cu- 
rieuses de l'histoire, quand l'heure aura sonné de reléguer 
dans son île la race antihumaine des Anglo-Saxons 
européens et de fermer cette plaie vive qui ronge le 
monde, que de démontrer qu'aucun peuple n'a joué une 
comédie plus humiliante pour les autres nations et n'a 
moins fait pour la civilisation générale... 

Comment les Français répondirent-ils à la perfi- 
die anglaise, au rapt de Ghandernagor ? Quand Bussy 
prit Viçagapatnam, il protégea les habitants contre 
les vexations particulières. 

Il poussa plus loin les procédés généreux, au risque 
d'exciter les railleries ani>laises. M^e Clive, la femme 



LA PROSE COMBATIVE 3'2'J 

de l'homme qui avait violé sa parole à Chandei nagor et 
ruiné nos nationaux en pleine paix, demanda, à titre de 
g^ràce spéciale, qu'on rendît à la liberté une partie de 
l'équipage du vaisseau « le Marlborough)),à bord duquel 
elle se trouvait en rade. Bussy délivra, sans condition 
de réciprocité, les matelots désignés. Enfin il exigea des 
officiers anglais et des habitants qu'ils lui remissent l'é- 
tat détaillé des pertes qu'ils subissaient par l'abandon 
des caisses de la Compagnie, et il les remboursa inté- 
gralement. Ce fut la seule vengeance tirée du pillage et 
de l'incendie de nos manufactures sur le Gange; mais 
cette leçon d'honneur et de générosité était donnée à 
une nation protestante et marchande, c'est-à-dire radica- 
lement antipathique à tout acte chevaleresque et désin- 
téressé. Elle accepta volontiers l'agent qui lui était rendu 
et se réserva de nous remercier par de nouvelles bruta- 
lités sauvages et féroces. 

Lorsque Pondichéry fut pris, les Anglais « ordon- 
nèrent que les fortifications fussent immédia- 
tement démolies, que les églises, les mosquées, les 
pagodes et les maisons particulières fussent incen- 
diées et rasées. Les hommes, les femmes et les 
enfants furent chassés à coups de crosses de fusil 
dans la campagne et sur les bords de la mer. Rien 
de semblable ne s'était vu depuis les horreurs de 
la guerre de Trente ans sousTilly et Wallenstein... 
Toutes les victoires anglaises dans Vlnde ont étéy 
à peu d exceptions près ^remportées de cette façon ^ 
en payant des traîtres avec l'argent dérobé à 
d'antres traîtres ». 

... La Compag>Qie des Indes, cette compagnie com- 
merciale et politique, fondée par Colbert, disposant, dès 



328 LECONTE DE LISLE 

l'orig-ine, de ressources bien supérieures à celles des 
autres nations européennes en Orient,élevée par Dupleix 
et Bussj au ran^ de puissance continentale, cessait 
d'exister après avoir sacrifié tour à tour à ses jalousies 
misérables, à ses rancunes, à ses terreurs puériles, à son 
incapacité profonde, les jo^rands hommes qui l'avaient 
illustrée. Elle entraînait dans sa chute une part consi- 
dérable de la, fortune publique, ruinant ses actionnaires 
non moins que ses créanciers et ne pouvant môme se 
rendre compte de la disparition des sommes immenses 
versées dans ses caisses de 1742 à 1754. 

En opposition à l'éloge de Dupleix, une partie, 
non moins considérable, est consacrée au récit des 
témérités et des malheurs de Lally-Tollendal dont 
rhistorien condamne sévèrement Tignorance, l'in- 
solence et rinhabileté criminelles. Elle se termine 
par ces lignes pesantes qui commentent la décapi- 
tation de Lally : 

De nos jours on qualifie volontiers d'acte inique le 
coup qui l'a frappé. Cependant il faut opter entre la 
responsabilité humaine et l'enchaînement fatal des faits 
historiques. Tout ordre social n'est-il pas fondé d'ailleurs 
sur le dogme sanglant de l'expiation? Si l'incapacité 
avérée de Lallj atténuait ses irréparables erreurs, c'était 
aux directeurs de la Compagnie, aux contrôleurs géné- 
raux, à Louis XV lui-même d'expier la ruine de cent 
familles et l'anéantissement de l'Inde française. S'ils 
étaient innocents, nul châtiment n'a été plus légitime et 
plus mérité que le sien ; si tels étaient les vrais traîtres, 
-que le sang de ce malheureux retombe sur ses juges ! 

Le fragment précédent sur la Compagnie des 
Indes n'est pas moins important. Leconte de Lisle 



LA PROSE COMBATIVE 32g 

s'y atteste historien vigoureux et original; il ana- 
lyse avec droiture et dégage avec décision, en les 
précisant dans un esprit tout pratique, les effets 
que les événements ont sur le public. Il matéria- 
lise dans les familles, actives et courageuses, ce 
qu'on a coutume de désigner seulement sous les 
dénominations vagues d'honneur et de patrie. Ce 
n'est pas amoindrir son patriotisme, mais lui don- 
ner une substance populaire. Leconte de Lisie 
avait le culte du labeur, de l'énergie des vaillantes 
familles françaises qui portèrent dans l'Océan In- 
dien le génie généreux de la France, ne manquant 
jamais de soumettre, avec intelligence, l'intérêt aux 
idées humanitaires. Ce sera l'honneur impérissable 
de la France d'avoir importé les idées vraiment et 
fécondément civilisatrices dans cet Océan Indien 
dont Leconte de Lisle est le grand poète, celui qui 
a fixé, en épithètes lucides et mystérieuses, en 
visions nettes baignant dans une atmosphère vapo- 
reuse, la beauté de sa faune, de sa flore et de ses 
paysages, celui qui a exprimé le premier dans une 
ligue européenne le génie hindou en sa majesté 
on sa grâce aryennes, celui dont la jeunesse de 
l'avenir, française des Mascareignes ou de Mada- 
gascar, anglaise de l'Hindoustan, étudiera l'œuvre 
pour elles entre toutes révélatrice du milieu où elle 
se développera. 



Ses articles de critique littéraire, réunis dans 



33o LECONTE DE LISLE 

Derniers Poèmes^ sont connus. Ils affirment, avec 
une rude franchise, le caractère de l'écrivain : « Je 
ne désire ni plaire, ni déplaire, » mais être juste; 
(( si peu que je sois, j'ai trop d'orgueil pour être 
injuste. » Et ils expliquent son goût permanent de 
la certitude, constante dans la langue comme dans 
la pensée, et se traduisant par « la précision vigou- 
reuse de l'image )> ou « la forme affirmative habi- 
tuelle » à ses idées : elle « permet la concision et 
la netteté ». 

Leconte de Lisle est un homme de principes 
catégorique : il faut « des principes esthétiques », 
il faut au poète du cœur et de l'énergie. Il faut du 
cœur : on a tort de confondre sensibilité et sensi- 
blerie : les gens de cœur sont discrets, fermes; 
toute la suite lamartinienne larmoie, mais c'est 
parce que « l'esprit est tendre ; leur cœur est dur » ; 
« tous ces gredins d'élégiaques, » disait-il dans la 
conversation, ne sentent rien de ce qu'ils écrivent. 
Et il reproche à Lamartine les complaisances senti- 
mentales, « la phtisie intellectuelle, les vagues lan- 
gueurs et le goût dépravé d'une sorte de mysti- 
cisme mondain; à Vigny, sa mollesse, l'incurable 
élégance qui énerve ses créations. Le poète doit 
être viril, — ce mot revient à chaque page, — et 
les Français ont des cœurs lymphatiques ou des 
âmes énervées. Virilité, volonté : la supério- 
rité de Victor Hugo, son génie, se définit ce une 
volonté puissante conforme à une destinée » ; 
Barbier serait un plus grand poète s'il n'avait l'es- 
prit si timide et le caractère indécis : « Avec le 
goût honnête et louable de l'ordre dans la liberté, 



LA PIIOSE COMBATIVE 



33 1 



il n*a forcément ni colère, ni fanatisme, ni amer- 
tume profonde. » Trop de modération dans cette 
race européenne grandie sous « un climat tempéré». 
Elle n*a pas un désir assez tranchant de la liberté, 
— parce qu'elle n'est point tenue, concentrée, pos- 
sédée par la discipline de la beauté, « la passion 
absolue et satisfaite du Beau. » 

C'est elle qui donne le bonheur avec la certitude. 
La critique, si impérative, de Leconte de Lisle 
exprime ainsi que son œuvre ses « espérances ». 
Définissant l'œuvre de Baudelaire, il l'admire 
comme un « cauchemar dantesque troué çà et là 
de lumineuses issues par où l'esprit s'envole vers 
la paix et la joie idéale » ; et ce qu'il condamne dans 
« le déisme » de Béranger, c'est d'être « sans lu- 
mière et sans issue ». 



Ses articles de critique lui valurent « de la race 
impure des Philistins modernes» des attaques inju- 
rieuses dont une note de la rédaction du Nain 
Jaune a conservé un échantillon (i)/et auxquelles 

(i) — « tJn article sur Bëranger nous attire des avanies. 

M Nous avons reçu un grand pli, affranchi de deux timbres-poste 
de 20 centimes cliacuQ, marqué de l'empreinte circulaire du bureau 
de la place de la Bourse (i3 août i8()4), scellé du grand sceau offi- 
ciel de M. le Sénateur préfet de la Seine et portant les armes impé- 
riales avec cet exergue : Préfecture de la Seine. Cabinet du Préfet. 
On y trouve le numéro du journal, plus une pancarte : Avertisse' 
ment. 

« Le nom du rédacteur en chef est adjoint n celui des fonctionnai- 
res de la maison Hieher et C'«, et suivi des titres de 
Mouchard, cuistre, m.... de bas étaçe. 

« M. Leconte de Lisie, l'auteur des Poéniês antiques, est qualifié 



332 I.EGONTK D!<: LÏSLE 

lui-même fait allusion au début de son article sur 
Vigny : « Quant aux insultes imbéciles qui se sont 
soulevées autour de moi comme une infecte pous- 
sière, elles n'ont fait que saturer de dégoût la pro- 
fondeur tranquille de mon mépris. » 

Il vivait alors dans une pauvreté déprimante. A 
des prix dérisoires, il donnait des leçons « de tout » 
à des enfants d'un cerveau ingrat (i) ; il était répé- 
titeur de latin et de grec; le travail considérable 
de traductions, auquel il se livrait, lui prenait un 
temps infini et l'épuisait; ses yeux étaient très fati- 
gués. Pour se délasser, il adaptait entre deux leçons 
une chanson sentimentale du poète libertaire Burns 
dont il devait méditer la vie en exhortation au cou- 
rage. La pension que lui avait votée l'île natale lui 
était à plusieurs reprises retirée, notamment pour 
des motifs religieux : ainsi, à la suite de Quaïn, 
l'archevêque faisant partie du Conseil général de 
l'île avait démontré l'impossibilité de continuer les 
libéralités à l'égard d^un impie qui s'en servait pour 
insulter l'Eglise (2). 



ai voyou de la p lace Mauber t. Son article sur Bérane:er,où iln'y apas 
l'ombre d'un excès — au contraire, — est biffé et barbouillé... par 
le crapuleux mystificateur. La signature de M. Leconte de Lisle est 
suivie de ces mots : Triple sot, sacristain, argousin. Voilà ce que 
c'est que de toucher, même avec sagesse, aux idoles populaires. » 

T. S. 

Ulysse Pic publia dans le Progrès de Paris des articles au sujet 
de l'étude sur Déranger. 

(i) Flaubert le plaint vivement dans sa Correspondance, de ses 
leçons. « Ah ! si j'étais riche, s'écrie-t-il une fois, quelles rentes je 
ferais à toi, à Bouilhet, à Leconte. » 

(2) Galmettes : « La pension fut supprimée ». Voira l'appendice 
« Leconte de L. et ses compatriotes » divers faits se rapportant à 
cette pension, l'intervention de Villemain, les séances du Conseil 
général où son talent est discuté. 



LA. PROSE COMBATIVE 333 



A ces épreuves de plus en plus dures son carac- 
tère se trempait, a Après l'amour de la langue, dit 
M. Maurice Barrés, les passions fortes de Leconte 
de Lisle furent l'orgueil d'un solitaire, le dédain d'un 
stoïcien méprisant.» Orgueil, stoïcisme ; mais s'il se 
tenait hautain dans la solitude que le public faisait 
autour de lui, il n'était point un solitaire (i). Il y 
avait, quoi qu'on en ait pu dire, beaucoup de sou- 
plesse dans sa fermeté. 

Elle ne venait pas seulement de sa générosité, 
tellement foncière qu'il était encore un ami récon- 
fortant au plus vif de ses ennuis (2), mais de la 
variété de ses qualités et de l'harmonie qui s'en 
composait par l'équilibre d'une nature puissante 
et saine. L'harmonie est une méthode, très rigou- 
reuse, une subtile mais indissoluble discipline. 
Ainsi l'amour de la beauté rendait son âme inalté- 
rable aux contingences. 



L'étude scientifique ne contribua pas moins que 
la contemplation du beau «à donner de la certitude 



(i) Encore moins un révolté. « Tant que dura la jeunossc. écrit 

M. Huç^ues F^el Unix (/a Derniàre Muse, Journal dn ar? juillet 189/4), 

l.ocontc de Lîsie se complut dans cette attitude de révolte. Il vou- 

lit ameuter contre soi toutes les haines.» Rien n'est plus grossier, 

donc faux. 

(a) Flaubert, Corresp.,111, ^. 287. 



334 LECONTE DE LISLE 

à son esprit et du stoïcisme à son cœur, a Son 
attitude intellectuelle, dit M. Ferdinand Brunetière, 
a été celle non seulement de l'érudit, mais à vrai 
dire celle du zoologiste ou du botaniste en présence 
de Fespèce qu'ils étudient. » De même son attitude 
morale. Pour qui se recompose l'atmosphère dans 
laquelle vécut Leconte de Lisle à cette époque, il 
est sensible à quel point la science lui fut précieuse, 
contribua à équilibrer son caractère, détermina la 
substance et la forme positives de son stoïcisme. 
L'effort de génie qu'il eut à parachever pour réa- 
liser la synthèse de l'art et de la science, la cons- 
cience de cet effort durent le soutenir puissam- 
ment : il fut en effet le premier grand poète du 
xix^ siècle qui eût accompli cette synthèse dans sa 
pensée et dans son œuvre. 

(( Des yeux de poète ouverts sur des hypothèses 
de science », ainsi son œuvre fut-elle définie par 
M. Paul Bourget qu'il faut louer d'avoir un des 
premiers (i 885) célébré en lui le plus grand poète 
scientifique français chez qui « réflexion et spon- 
tanéité, critique et création se faisaient équilibre », 
et qui a exprimé science et philosophie « avec une 
âme essentiellement, uniquement poétique ». Au 
fond, M. Bourget a surtout considéré en lui le phi- 
losophe, mais il importe de noter que chez Leconte, 
à l'exclusion de presque tous les autres poètes, la 
philosophie et, en particulier, son phénoménisme 
sont d'un matérialisme rigoureusement scientifi- 
que, ce qui donne à l'expression de son angoisse 
devant la mobilité éternelle de la vie un caractère 
de netteté et de simplicité humaine à la fois plus 



L/V PROSE COMBATIVE 335 

Jiumbles et plus profondes (i). Son déterminisme a 
une précision tranchante. Le transformisme dont 
t imprégnée toute son œuvre, pour ne pas s'énon- 
oren formules didactiques, est constant et sûr, tou- 
jours exact. Nul n'a si âprement reconnu que le 
poète des Eléphants et de l'Aboma, la fraternité 
de l'homme et des animaux et que nous portons en 
nous l'âme des espèces moins différenciées. C'est 
par là qu'il est arrivé à s'assimiler la psychologie 
des bêles, à leur donner des âmes élémentaires et 
à les suivre dans leurs logiques simples et mathé- 
matiques ; c'est avec une intelligence de savant 
qu'il a exprimé la mélancolie des carnassiers, la 
profondeur des instincts fondamentaux hérités des 
races antérieures, l'énergie tragique delà vie pour- 
suivant mécaniquement les fins qui résultent de ses 
activités chimiques, fadmirable et horrible Concur- 
rence que le poète a appelée la faim sacrée, « long 
meurtre légitime». Il fut aussi habile à caractériser 
la vie dramatique des espèces zoologiques que la 
douceur lente, puissante et auguste de la botanique 
surtout en des paysages tropicaux extraordinaire- 
ment minutieux et fidèles. Nul encore n'a d'une 
telle vision supérieure, rapide et sûre, enveloppant 
l'univers d'un coup d'œil juste, embrassé le monde 
dans son intégrité et sa symétrie complexe; les 
constellations se développent dans leur splendeur 
mathématique, en géographie précise, et, d'autre 



(i) Nous nevoyong pas pour cela qu'il ait particulièrement « énon- 
cé dans son œuvre l'instabiliié essentielle de la science positive 
dont les lois caduques se renouvellent plus vite que ne mouraient les 
religions ». Pierre Quillahp. 



336 LÉCONTE DE LISLE 

part, contemplant la beauté éternelle des éléments, 
il rêve le g-lobe aux origines et réalise une poésie 
géologique vraiment épique. 

Après avoir posé la vanité de toute la poésie mo- 
derne et la nécessité pour elle d'une connaissance 
moins scolastique, plus directe de la nature, Le- 
conte deLisle proclamait dès i852 dans sa préface : 
« L'art et la science, longtemps séparés, doivent 
donc tendre à s'unir étroitement, si ce n'est à se 

yconfondre... L'arta perdu ou plutôt épuisé sa spon- 
tanéité primitive, c'est à la science à lui rappeler le 
sens de ses traditions oubliées. » Cependant, dans 
la préface des Poèmes et poésies (i855), il décla- 
rait : « Les hymmes et les odes inspirées par la 
vapeur et la télégraphie électrique m'émeuvent 
médiocrement », après avoir écrit : « Que les esprits 
amoureux du présent (lisez*: flatteurs du second 
Empire) et convaincus des magnificences de l'avenir 

/se réjouissent dans leur foi, je ne les envie ni ne 
les félicite, car nous n'avons ni les mêmes sympa- 
thies, ni les mêmes espérances. » ïl faut voir en ces 
lignes l'attaque la plus immédiate aux Chants 
modernes de Maxime Du Camp (i) qui datent de 



(i) Dans son manifeste. Du Camp s'élevait d'ailleurs avec quelque 
justesse contre l'Académie qui venait de dicter comme sujet de con- 
cours poétique l'Acropole d'Athènes et exposait plusieurs idées inté- 
ressantes, notamment que la littérature avait entre toutes choses à 
prêter à la science un vocabulaire clair et harmonieux. Mais après 
y avoir âprement médit du catholicisme qui entretenait la haine de 
la science, il recueillait dans son volume des invocations évangéli- 
ques. Véritable ancêtre de M. Coppée, il révélait, lorsqu'il passait 
de la théorie à l'art, un prosaïsme puéril et parfois grotesque dans 
ses éloges de la vapeur, l'électricité, le télégraphe, la photographie, 
le gaz, le chloroforme, la bobine et la locomotive ; et son optimisme, 



LA PROSE COMBATIVE 887 

Tannée même : cet ensemble de poèmes très mé- 
diocres était accompai^né d'une préface long-ue et 
déclamatoire où Leconte de Lisle qui avait publié 
récemment des poèmes antiques, débutant par 
la Vénus de Milo, s'était vu visé par ces mots, 
déclamés d'un ton assez bruyant : « On découvre 
la vapeur, nous (dans le sens de ils) chantons 
Vénus ; on découvre l'électricité, nous chantons 
Vénus. » En effet, chez Leconte, autant que chez 
Vig-ny, se dénote le dédain absolu de la science 
industrielle ; c'est que le développement en avait 
fait le succès de l'Empire en même que les désil- 
lusions des républicains de i848, et il avait seule- 
ment servi à une bourg-eoisie qu'exécraient les 
Leconte de Lisle, les Flaubert et les Baudelaire, 
comme plus tard leurs disciples, les Villiers de 
risle-Adam. 



La perfection rigoureuse de sa poésie, la hauteur 
de sa culture scientifique, la dignité de son carac- 
tère, conféraient à l'auteur des Poèmes barbares 
une autorité unique. « L'influence de Leconte de 
Lisle a été considérable, puisqu'elle s'est précisé- 
ment exercée sur les rares disciples, sur les disci- 
ples choisis qui suffisent en tout genre à soutenir et 
à propager l'enseignement d'un maître... Il avait 
[>assé la soixantaine quand il vint s'asseoir à l'Aca- 

à l'exemple de celui du gouvernement, basé sur l'extension de l'in- 
dustrie, n'était pas moins plat. 



338 LECONTE DE LISLE 

demie française dans le fauteuil d'Hugo. Mais il n'y 
avait pas moins de vingt ans alors, ou davantage, 
qu'il était le maître incontesté de toute une jeune 
école... Jusqu'aux environs de 1860, il serait diffi- 
cile de nommer un poète qui ne procédât à quelques 
égards de Fauteur des Poèmes antiques et des 
Poèmes barbares. La dignité de sa vie, la sûreté 
de son commerce, la sévérité de sa discipline rete- 
naient auprès de lui ceux que l'éclat de son talent 
avait d'abord attirés. M. Stéphane Mallarmé lui- 
même et M. Paul Verlaine ont commencé par sui- 
vre docilement ses traces (i). » — «Vers 1866, dit 
précisément l'un des disciples dont parle M. Bru- 
netière, mes camarades et moi nous allions tous 
les samedis soir chez Leconte de Lisle comme les 
Croyants vont à La Mecque (2). » MM. de Heredia, 
Léon Dierx, Sully-Prudhomme, Lafenestre, Theu- 
riet, Plessis, Villiers de l'Isle-Adam, Jean Marras, 
Paul Arène, Albert Mérat, Ernest d'Hervilly, Ana- 
tole France, Léon Valade et Xavier de Ricard 
étaient les familiers du salon de Leconte de Lisle à 
qui ils venaient demander avec des conseils proso- 
diques le réconfort d'un austère et noble exemple. 
Le poète, si difficile pour lui-même, était l'esprit le 
plus ouvert à la pensée des autres, le plus familier 
et le plus gai des amis en même temps que le plus 
sûr et le plus grandiose des mattres. « On ne 
peut point s'imaginer ce qu'il y avait en lui de joie 
ingénue, de condescendance aux exagérations de 



(i) Brunetière. 

(2) Coppée : Journal du 26 juillet 1894. 



' L\ PROSE COMBATIVE SSq 

! notre jeunesse, et de belle humeur et de sincère 
îitentementàsesentir aimé comme nous Taimions. 
I « Nous lui avons dû les plus grands bonheurs 
! intellectuels de notre vie (i). » 

(i) Catulle Mendès, daus une interview au Journal^ juillet 1894. 



CHAPITRE XII 

1870-1871 



Le Sacre de Paris. — Le patriotisme intellectuel. — Sympa- 
thie avec Paris : Lettres da siège. — Le GouverDcment 
provisoire et la Commune. — La pension, 



La guerre de 1870-71, le désastre de la patrie, 
fait puissamment vibrer Lecontc de Lisle, dresse 
plus violemment en le poète l'homme social. Celui 
à qui on avait tant reproché de s'être fait une âme 
hindoue, une âme grecque, de s'être composé, à 
force d'abdiquer de parti-pris la vie contemporaine, 
un génie cosmopolite (i), éprouva fortement Tan- 
goisse patriotique. A l'égal de celui qui avait pris 
part à nos discordes et à nos luttes, qu'un exil 
politique avait érigé en poète national et qui 
s'isolait lui-même dans la gloire de cette stature, il 
chanta mâlement la France accablée sous l'invasion 
barbare. L'émotion ne s'enfla point pour se dérou- 
ler superbement en l'ampleur de tout un volume, 
mais se contint en la force concise d'un poème de 
vingt-six strophes. Hugo, avec la fougue d'un bel 

(i) Barbey d'Aurevilly. 



1870-1871 34i 

orgueil révolté, forg"ca un grand bouclier, à Texem- 
ple de celui d'Momère, et qu'il orna multiplement 
d'héroïques attitudes; Leconte de Lisle, d'énergie 
plus solDre, grave une médaille d'un inaltérable 
relief. D'ailleurs on peut à peine songer à U Année 
terrible en redisant le Sacre de Paris, — la vision 
en est trop ramassée, Taccent virilement contenu, 
l'inspiration dirigée, — mais plutôt an verbe savant 
et décisif d'un homme de lutte et qui voulait ten- 
dre des énergies, d'un contemporain que Leconte 
de Lisle méconnut, mais qu'il appartenait à la pos- 
térité de réconcilier avec lui dans ce rapproche- 
ment, à ce que Blanqui, parallèlement, écrivait 
dans la Patrie en danger, 

A la période de l'orateur s'oppose, fraternelle et 
comme pour la soutenir en un groupe allégorique, 
'1 strophe du poète : 

La gloire de Paris est sa condamnation... Sa lumière, 
ils veulent l'éteindre; ses idées, les refouler dans le néant. 
Ce sont les hordes du v® siècle, débordées une seconde 
fois sur la Gaule, pour engloutir la civilisation gréco- 
romaine, son aïeule... N'entendez-vous pas leur hurle- 
ment sauvaije : « Périsse la race latine! »... C'est la 
férocité d'Odin, doublée de la férocité de Moloch, qui 
marche contre nos cités, la barbarie du Vandale, et la 
barbarie du Sémite. Défendons-nous et ne comptons plus 
personne. 

Ville auguste, cerveau du monde, orgueil de l'homme. 

Ruche immortelle des esprits, 
Phare allumé dans l'ombre où sont Athèneet Rome, 

Astre des nations, Paris! 
. . . Nourrice des grands morts et des vivants célèbres, 

Vénérable aux siècles jaloux, 



342 LEGONTE DE LISLE 

Est-ce toi qui gémis ainsi dans les ténèbres 
Et la face sur les g-enoux? 

Les Teutons ont franchi le Rhin et menacent une 
fois encore la civilisation... Les races du Midi ont tres- 
sailli au bruit des pas de ces bandes féroces, sorties des 
forêts du Nord... Ils couvrent nos plaines fertiles, ces 
hommes aux pieds plats, aux mains de singes... Oh! 
vous, la grande race de la Méditerranée, debout pour le 
dernier combat, debout pour exterminer les hordes 
bestiales de 1 a nuit, les tribus zélandaises qui viennent 
s'accroupir et digérer sur les ruines de l'humanité! 

Vois! la horde au poil fauve asHiè^e tes murailles! 

Vil troupeau de sang* altéré. 
De la sainte patrie ils mangent les entrailles. 

Ils bavent sur le sol sacré ! 
Tous les loups d'Outre-Rhin ont mêlé leurs espèces; 

Vandale, Germain et Teuton 
Ils sont tous là, hurlant de leurs gueules épaisses, 

Sous la lanière et le bâton. 
Paris, qu'attends-tu ? la famine ou la honte? 

Furieuse et cheveux épars, 
Sous l'aiguillon du sang qui dans ton cœur remonte, 

Va ! bondis hors de tes remparts ! 

L'inaction de Paris les terrifie également; la 
même horreur de la capitulation les indigne : 

Que le canon d'alarme proclame le danger de la 
patrie! Qu'on sache que c'est l'agonie qui commence si ce 
n'est pas la résurrection... Feu ! telle doit être la réponse 
de la France entière ! 

Non ! non ! tu ne dois pas tomber, Ville sacrée, 

Comme une victime à l'autel ; 
Non^ non, non. Tu ne peux finir désespérée, 

Que par un combat immortel ! 

En la « terrible » année se réveillent les énergies 



1870-187 1 3/|3 

de violence qui vingt ans couvèrent sous la cendre 
d*or de poésie. A nouveau, s*affirme le besoin d'a-v 
g'iT directement sur la masse, et Leconte de Lisle 
croira bienlôl le moment venu de répandre les idées 
révolutionnaires par des brochures destinées au 
peuple. 



Des lettres écrites par ballon à un cousin (i) 
montrent, dans le détail quotidien et la passion 
instantanée, les sentiments que les événements 
ravivaient alors en lui contre l'Empire, l'émotion 
croissante devant les progrès de l'Invasion dans 
l'affolement général, l'intérêt minutieux qu'il portait 
aux choses de la Défense, l'exaltation de ses espé- 
rances et de ses déceptions, ses idées sur les actes 
du gouvernement et les décisions tragiques qu'il eût 
dû prendre, sa sympathie constante avec le peuple 
dont il partage profondément les angoisses et tour 

tour l'amer sang-froid ou l'intrépidité courageuse 
et révoltée. Ce qui y frappe tout d'abord, c'est une 
ecrande confiance en Paris et en la France qui, évi- 
(iemment, représentent pour lui en face de TAIle- 
magne la Grèce moderne, et qui ne peut pas être 
vaincue définitivement. 



(i) Pnbliérs dans leur iiit( m m uvec celles que Leconte de Lisle écri- 
vait en même l<^mps à M. de Heredia. elles formeraient une partie 
importantede celte Cor/'<?.'ç/}onr/rtnc« dont le public tirerait aussi grand 

Profit que de celles de Flaubert et des autres grands écrivains de 
ëpoque. Elles feraient connaflre un Leconte de Lisle très vivant, 
iiitemporain et pathétique. 



344 LEGONTE DE LISLE 

...Paris est morne et semble déscrt(i). Plus de soldats. 
La g-arde nationale tient tous les postes. On lui a distri- 
bué 80. 000 fusils à tabatière, mais pas de cartouches, 
ce qui l'irrite fort, car elle s'imagine qu'on n'en a pas ou 
qu'on se défie d'elle. Tout le commerce parisien assièg-e 
littéralement la Banque pour échanger ses billets. En 
somme, les in((uiétudes sont grandes, car on ne sait 
rien des questions de guerre. Bazaine est probablement 
coupé entre Metz et Verdun. Mac-Mahon a levé le camp 
de Châlons et s'est dirigé vers l'Est à marches forcées. 
On présume qu'il va essayer de dégager son collègue, 
laissant ainsi toute la route libre au Prince Royal, qui 
est à huit Jours de Paris. Si les deux maréchaux par- 
viennent à écraser les deux corps ennemis qu'ils ont à 
combattre, ils doivent revenir en toute hâte prendre le 
Prince Royal entre le feu de la place et le leur. Voilà du 
moins le plan qu'on leur prête. Le tout dépend d'une 
victoire entre Metz et Verdun, car une défaite livrerait 
inévitablement Paris à l'horreur d'un bombardement. 
Rien, d'ailleurs, ne peut durer longtemps désormais. 11 
faut que les Prussiens soient expulsés avant quinze jours, 
ou Paris se"soulèvera. On parle ouvertement dans les 
rues, au milieu des sergents de ville, de la nécessité où 
se trouve le pays de reprendre en main la direction 
absolue de ses destinées. Il n'est pas plus question de 
l'Empereur et de son fils que s'ils n'avaient jamais existé. 
Ils feront bien de ne rentrer à Paris qu'après une vic- 
toire décisive, et bien escortés... 

...Quant à la garde nationale, elle a des fusils déplo- 
rables, et je crois d'ailleurs qu'on lui interdira l'accès 
des fortifications. Notre seule et sérieuse défense con- 
siste dans la protection des forts, qui croisent leurs feux 
à 5. 000 mètres. Cependant, si l'ennemi sacrifie beau- 

(i) Extrait d'une lettre du 24 août. 



1870-1871 345 

coup d'hommes, il est possible qu'il emporte d'assaut ua 
ou deux forts. Gela étant, Paris sera bombardé et se ren- 
dra. Qu'adviendra-t-il ensuite? Dieu seul le sait. Je rai- 
sonne, bien entendu, dans l'hypothèse que nous n'enten- 
drons plus parler de Bazaiue et de Mac-Mahon, car tout 
dépend de leur succès dans l'Est ou de leur inaction 
forcée . . . 

Cependant la vue du désordre qui envahit tout, 
de « l'anarchie morale qui nous rong-e », du spec- 
tacle qu'offre le peuple k convaincu que Paris 
est abandonné à l'ennemi », les « conversations 
déplorables qui se tiennent à haute voix dans les 
rues» et les propos mêmes des dirigeants l'incitent 
aux plus funestes prévisions. 

... Je commence à désespérer de tout. Les misères 
miorales et matérielles m'accablent... Si nous sommes 
assiégés, il se passera de longs jours avant que nous 
entendions parler les uns des autres. J'ai la mort dans 
l'âme. La banlieue rentre dans Paris. Toute la journée 
on voit des familles entassées dans des charrettes avec 
leurs meubles défiler sur le boulevard des Invalides. Si 
le pays résiste à cet effroyable désastre, il aura de terri- 
bles comptes à demander aux misérables qui l'ont con- 
duit là. M*"" Tascher de la Pagerie, intime de l'Impéra- 
trice, espionne prussienne, est en fuite ainsi que M'"^ de 
Païva. Les Tuileries étaient un nid de mouchards étran- 
gers. 

Il se raccroche vite à toutes les espérances. Les 
Prussiens interrompent-ils leur marche sur Paris 
pour se diriger vers Vouzicrsà la recherche deMac- 
Mahon, il estime la situation «infiniment meilleure » 
(lettre du 2 1 août). Maintenant, qu'il y ait défaite 



346 LECONTÉ DE LISLE 

OU victoire, « les Prussiens subiront nécessairement 
de telles pertes qu*un retour offensif sur Paris est 
devenu au moins improbable ». Puis Paris est 
aujourd'hui armé « d'une façon formidable «.Enfin 
— et ceci est un motif presque décisif de succès, 
l'unanimité s'est faite dans la population, v 

... Cent mille républicains sont prêts à prendre une 
part énerg'ique à la défense de la ville, ce qui n'était pas 
ily a trois jours. Un élan général a succédé à la torpeur 
des uns et aux rancunes des autres. Si les haines politi- 
ques ne se sont pas éteintes, elles font place à la rage 
contre l'invasion. J'ai vu hier un des chefs de l'Interna- 
tionale et il m'a déclaré qu'ils avaient tous fait serment 
de ne plus songer qu'à l'entière expulsion de l'étranger, 
La confiance témoignée d'heure en heure plus complè- 
tement aux Parisiens par Trochu et Palikaoa déjà calme 
bien des haines. Songez qu'à mon arrivée ici les premiers 
hommes d'action que j'ai rencontrés m'affirmaient qu'ils 
préféraient la ruine du pajsàla conservation de l'Empire. 
Dans rhorrible situation où nous nous trouvions, il 
avait là de quoi désespérer, avouez-le. Aujourd'hui, les 
efforts et les raisonnements des chefs ont heureusement 
amené de meilleures résolutions, d'autant plus que l'Em- 
pire n'en est pas moins condamné. Tout peut donc être 
sauvé, et même on est en droit d'affirmer que tout est 
sauvé virtuellement, et cela dans le cas extrême d'une 
défaite des deux maréchaux. L'ennemi est très certaine- 
ment épuisé. Les dévastations sauvages qu'il a commises 
dans nos malheureux départements de l'Est Font réduit 
à une pénurie effroyable. Ce serait de sa part un coup 
de désespoir que de revenir sur Paris. Toute la vallée de 
la Seine ne lui fournirait plus deux jours de vivres, et, 
en supposant qu'il revînt à nous, les forts et les fortifi- 
cations, armés comme ils le sont, n'en feraient qu'une 



1870-1871 347 

bouchée. On se plaint seulement que la distribution des 
fusils aux gardes nationaux ne s'exécute pas avec la 
rapiditédésirable. On refuse d'inscrire beaucoup de ceux 
qui se présentent. Du moins, on les soumet à tant de for- 
malités stupides que Ton décourag'erait le plus j^rand 
nombre si on pouvait y réussir ; mais, la persévérance 
aidant, nous serons, je l'espère, tous armés dans huit 
jours. 11 y a en France, entre è- utres,deux plaies dévorantes 
qu'il faudra cautériser le plus tôt possible : une bureau- 
cratie inepte et cette rag-e de paperasses inutiles qui ont 
mis la patience publique à une si rude épreuve depuis le 
premier Empire.... 

Sedan le confond, le désespère, et réveille toutes 
ses indignations. 

5 sept. — Nous avons été trahis, vendus, abusés 
d'une façon infâme jusqu'au dernier moment par les 
misérables qui dévoraient la France depuis vingt ans. ^ 
Le pays est précipité dans un abîme d'où il ne sortira 
que par un soulèvement en masse, furieux et désespéré. / 
Bonaparte s'est rendu comme un lâche ; sa femme est 
partie la nuit en emportant, dit-on, les diamants de la 
couronne qu'on n'a pas retrouvés. Sénat et Corps légis- 
latif ont disparu. La République a été proclamée : c'est 
le dernier moyen de salut qui nous reste, si toutefois les 
départements veulent se lever.v//'e/i doute; il ne reste 
guère de sang dans les veines de toute cette race; mais, 
du moins, si nous ne sommes pas livrés à l'ennemi par 
les bonapartistes, Paris résistera jusqu'à la mort. Que 
vous dirai-je? J'ai les plus affreux pressentiments. Je 
pleure de rage en pensant que j'ai eu la bôtise de croire 
pendant cinq minutes, l'autre jour, que tout allait mieux. 
Il n'y a jamais eu aucun plan de campagne. Mac-Mahon 
^t allé se faire cerner comme une oie,au lieu de revenir 



348 LECONTE DE LISLii 

couvrir Paris, Bazaine étant déjà bloqué clans Metz. 
Palikao nous a trompés indig-nement, et le voilà disparu 
à son tour. Nous nous battrons ici, mais que fera Paris 
écrasé de bombes, entouré par cinq ou six cent mille 
hommes, si les provinces ne nous dég-ag-ent pas? Les 
armes nous manquent. C'est la fin de la France^ et au 
milieu de quelle honte!... 

Son patriotisme rage comme celui de Flaubert, 
saig-ne comme celui de Georges Sand dans leurs 
admirables lettres de 1870, ce déchirement de cons- 
cience par lequel se révélèrent à eux-mêmes, aux 
coups qui les frappaient, les sentiments fonciers et 
généraux dont se nourrissait leur génie imperson- 
nel, cette grande, profonde, poignante leçon — ces 
lettres plus encore que les événements — pour les 
générations anémiées d'aujourd'hui auxquelles 
Texpérience d'une vie laborieuse n'a pas su donner 
avec le contact la connaissance de la réalité, le sens 
de ce qu'il y a de réel et d'idéal, d'humanitaire- 
ment combatif dans le dévouement à la patrie fran- 
çaise. Le stoïcisme républicain de 179,3 soutenait 
le courage, taisait les supplications à l'Europe, 
conseillait l'énergie de ne compter que sur soi. 
« L'Europe attendra pour intervenir diplomatique- 
ment (souligné par L. de L.) que la moitié de Pa- 
ris soit en feu... Il y a peu de chances pour que la 
province vienne à notre aide. Au bout du compte, 
nous tâcherons de nous suffire jusqu'au dernier 
moment!... Espérons encore. Il n'est pas possible 
que la France disparaisse. Si j'étais demain dicta- 
teur de Paris, on verrait ce que c'est que d'avoir 
des idées absolues... J'ai déjà entendu de gros 



1870-1871 349 

bourgeois parler de se rendre (i)... » Il faut se dé- 
fendre avec fanatisme.'^u Les hommes qui sont à 
la tête de la République ne semblent pas avoir Té- 
nerg'ie nécessaire pour les circonstances. Si on veut 
que Paris se défende et donne le temps au pays 
d'arriver, ce ne sont pas les forts et les fortifica- 
tions qui suffisent. Il faut songer à bien recevoir 
Tennemi dans la ville elle-même, faire sauter vingt 
mille maisons au besoin, occuper toutes les grandes 
voies de cette immonde canaille d'IIaussmann par 
de formidables barricades et faire payer aux Prus- 
siens leur victoire probable par un tel massacre 
qu'ils n'entrent ici que sur nos cadavres à tous. 
Mais, hélas I rien ne sera fait de ce qu'il faudrait 
faire. « 

D'ailleurs « tout le monde ici est résolu (2). S'ils 
entrent, ce sera en marchant sur les cadavres de 
5oo.ooo gardes nationaux, soldats et mobiles. Que 
la province se lève et vienne à notre aide, el pas un 
de ces Barbares ne repassera le Rhin ». 

Le siège commence. Depuis plusieurs semaines 
Leconte de Lisle accomplit avec dévouement son 
devoir de garde national ; littéralement « rompu aux 
fatigues du siège )),il passe ses nuits, sans un abri, 
à la pluie et au froid, entendant autour de lui les 
ponts de toute la banlieue qui sautent : « Je vous 
prie de croire que ces détonations étaient horrible- 
ment lugubres dans le silence des fortifications. 
Si j'en réchappe, il m'en restera de profondes 



(i) Lettre du 16 septembre. 

(?) Souligué par L. de L. Lettre du aO sept. 



350 LECONTE DE I.ISLE 

impressions. » Il est écrasé de fatigue. De garde 
tous les deux jours sur les remparts. Les nuits 
qu'il passe ainsi en plein air sans se coucher une 
minute le rendent malade^ il souffre de partout. 

« Onelle histoire ! Quelle épouvantable fin de 
cet Empire maudit! » La misère est lamentable 
dès le premier mois : les gens font queue aux bou- 
cheries de 5 heures du matin r l^h. du soir « pour 
n'aboutir qu'à être renvoyés au lendemain ». Les 
prix des comestibles sont inabordables. « Nous 
sommes très malheureux. En somme, c'est l'his- 
toire ordinaire de cette stupide et épouvantable 
chose qu'on nomme la guerre. » 

Avec chaque mois la misère devient plus intolé- 
rable; et bientôt de malheureuses familles vont 
être expulsées faute de ne pouvoir payer les termes 
échus ! i< Il faudrait une loi nouvelle pour les mettre 
à l'abri de la saisie. « Mais personne ne se préoc- 
cupe d'elles. 

Nous sommes ici dans le désarroi le plus complet. 
Il n'y a plus ni gouvernement, ni police intérieure. Les 
soldats et les mobiles vagabondent par bandes dans les 
rues, ivres et chantant à tue-tête. Par surcroît, nous 
avons des craintes très sérieuses dont l'objet n'est que 
trop défini. Trois cent mille gardes nationaux environ, 
ne travaillant plus depuis le 4 septembre, reçoivent i fr. 
5o par jour, plus 76 centimes par femme mariée. C'est 
donc à peu près 676.000 francs par jour que coûte une 
garde nationale qui ne sert plus à rien. Si l'Assemblée 
supprime l'indemnité, nous aurons du soir au lendemain 
Soo.oco hommes sur le pavé, sans travail et sans pain, 
c'est-à-dircdenouvellcs journées de Juin 1848. Personne 



1870.1871 35i 

ici ne songe à cela. On se préoccupe beaucoup de savoir 
si les députés de Paris vont plus ou moins terrifier Bor- 
deaux, mais on ne s'inquiète pas du tout de reconstituer 
l'ordre, le travail, la sécurité et l'existence de chacun et 
de tous. Nous ne sommes et nous ne serons jamais que 
des enfants. L'avenir de notre pauvre pays est bien 
sombre... La viande diminue ; nous n'en avons plus 
que cent grammes par personne tous les trois jours 
environ. Reste le cheval, puis les chiens et les rats y pas- 
seront, si nous tenons jusque-là. Il faudra se résoudre à 
faire une sortie en masse. La garde nationale se mobi- 
lise ; nous serons avant peu 200.000 hommes armés et 
prêts à nous jeter sur ces misérables. *S'/ nous sommes 
repousses, Paris et la France sont perdus. Personne 
ne compte plus ici sur la province. — Beaucoup de 
combats acharnés et sanglants autour des ponts. La 
mobile se bat bien, mais il y a de grandes pertes. Nous 
n'avons pas assez de canons de campagne; les fusils 
manquent aussi. On fait de tout cela, mais trop lente- 
ment. Le gouvernement n'a pas d'initiative. (26 oc- 
tobre.) 

Paris souffre avec grandeur, chacun est plein 
(( de résignation courageuse plutôt que d'enthou- 
siasme », les gardes sur les remparts sont dures 
par les nuits pluvieuses et glaciales(i). Leconte de 
Lisie ne cesse d'admirer le courage de la popula- 
tion: 

9 février... 
.... Je vous annonçais à doux mois d'intervalle 

(i) « ... Quant k nous, nous vivons au jour le jour, bien durement. 
En somme, in mort est sur nous et peut nous frapper d'heure en 
heure. Quel rvvo et «jneile destinée t 



352 LECONTE DE LTSLE 

notre capitulation certaine, grâce à Teffroyable impéritie 
de nos gouvernants qui ont tout fait pour décourager 
une admirable population. Nous avons beaucoup souf- 
fert, surtout dans ces derniers jours, du manque de bois 
et de pain mangeable. Je ne vous parle pas de toutes les 
horreurs qu'on vendait à prix d'or dans les rues, chiens, 
chats et rats. Nous avons vécu de riz. Le bombardement 
est venu mettre le comble à nos misères. Il a duré près 
de trois semaines, écrasant notre malheureux quartier 
d'obus dont j'ai encore les sifflements et détonations dans 
la tête. Les avenues de Breteuil, de Villars et des Inva- 
lides ont été labourées. Un obus a défoncé le sixième 
étage de notre maison du côté de l'avenue de Villars. 
L'appartement était heureusement vide. D'ailleurs, tout 
le monde était parti, excepté nous. Cependant, comme 
c'était une averse jour et nuit, et qu'il n'y avait plus 
moyen de fermer l'œil, nous avons émigré à notre tour 
pour quelques jours, rue Richer. — En proportion, il y 
a eu beaucoup plus de femmes et d'enfants tués ou bles- 
sés que d'hommes, probablement parce que ceux-ci pas- 
saient les nuits aux remparts, où une compagnie a été 
cruellement éprouvée, la première. L'un a été décapité 
par unobus,rautreaeula cuisse droite fracassée. Depuis, 
notre bataillon a encore perdu soixante hommes. Vous 
voyez que la garde nationale a fait de son mieux. Nous 
n'en pouvons pas dire autant des soldats de ligne. Ces 
lâches canailles ont généralement fui partout où l'ennemi 
les a rencontrés. 

Quanta la situation politique, elles est navrante... A 
Paris il y a un trouble profond dans les esprits. Je crains 
que la République soit bien malade et que nous ayons 
une monarchie quelconque dans six mois (i). 

( I ) Son frère Alfred venait de perdre son fils aîné, tué à Toul par 
un boulet, qui lui avait emporté les deux jambes. « C'était un brave 
garçon et il est bien mort.»^» 



1870-1871 -553 

Le peuple s'est admirablement conduit. C'est le 
gouvernement provisoire qui a été d'une impéritie 
sans ég'ale. Les chefs « n'agissaient pas », rien 
n'était fait de ce qui devait se faire, on ne forgeait 
ni canons ni fusils, quoiquela matière etles ouvriers 
abondassent, les opérations militaires étaient mal 
menées et l'on consumait un temps précieux dans 
rinaction(i). 

Ici, les hommes de toutes les opinions ont été una- 
nimes à rejeter Trochu des listes électorales. Si Paris a^ 
résisté pendant cinq mois au blocus, à la faim, au bom- \ 
bardement, c'est uniquement parce que la population , 
tout entière Ta voulu, malgré les hésitations, les len-j 
teurs, les refus d'agir, l'incapacité flagrante de nos gou-| 
vernants. Voilà l'exacte vérité telle qu'elle sera établie 
devant rassemblée,non seulement par les députés écartâ- 
tes de Paris, mais par les amiraux commandant les sec- 
teurs et les forts. Le fait est que nous avons été, depuis 
le commencement de cette guerre absurde, les victimes 
perpétuelles de prétendus plans de nos généraux, y com- 
pris le plan de Trochu, dont le résultat le plus clair con- 
siste en ceci : vingt mille hommes inutilement sacrifiés 
dans trois sorties déplorablement conçues et menées, 
plus la reddition de tous nos forts, de tous nos fusils et 
de toute notre artillerie, sous prétexte d'armistice. En 
somme, l'immense majorité des Parisiens considère 
Trochu comme un traître. Je crois qu'ils sont dans l'er- 
reur et que ce n'est qu'un homme nul. Cependant, il est 
juste d'attendre les explications de ces Messieurs devan 
l'Assemblée, si toutefois on leur demande des explica- 
tions et s'ils en donnent... 

La défiance que l'Assemblée nationale témoigne 

(i) Lettre du 19 octobre. 



354- LEGONTE DE LISLE 

à Paris est injuste, injurieuse, et seule provoque les 
troubles qui ag-itent la capitale. 

ig mars. — S'il faut en croire les singulières nou- 
velles qui nous arrivent des départements, il paraît que 
nous sommes ici en pleine g-uerre civile. L'appréhension 
de troubles possibles résultant d'un traité de paix hon- 
teux a tranformé en fait accompli ce qui aurait pu se 
produire. Paris est resté très calme, pendant et depuis 
l'occupation piteuse des Ghamps-Ely.sées par les Alle- 
mands. Tout dépend aujourd'hui de l'Assemblée natio- 
nale. Son retour pur et simple ici vaudrait infiniment 
mieux que toutes ces tergiversations qui irritent l'impa- 
tience publique et qui témoignent de la peur passable- 
ment ridicule dont les représentants provinciaux sont 
possédés. Ils ne devraient pas oublier que les Parisiens 
ont énergiquement fait leur devoir en soutenant un sièg-e 
de cinq mois^ décimés par trois ou quatre épidémies à la 
fois qui nous ont coûté près de 5.ooo morts par semaine. 
Le reste de la France, il faut bien l'avouer, n'a pas mon- 
tré ni la même énergie, ni la même constance. Si le 
pays s'était levé tout entier, comme il le devait, nous ne 
serions pas contraints d'accepter une paix déshonorante 
qui le mutile, le ruine et l'avilit. La province, qui n'a 
jamais eu aucune initiative intellectuelle ou politique, 
qui n'est et ne peut être, jusqu'à nouvel ordre, qu'un 
reflet et un écho, serait très mal venue de s'imaginer que 
Paris dtit s'anéantir devant elle. Le cas échéant, la France 
ne tarderait pas à s'endormir dans l'inertie et l'abêtisse- 
ment. Pour être juste, je sais que Paris renferme mal- 
heureusement, comme tous les grands centres d'ailleurs, 
un assez grand nombre aussi d'imbéciles et de désœu- 
vrés dont l'unique métier est de faire des émeutes sans 
savoir pourquoi; mais c'est un danger peu sérieux et 
toujours facile à réprimer tant qu'il est concentré dans 



1870.1871 355 

certains quartiers, car la presque unanimité de la g-arde 
nationale est acquise à l'ordre. Ce qui est très grave 
pour V instant, c'est bien plutôt la haine qui semble 
animer V Assemblée contre Paris. Cette haine prouve 
à la population, qui est très républicaine, que Von 
veut restaurer une monarchie par un coup d'Etat 
quelconque, ou bien encore en soumettant la question 
au suffrage universel. Or, qui ne sait que le vote plé- 
biscitaire n'est qu'un instrument à tout faire ! L'Empire 
l'a prouvé trois fois de suite. Il tombe sous le bon sens 
que les masses, ig-norantes et incapables, et n'ayant 
jamais pensé de leur vie, n'ont d'autre opinion que celle 
qu'on leur sug-gère. Au fond, le suffrage universel direct 
est un leurre, et les meneurs de la province le savent 
fort bien (i). En attendant, loin de calmer les esprits, 
la majorité de l'Assemblée semble prendre à tâche de les 
irriter en faisant pressentir une restauration monarchi- 
que plus ou moins immédiate. Du reste, je ne doute pas 
qu'elle atteig-ne son but, à moins que V extrême gauche 
et la population de Paris n'usent de beaucoup de 
prudence et de calme en ne donnant aucun prétexte 
à un coup d'Etat ou à un plébiscite. MaWieureusement, 
rien de moins probable. Il y a donc quinze chances sur 
vingt pour que la République meure avant d'avoir vécu. 
Quelle singulière nation que notre pauvre France!... 



« Je me suis demandé si on ne pouvait pas 
être ullra-révolulionnairc avec le courat^e de 
dire aux siens : Vous avez commis des 
crimes (ceux de la Kévolution) et vous <?tes 
dès lors sortis de la doctrine du vrai. » G. 
Sand à Sainte-Beuve. 

Ces lettres sont très importantes à rétablir la 

(1) Se rappeler ce qu'il a écrit de Dinan en 1848. 



356 LECONTE DE USLli 

vérité, en ses nuances, touchant les sentiments de 
Leconte de Lisle en 1870 et 187 1, non seulement 
sur le Gouvernement provisoire mais sur la Com- 
mune. Ceux qu'on lui prête g-énéralement, entiers et 
exclusifs, ne semblaient ni très logiques ni justes. 
On voit ici qu'il n'a pas « détesté » en bloc la Com- 
mune, comme on Ta répété, mais que sa véhémence 
s'attaqua surtout aux faux émeutiers <( imbéciles 
et désœuvrés », aux voleurs et aux criminels de 
droit commun « qui n'ont rien à voir avec des 
insurg-és politiques », à ceux qui incendient les 
hospices avec les malades et brûlent les familles 
dans les maisons. Il pressentait l'échec de l'insur- 
rection et s'effrayait avant tout qu'elle ne provo- 
quât en représailles une terreur blanche. Sa crainte 
d'une royauté s'exprime à maintes reprises. 

Il était en relations avec certains chefs du mou- 
vement et c'est de l'un d'eux que lui venaient les 
nouvelles qu'il donnait dans ses premières lettres. 
Il avait partagé au cours du siège, exactement et 
en détail, les ressentiments des plus sympathiques 
révolutionnaires contre le Gouvernement provi- 
soire. Et, en quelque sorte, les vers par lesquels il 
terminait son Sacre de Paris, que demandaient-ils, 
en janvier 187 1, sinon l'incendie même de la capi- 
tale avilie? 

Vide sur eux palais, maisons, temples et rues... 
Dans le carrefour plein de cris et de fumée, 

Sur le toit, l'arc et le clocher 
Allume pour mourir l'auréole enflammée 
De l'inoubliable bûcher ! 

On s'est laissé entraîner à assimiler son opinion 



1870- I 871 357 

à celle d'un Gautier (i); mais, indiscutablement, 
chez lui, le souci delà liberté s'exalte au-dessus du 
culte de l'art. Ce sont les vœux qu'exprimait le 
poète, si différents des préoccupations exclusives 
de Gautier, que tenta de réaliser l'Insurrection, 
(c L'incendie des derniers jours, écrit à cette épo- 
que même J.-J. Weiss, a bien pu sortir, en 
dehors de toute impulsion de la Commune, de la 
rage populaire qui a voulu anéantir cette ville 
superbe entre toutes, l'orgueil de ses habitants et 
du monde, parce qu'elle avait subi l'humiliante 
domination du vainqueur. » 

Des témoignages des parents et des amis qui le 
virent rien de définitif ne se précise. Il reste seule- 
ment vrai que certains actes de sauvagerie et d'in- 
intelligence l'indignèrent et l'épouvantèrent comme 
des actes de folie ; et l'on dit qu'ayant voulu per- 
suader à un corps de la garde nationale qu'il ne 
fallait pas prendre les armes, il fut adossé au mur 
et seulement sauvé par l'intervention d'un passant 
qui le reconnut. D'autre part, il réprouvait les 
horreurs de la réaction bourgeoise, aurait même 
caché chez lui un ou descommuneux, et il conserva 
de la sympathie à quelques chefs du mouvement. 
Mais on ne peut rien affirmer de certain. Il ne 
publiait point ses actes, et comme toujours c'est 
l'œuvre qui prouvera à la postérité la constance et 
la pureté de son républicanisme. 

( I ) Souvenirs de 1870 . 



358 LECONTE DE LISLE 



Quand, à la chute de l'Empire, furent révélés 
« les secrets de la cassette impériale (i) », l'on vit 
soigneusement encadrée entre des publications de 
dons faits à des personnes tarées, espions ou 
revendeuses, une note concernant la pension de 
3.600 fr. servie par Napoléon III au poète Leconte 
de Lisle sur sa cassette personnelle. L'effet voulu 
se réalisa, scandaleux. Les chaleureux amis de 
1848, comme les admirateurs du poète altier furent 
un instant déconcertés. Ils le savaient éloigné de 
l'action, mais sincèrement et rig-oureusement répu- 
blicain ; ils se refusèrent à croire qu'il avait abjuré 
la foi d'hier. Aux jours d'injuste obscurité, ils 
avaient exalté, ils s'étaient ingéniés à faire valoir 
Taltier républicanisme de Leconte de Lisle afin 
de communiquer aux républicains, uniquement 
épris du génie libéral de Hugo, l'admiration néces- 
saire pour l'auteur des Poèmes antiques. Et voici 
qu'il était brutalement dénoncé à tous comme jouis- 
sant secrètement d'une libérable impériale. Nulle 
explication. 

La réalité se révèle aujourd'hui des plus simples : 
le peintre Cornu était l'ami de Jobbé-Duval et 
]\jme Cornu, sœur de lait et directrice httéraire de 

(i) Voir la publication par Poulet- Malassis des Papiers secrets 
et correspondance du Second Empire. ..etc. Des cinq ou six ouvra- 
ges de ce genre, c'est le seul qui mentionne Leconte de Lisle, p. 353. 
(La pension futverséeà partir de juillet 1864.) La lisle des pension- 
nés sur la cassette impériale est donnée avec de très intelligentes et 
impartiales notes d'André Lefèvre. 



1870-1871 359 

Napoléon, femme républicaine et de grande intel- 
ligence, fréquentait la maison de Leconte de Lisle. 
Autour du poète et sans qu'il le sût, on s'occupa à 
tirer parti de la précieuse relation (i). M'"^ Cornu 
parla donc à l'Empereur. En outre, à cette époque 
où, en pleine misère, peinait le poète, venait chez 
lui, tel qu'un contemporain le vit et nous le définit, 
le gros et fleuri Théophile Silvestre, auteur d'im- 
portantes études d'art et d'un petit livre fourni de 
charmants contes de chasse et de pêche. C'est par 
lui que M. Mocquard, un des hommes de confiance 
de Napoléon III, entendit parler de Leconte de 
Lisle, et il entretint l'Empereur, déjà sans doute 
préparé par les recommandations de M™® Cornu. 
Bientôt Leconte de Lisle reçut de Napoléon III 
telles propositions: sa traduction de l'/Z/ac/^ serait 
richement éditée, imprimée en caractères royaux, 
Gustave Doré l'illustrerait ; il serait attaché à une 
bibliothèque, recevrait 20.000 fr., serait, de plus, 
décoré de la Légion d'honneur. La condition en 
était qu'il dédiât son ouvrage au prince impérial. 
Leconte de Lisle refusa poliment : il ne saurait, 
répondit-il, dédier à un enfant de deux ans, qui 
ne pouvait connaître le grec, les chefs-d'œuvre 
de l'art antique, et ne voulut point qu'on lui en 
reparlât. M. Mocquard, à qui Théophile Silvestre 
communiqua la réponse de Leconte de Lisle, la 
rapporta à l'Empereur. Brave homme quelque peu 

(i) De même, non moins simplement, FLiuberl s'adressa à 
.M°»« Cornu pour Bouilhcl et pour d'autres. (Voir sa Correspondance.) 
— Selon M. Calmettcs,Catulie Mendès s'était occupé de pareille chose 
de sou côté : il avait mis en campagne Vitu afin d'obtenir pour son 
maître une pension de l'inslnirtjon publique. 



36o LECONTE DE LISLE 

et piqué de mécénisme, celui-ci ne voulut point 
laisser à la misère un homme de génie : il répliqua 
en souriant : « C'est M. Leconte de Lisle qui a rai- 
son et je veux lui assurer une pension sur la cas- 
sette, sans aucune condition. » Et Leconte de Lisle 
reçut une lettre de M. Mocquard dans laquelle il 
était dit qu'il lui serait donné une indemnité litté- 
raire de 3.600 fr. de la part de TEmpereur « sou- 
cieux de favoriser les auteurs de talent qui faisaient 
honneur au pays ». Leconte de Lisle se montra 
toujours et encore pareillement hostile; il n'avait 
rien postulé; il n'avait pris aucune part à la petite 
conspiration de ses intimes. Mais ceux qui avaient 
mené la chose à son insu alors se révélèrent à lui, 
plaidèrent la raison (i), eurent l'intelligence de la 
lui imposer. 

L'homme en souffrit : première humiliation 
infligée à une âme intransigeante, connue et aimée 
pour son indépendance. Gomme toujours la douleur 
fut muettement contenue. Très franc, il voulut 
toutefois confesser à ses amis la pension reçue 
malgré la foi restée la même. Ceci encore, il ne le 
put, empêché parles contingences (Louis Ménard). 
Souvent, non prévenus, ceux qui se réunissaient 
chez lui dirent du mal de Napoléon III. Leconte 
de Lisle, toujours, sur ce sujet, garda le silence. En 

(i; II est indiscutable qu'on avait parfaitement raison. Le poète, 
pour être appointé par le gouvernement, n'en doit pas moins garder 
la plus entière liberté de parole aux mêmes titres que les profes- 
seurs d'université. Combien de poètes, pécuniairement récompensés 
aujourd'hui par les assemblées qu'entretient le Gouvernement, 
médisent de ce même Gouvernement, sans que, très justement, per- 
sonne trouve rien à y redire. Leconte de Lisle pouvait avoir de no- 
bles scrupules, autour de lui on ne deoail pas en tenir compte. 



1870-1871 36i 

sa maison, au milieu des siens qui vivaient de la 
subvention impériale, il ne pouvait autrement se 
comporter. 

Il ne paraît donc pas avoir été en rien, homme, 
ce « sévère pour les autres » et si cavalièrement 
oublieux de sesa dépendances » qu'on a voulu nous 
montrer. Le g^énie ne fut pas atteint de celte ce fai- 
blesse )>. Jamais son indépendance de penseur hardi 
ne se sentit contrainte, inquiétée par cetteconcession 
faite à la vie matérielle : aucune ombre ne s'inter- 
posa entre ce qu'il voulut réaliser et ce qu'il réalisa, 
nul pusillanime scrupule ne tamisa sur la blancheur 
de la page d'art la large et pure lumière de la 
pensée. Ce qu'il avait commencé à dire à d'autres 
époques, sous d'autres régimes, il l'écrivit aussi 
bien sous l'Empire. Sa haine du clergé éclata, en 
ses œuvres, toute violente, à l'époque même où 
l'empire « se mettait en réalité au service de 
l'Eglise, combattant au dehors pour le pouvoir 
temporel, cette séculaire et absurde iniquité, répri- 
mant au dedans toute vie spirituelle qui n'était pas 
soumise au dogme (i) ». 

Quand les papiers de la cassette impériale furent 
publiés, il fut atterré, sous le coup des insultes des 
journaux; mais il est incompréhensible qu'on ait 
pu attribuer en rien à du remords une semblable 
douleur. Au moment môme où il était écœuré par 
les désastres, où de vives souffrances physiques se 
réveillaient par l'effet des nuits de garde sur les 
fortifications, elle fut profonde, elle acheva de le 

(i) Gustave Lanson : Sainte-Beuve politiqae. 



362 



LEGONTE DE LISLE 



bouleverser, mais elle resta fière, on le voit à cette 
lettre écrite le jour même, 2 octobre 1870. 

Cher Monsieur, 

Au milieu de toutes mes misères matérielles, je suis 
accablé par une nouvelle calamité morale. Mon nom a 
paru dans les listes des Papiers Impériaux. Vous saviez 
qu'une allocation mensuelle de 3oo francs m'avait été 
offerte dans le temps pour m'aider à faire mes traduc- 
tions grecques. Une nécessité sans réplique m'avait con- 
traint de l'accepter, car la pension de Bourbon me man- 
quant et me trouvant chargé de ma mère, qui manquait 
de tout, je devais choisir entre la vie et la mort des miens. 
Je me suis sacrifié et m'en voici récompensé par les insul- 
tes des journaux. Je vous jure que si les Prussiens pou- 
vaient me tuer, ils me rendraient un suprême service. Je 
suis si profondément malheureux que je me demande si 
je ne ferais pas mieux de me brûler la cervelle. Après 
avoir vécu pauvre, dans la retraite et dans le travail, 
voici que je n'en recueille que des outrages pour toute 
récompense. Tout cela est affreux et me jette dans le 
désespoir. 

L'investissement continue; nous nous attendons tou- 
jours à un assaut. Que l'ennemi se hâte donc, car on 
commence à ne plus pouvoir se procurer de viande ni 
de légumes. Dans un mois ce sera la famine. 

Je suis de garde aux remparts demain au Point-du- 
Jour. C'est là qu'on attend l'assaut. 



CHAPITRE XIII 

LE « TESTAMENT POLITIQUE )) DU POETE 



V Histoire populaire de la Révolution française et Tinstruc- 
tioD civique. — Le Catéchisme républicain. — U Histoire 
du christianisme. — Importance de ces brochures et inter- 
pellation à leur sujet à la Chambre. — Le Sénat. — L'Aca 
demie française. — Les dernières années. 



La France venait d'acheter, par son héroïsme et 
par son or, la retraite des Barbares. Etourdie, 
meurtrie, il lui fallait se recomposer, esprit et 
corps. Les classes privilégiées abusaient de l'épui- 
sement pour vouloir lui imposer le despotisme de 
leurs intérêts. On décora provisoirement le nouveau 
régime du nom de République : les aristocraties 
royaliste, impérialiste et cléricale, sous les vête- 
ments d'un deuil d'apparat, voilaient leur audace 
et leur cupidité. Elles étaient plus puissantes que 
jamais, fortes de toute la faiblesse de la patrie. A 
cette heure suprême, Leconte de Lisle publia ses 
sentencieuses philippiques. 

\J Histoire populaire de la Révolution française 
est un résumé succinct des faits qui se produis!- 



364 LECONTE DE LISLE 

rent entre la mort de Louis XV et le i8 Brumaire. 
Les premiers mots de Tavant-propos témoignent 
assez de la pureté du républicanisme de l'auteur. 
« La nation française était abêtie et tyrannisée 
depuis des siècles. Ni lois, ni droits. Par les lettres 
de cachet, les confiscations, les impôts arbitraires, 
les privilèges de caste, les redevances féodales, les 
dîmes, les corporations et les jurandes, le roi, la 
noblesse et le clergé possédaient la terre, les esprits 
et les corps. Le peuple tout entier travaillait et 
mourait sous le bâton, misérable, affamé, soumis à 
la plus abjecte servitude. La Révolution française 
a été la revendication des droits de l'humanité 
outragée; elle a été le combat terrible et légitime 
de la justice contre l'iniquité. » Voici encore quel- 
ques-uns des mots simples et nets, si impérieuse- 
ment justes, par lesquels il grave en d'impérissa- 
bles médailles les fidèles profils des règnes ou des 
caractères; on reconnaîtra à la frappe l'auteur de 
r Holocauste et de la Bête écarlate. Le règne de 
Louis XV est « immonde » ; Louis XVI était « d'une 
intelligence médiocre, extrêmement dévot, menteur 
par faiblesse et faux par éducation religieuse ». 
Suite ordonnée et déduction, enchaînement logi- 
que des divers caractères du personnage, et quelle 
précision de gravure ; quelques traits principaux 
bien en relief, secs, vigoureux et nets comme des 
arrêts, comme des syllabes de couperet. Et quelle 
sûreté de main et de conscience : pas une hésita- 
tion, pas une « faiblesse ». Gela manifeste le robes- 
pierriste convaincu et inébranlable. Ton simple et 
nulle insistance : personne n'a à élever d'objection, 



LE « TESTAMENT POLITIQUE )) DU POETE 365 

émettre de doute; en quelques minutes le jugement 
est rendu. 

De là cette impression d'énerp^ie que ne donne 
nul autre. C'est le trait de Voltaire, aussi acéré, 
aussi perçant, mais lancé par la main ferme d'un 
justicier convaincu; Voltaire, lui, est un archer 
adroit, mais qui jongle avec ses flèches, un bateleur 
mercenaire qui ne se préoccupe que de faire miroi- 
ter son élégance et son adresse. Ici tout le brio, 
mais chez l'autre la majesté d'une fonction « di- 
vine ». L'un n'est que la satire corrosive, l'autre 
l'âpre réquisitoire, la Justice elle-même. 

Concision, franchise brutale du jugement, fou- 
droyante simplicité de logique, méthodes déductri- 
ces, tours de raisonnement et de style : Si Tolstoï 
écrivait une histoire de la Russie, ce serait quelque 
chose d'identique. Leconte de Lisle et Tolstoï ont 
pour ainsi dire une audace/*n^€f/iM?,ce sont des juges 
71^5 juges (i). 



(i) Mais précisément le récit sommaire de Leconte de Lisle qui a 
Us contours arrêtés d'une formule, d'un jugement, ne déforme-t-il 

tias la vérité, est-ce qu'il ne mutile point la vie si complexe, si dé- 
>ordante ? On conçoit mal que la vie se puisse en général exprimer 
par des termes aussi brefs, qu'elle puisse être contenue dans des li- 
gnes aussi rigoureusement tendues. Cependant c'est bien la réalité, 
^uand il écrit, pour prendre un petit exemple : « Le premier ministre 
Maurepas et les courtisans firent chasser Turgot et Rlalesherbes », 
on se dit d'abord que voilà des termes bien violents pour exprimer 
l'autrichianisme de la cour, la politique cauteleuse, la diplomatie de 
ruse de ceux qui à la longue [larvinrent à obtenir la retraite des 
ministres réformateurs ; on voudrait une dizaine de petites phrases 
souples, agiles, soyeuses et brillantes, à facettes, comme l'esprit 
des courtisans ,un style Concourt. et cependant deux mots de Leconte 
de Lisle rendent avec autant de fidélité l'essentielle vérité ; somme 
toute, quand on se reporte à l'époque, l'acte paraît brutal, il le parut 
alors, les ministres ont bien été chassés, le mot n'est pas trop dur 
pour ce que fut la chose. Ainsi en va-t-ii du reste de l'œuvre. 



366 LECONTE DE LISLE 

Cette histoire populaire est un 'résumé merveil- 
leux et vraiment historique ; c'est le véritable essen- 
tiel qui j est dit au contraire de la généralité des 
manuels classiques : les mots à effet plus ou moins 
authentiques sont absolument laissés de côté ; les 
portraits des hommes qui ont dirigé les mouve- 
ments divers sont tracés en quelques mots courts 
et complets, vivants. L^artiste, qui génialement 
exprime Tâme d'un paysage par deux épithètes, 
fixe en quelques termes, de façon définitive, le 
caractère le plus complexe. Il n'y a rien de com- 
parable en ce point au portrait de Mirabeau: 
« Le vrai tribun de la Constituante était Mirabeau, 
homme de mœurs décriées, dont la jeunesse désor- 
donnée s'était consumée en luttes contre le despo- 
tisme paternel et l'arbitraire royal, renié par sa 
caste, accueilli par le tiers-état, et qui mettait en- 
core, à cette époque, au service de la Révolution, 
une audace sans bornes et une éloquence sans 
égale. » C'est de l'histoire et à lui être comparés 
les volumineux précis d'un Thiers sont de la litté- 
rature, et de la mauvaise. Peu de mots suffisent 
pour fixer le vrai caractère des plus tumultueuses, 
donc confuses journées révolutionnaires. Il ne s'at- 
tarde pas aux vains détails pittoresques; voyez 
comme il a nettement marqué le caractère national 
de la journée du 12 juillet : « Les troupes arri- 
vaient de tous côtés, composées surtout de régiments 
étrangers, mercenaires prêts à massacrer les repré- 
sentants sur un signe du roi. Paris, souffrant déjà 
du manque de pain, était profondément agité... La 
foule fut chargée et sabrée sur la place Louis XV 



LE « TESTAMENT POLITIQUE » DU POÈTE SOy 

et dans les Tuileries par les drag-ons de Lambesc ; 
mais bientôt les s;ardes françaises^ prenant parti 
pour l'insurrection, repoussèrent jusqu'à Ghaillot 
les régiments allemands et suisses, » Et d'autre 
part le caractère anti-français du 1°'' octobre : « Le 
roi et la reine avec le dauphin dans ses bras assis- 
taient au repas. On Joua la marche deshiilans, des 
rocardes blanches furent distribuées et la cocarde 
tricolore fut foulée aux pieds. » Par le rapproche- 
ment des mots italiques on ne peut avec moins de 
verbalisme faire ressortir la complicité de la famille 
royale avec l'étrangler. Le procédé poétique se 
trouve le plus succinctement historique. 

Et cette simplicité contractée fait la valeur de 
cette « \\\^io\TQ populaire y> . Comme nous sentons 
bien la vertu éducatrice de cette brochure, peu 
volumineuse et si nourrie à la fois, nous tous qui 
avons, en les lycées de la République, été contraints 
à réciter inté^^ralement les volumineux textes de 
traités d'histoire composés dans un sens foncière- 
ment antidémocratique. 

Sans doute quelques passages de celte brochure 
paraîtraient encore à beaucoup trop républicains, 
par exemple celui où il réhabilita l'insurrection des 
soldats de Nancy, si injustement condamnés par la 
Constituante, ou ces lig-nes sur la constitution civile 
du clergé: « On voit tout l'illogisme de cette cons- 
titution civile du clergé. Il fallait ne reconnaître 
légalement aucun culte et, par conséquent, n'en 
subventionner aucun, d'autant plus que les catho- 
liques, loin de se montrer très reconnaissants 
de cette exception en leur faveur, devinrent plus 



368 LKCONTE DE M S LE 

furieux que jamais. » Encore il n'étonnerait point 
que son robespierrisme même fût suspect. De vrai il 
est assez notoire, mais n'a rien d'excessif : s'il fait 
de Danton l'instigateur des massacres de septembre 
et donne des raisons de son exécution, il n'en recon- 
naît pas moins la grandeur de son rôle pacifica- 
teur ; son anti-girondinisme ne l'empêche point 
d'admirer M™^ Roland ; et s'il se prononce catégo- 
riquement pour les régicides, il infirme la nécessité 
de Texécution. Il faut remarquer qu'il est loin de 
donner dans le communisme ; il note avec une cer- 
taine satisfaction que Robespierre « attaqua les 
anarchistes de la Commune » ; et enfin, de la façon 
la plus affirmative, il explique son robespierrisme 
par son patriotisme : « On ne peut nier que Faction 
de ce parti (démocratique et révolutionnaire), des- 
potique et sanglante à l'intérieur, n'ait énergique- 
ment contribué à la défense du territoire et à l'élan 
victorieux des armées de la République. » 

L'introduction de cette brochure dans les écoles 
ne serait pas aujourd'hui moins précieuse : chaque 
jour davantage on perdle respect delà grande œu- 
vre révolutionnaire, il est trop aisé aux jeunes de se 
méprendre sur le vrai sens de certains mots qu'usa 
un incessant emploi officiel et sur la valeur et la 
nature même du républicanisme : certains termes 
aussi, et les plus nobles, comme Républicanisme, 
civisme, civique, incivisme, citoyen, citoyenne, ont 
complètement disparu de la langue courante, ce qui 
est plus significatif qu'on ne le croit. Et surtout 
l'ardeur même des sentiments s'est éteinte; on 
trouvera dans les brochures de Leconte de Lisle, 



LE ft TESTAMENT POLITIQUE » DU POETE 869 

avec la pureté de rémotion, cette verdeur, cette 
belle foug-ue d'expression qui séduisent : sans cesse 
des phrases simples, mais de beaux mouvements de 
style par quoi, sans qu'il s'en rende bien compte, 
l'enfant sent la grandeur des mouvements d'âme 
qui soulevèrent la patrie en danger et la redressè- 
rent terrible et majestueuse. 

Les mêmes raisons invitent à la plus libérale dis- 
tribution du Catéchisme populaire républicain. 
C'est un exposé des principes, un credo civique. 
Credo : l'auteur est convaincu ; ses principes sont 
« les vrais » et universels, convenant « aussi bien 
à l'homme qu'à l'enfant « ; et enfin leur exposé est 
comme impersonnel, dicté par quelque esprit, pro- 
jeté par quelque lumière intérieure; l'auteur se 
considère un simple transcripteur ; cela ressort très 
évidemment de la préface. De là l'assurance de 
l'expression et le tranché des définitions, on dirait 
presque leurcaractère d'infaillibilité. Pour « athée » 
Leconte de Lisle n'en est pas moins un ferme 
croyant, en somme tout comme Renan si impropre- 
ment dénommé sceptique, ou encore comme Rous- 
seau : « L'homme est un être moral, intelligent et 
perfectible. » C'est le rousseauisme : ( « La nature 
propre est de tendre au bien et de fuir le mal »); et 
en même temps du renanisme appuyé sur la perfec- 
tibilité de l'homme, ainsi qu'on le voit à ses défini- 
tions de l'être perfectible et à\i progrès : « C'est la 
loi naturelle constante, nécessaire, par laquelle 
l'homme agit, s'élève, déploie ses forces et agran- 
dit son existence, sans relâche et sans terme », 



SyO LECONTE DE LISLE 

devient Dieu, comme dirait Renan, comme il le dit 
lui-même en substance dans les lignes immédiate- 
ment suivantes où il définit l'homme perfectible : 
« C'est Ihumanité entière commencement Qijîn de 
toute justice et de toute intelligence. » 

Et précisément de cette croyance à la perfecti- 
bilité se déduit, puis s'étaie son républicanisme : 
« Nul ne pourra se dire et ne sera sincèrement 
républicain s'il n'est pas convaincu que le principe 
de la justice est inhérent à sa conscience, et s'il 
peut croire un seul instant qu'une raison étrangère 
et supérieure à la raison humaine puisse modifier 
arbitrairement les lois immuables de la morale. » 

Disciple de Rousseau, il sait concilier les deux 
éléments qu'on a toujours regardés comme incon- 
ciliables en Rousseau ainsi qu'en le parti révolu- 
tionnaire contemporain, le socialisme et l'indivi- 
dualisme, qu'on confond trop souvent avec l'anar- 
chisme parce que le sentiment de l'individu a été 
déformé^ à force d'exagération, par quelques dis- 
ciples de Rousseau, les romantiques, notamment 
Hugo, ou encore par un Nietzsche. « Le but de 
l'individu, dit-il en effet, est de vivre et de se con- 
server par la satisfaction de ses besoins et par le 
développement de ses facultés physiques, intellec- 
tuelles et morales. » Mais pour qu'il conserve 
intacte son individualité, il faut qu'il respecte les 
autres individualités; toute atteinte portée à une 
autre individualité est une atteinte portée à une 
partie de soi-même, car « l'oppression d'un seul 
opprimant le corps social tout entier » elle détruit 
« l'harmonie » de ce corps social, ce dont il serait 



LE « TESTAMENT POLITIQUE » DU POÈTE 87! 

lui-même un des premiers à souffrir. « Le but du 
corps social constitué en nation est de vivre et de 
se conserver dans sa coliectivité/en garantissant 
les droits de chacun des individus qui la compo- 
sent. » « Toute organisation politique sera la plus 
rationnelle et la meilleure qui sauvegardera et 
maintiendra les droits naturels de l'individu en 
assurant l'harmonie et la conservation du corps so- 
cial. » Il n'y a nulle antinomie entre ces deux buts. 
Ces droits naturels sont : «Tinstruction, la liber- 
té, l'égalité, la propriété et la sûreté. » Le gou- 
vernement idéal sera donc celui qui garantira l'ins- 
truction gratuite — ce qui est absolument obli- 
gatoire, — l'inaliénabilité de la liberté, l'exclusion 
absolue de tout privilège, par conséquent la 
socialisation des sources de richesse, la posses- 
sion (i) des biens acquis par le travail et l'héritage 
(ce qui n'est point synonyme de capital), «le droit 
pour l'individu d'être assuré contre toute atteinte à 
la libre satisfaction de ses besoins et au libre déve- 
loppement de ses facultés ». Dans ce gouvernement, 
a les droits de l'individu doivent toujours et imper- 
turbablement subsister entiers et inviolables, puis- 



(1) Leconte de Lislc n'attaque point la propriété, par dévotion 
robespierriste,et parce que la Déclaration des Droits de l'homme met 
le droit de propriété au nombre des droits sacrés et inaliénables. 
Le texte de (^londorcet adopté par la Convention était ; « L'homme 
est maître de disposer à son t^ré de ses biens, de ses capitaux, de 
ses revenus et de son industrie. ■ Mais, c )mmc Mirabeau, Leconte 
de Lisie pensait que » la soci<'té est en droit de refuser à ses mem- 
bres dans tel ou tel cas la faculté de disposer arbitrairement de leur 
fortune »• et il pensait que l'individu pouvait mémo, sauf indemnité, 
m être privé de la totalité de ce qu'il possède et au nom et dans l'in- 
térêt du corps social ». 



372 LEGONTE DE LISLE 

qu'ils sont Tunique raison d'être des droits collec- 
tifs ». 

^e' gouvernement idéal, c'est la République ç 
« Qu'est-ce que la République? La République est 
Tensemble de tout ce qui précède, théorie et pra- 
tique; c'est la liberté individuelle et la liberté col- 
lective proclamées et garanties; c'est la nation elle- 
même, vivante et active, morale, intelligente et 
perfectible, se connaissant et se possédant, affir- 
mant sa destinée et la réalisant par l'entier dévelop- 
pement de ses forces, par le complet exercice de 
ses facultés et de ses droits, par l'accomplissement 
total de ses devoirs envers sa propre dignité qui 
consiste à ne jamais cesser de s'appartenir; c'est 
enfin la vérité et la justice dans l'individu et dans 
l'humanité. » 

Et si la troisième république n'est pas tout à fait 
la République, ce n'est qu'une raison de plus de 
bien imprégner les jeunes esprits de l'âme de la 
République. 

C'est également en 1871 que fut publiée V His- 
toire populaii^e du Christianisme^ mais il est 
superflu de dire qu'elle ne put être écrite dans les 
quelques mois qui séparèrent la paix de sa parition 
en librairie. Elle est l'œuvre de nombreuses années 
et témoigne d'une lecture considérable, d'une 
science minutieuse : une importante somme de 
connaissances, de pensées et de jugements y est 
exprimée en un nombre de lignes relativement très 
restreint. Le style est lapidaire. La concision et la 
perfection de l'expression, égale à celle des meil- 



LE « TESTAMENT POLITIQUE » DU POETE 87 3 

leurs pa^es d'un Flaubert, sont la preuve qu'il y 
fallut une longue patience. Il n'est pas exagéré de 
dire que cette histoire exigea de Leconte de Lisle 
au moins autant de travail que l'un de ses plus mer- 
veilleux poèmes et que, par l'importance du fond 
comme de la forme, qui d'ailleurs pour Leconte de 
Lisle étaient une vraie binité, elle est une œuvre 
capitale. Il dut y penser longuement dans la plus 
grande partie de la période du Second Empire et 
en tout cas la majorité des poèmes que cependant 
il composa furent inspirés par des faits qu'il 
rapporta en quelques-unes des phrases de son 
Histoire. 

Jamais sa verve ne fut nourrie d'une plus puis- 
sante indignation. L'àpreté en est corrosive, le 
style pénètre comme un acide, les mots sont gravés 
ainsi qu'à l'eau- forte. L'œuvre est réfléchie et 
sérieuse. Jamais on ne sent mieux qu'en la relisant 
la sottise d'une comparaison qui fut naïvement ris- 
quée avec son compatriote Parny. La Guerre des 
(//^//j^estunearlequinade qui veut faire rire. Leconte 
de Lisle, qui a flétri Déranger comme a fait Renan, 
devait certes avoir horreur de cette sotte grivoiserie 
d'un siècle décadent. Sans doute encore quelques- 
uns des « mots » deV Histoire du Christianisme font 
penser à Voltaire, mais ce n'est plus ce « hideux 
sourire » de petit abbé laïcisé, c'est un rire mor- 
dant, dont l'àpreté huguenote se tempère de quel- 
que tolérance paganiste. 

Même lorsque la satire s'allège, le ton est grave, 
ce qui justement distingue cette œuvre anticatho- 
lique des pasquinades libertines du xvni<^ siècle. 



Syd LECONTE DE LISLE 

Rapprochez ceci des calembours de Voltaire : « Si- 
mon déclara qu'il était /a Vertu de Dieu. Il allait 
de ville en ville^ accompagné d'une courtisane qui 
était sa pensée incarnée et par laquelle il avait créé 
les Anges et les Puissances. » Voici encore, ainsi 
que le paragraphe sur Helcesaï, qui reste sobre en 
sa force comique : « Le premier Concile fut pré- 
sidé par le frère:de Jésus, saint Jacques, évêque de 
Jérusalem, qui, d'après saint Epiphane, fut mar- 
tyrisé à l'âge de quatre-vingt-seize ans, encore 
vierge, ne s'étant jamais coupé les cheveux et ne 
s'étant jamais baigné. Selon toutes les probabilités, 
l'expression consacrée : « Mourir en odeur de 
sainteté » fait allusion à cette coutume pieuse de 
saint Jacques. » Les lignes suivantes feront mieux 
encore goûter la saveur ironiste de tout le volume : 

En i3o, on vit de nouveaux hérétiques qui se don- 
naient le nom d'Adamites. Croyant posséder la pureté 
primitive dAdam et d'Eve, ils allaient tout nus, hommes 
et femmes. Dans leurs assemblées, dit saint Epiphane, 
lorsque l'ancien qui leur lisait la Genèse prononçait ces 
mots : « Croissez et multipliez ))^ il se produisait des 
scènes extraordinaires dont nous ne pouvons donner les 
détails, mais que ce même saint Epiphane décrit minu- 
tieusement avec le plus effroyable cynisme. A propos de 
la nudité des Adamites, nous lisons dans la 432*^ lettre 
d'un saint moderne, François de Sales, à la mère de 
Chantai, ces deux lignes singulières : « ma mère, qu'A- 
dam et Eve étaient heureux tandis qu'ils n'eurent point 
d'habits 1 

On peut croire avec quelle multiple ingéniosité 
il sait citer au bon moment les contemporains, 



LE « TESTAMENT POLITIQUE » DU POETE 3']5 

Pétrarque, Villani, etc., et surtout les historiens 
ecclésiastiques eux-mêmes, Roderick, Gerson, saint 
Augustin, « rhistorien catholique Ranke d'après 
lequel on estime à plus de lo millions le nombre 
des victimes humaines . égorgées par le christia- 
nisme » — voire de copieux extraits des bulles : 

La bulle Ad/iionet nos dit que dans 22 couvents 
de Frise. . . le libertinage entre moines et nonnains, la 
corruption de la chair et beaucoup d'autres excès et vices 
qu'il est honteux de nommer, s'étaient multipliés d'une 
façon effrayante. Beaucoup d'entre ces nonnes vivaient 
charnellement avec leurs supérieurs ecclésiastiques 
comme avec les moines et elles accouchaient dans leurs 
couvents mêmes des fils et des filles qu'elles avaient 
dans leur commerce illégitime ou incestueux avec les 
moines et les prélats. Ce qu'il y a de plus déplorable, 
c'est que quelques-unes se font avorter et que d'autres 
tuent leurs enfants déjà venus au monde. Les chanoines 
entretenaient des concubines et des petites filles sans 
nombre... 

en transcrivant en regard le texte sacré : Forni- 
cantur etiam, etc.. 

Leconte de Lisle a conçu son Histoire du Chris- 
tianisme dans le même esprit que Flaubert son 
Bouvard et Pécuchet : c'est un catalogue des édi- 
fiantes sottises des écrivains ecclésiastiques, tels 
Fleury, surtout le si savoureux abbé Guyot, qui 
écrit à propos de Simon le Magicien précipité 
du ciel où il planait par une courte prière de saint 
Pierre et mort de sa chute : « Ce fait incontestable 
témoigne de l'attention de la Providence à fournir 
aux hommes les moyens de découvrir l'erreur et de 



876 LECONTE DE LISLE 

s'en déprendre » [Dictionnaire des Hérésies)^ et 
c'est aussi le tableau des innombrables contradic- 
tions de l'Eg-lise. Il insiste à plusieurs reprises sur 
le peu d'authenticité des livres saints, et, ayant fait 
l'historique des principaux remaniements des textes, 
conclut impartialement : « Certes, les saintes Ecri- 
tures, Ancien et Nouveau Testament, sont le bien 
propre de l'Eg-lise, et elle en use comme elle l'en- 
tend; mais si les fidèles s'imaginent qu'elle a tou- 
jours respecté la première rédaction, ils sont plon- 
gés dans une pieuse erreur. » 

Cette histoire est assurément impartiale, ainsi 
qu'en témoigne ce fidèle etcaractéristique portrait de 
Louis IX: «Saint Louisétait unhomme juste, géné- 
reux, plein d'honneur et d'héroïsme. C'est le plus 
beau caractère du xni^ siècle. Ses grandes vertus 
lui étaient propres, ses vices étaient chrétiens. » 
Enfin, il n'épargne pas plus les hérétiques que les 
orthodoxes et l'acuité de sa critique s'exerce aussi 
bien sur les luthériens et les jansénistes que sur 
les catholiques. 

Cela ne fait que donner plus de portée à ses reven- 
dications et les deux ou trois passages cités mon- 
trent assez visiblement la force et la raison uni- 
verselles de cette œuvre aussi impersonnelle que 
sa poésie. « Saint Grégoire le grand lui succéda. 
Ce grand pape fit abattre les statues, les arcs de 
triomphe et autres monuments de l'ancienne 
Rome. Il brûla la bibliothèque Palatine fondée par 
Auguste et tous les exemplaires de Tite-Live qu'il 
put àécoxxwTÏv . Aucun des conquérants harbaresqui 
s'étaient emparés de l'Italie ne fit plus de mal que 



LE « TESTAMENT POLITIQUE » DU POETE 877 

hii à U Intelligence humaine. » Les médaillons de 
Ballhazar Cossa et d'Alexandre VI, personnages 
qui lui avaient déjà fourni les sujets de quelques- 
uns des poèmes auxquels il attachait lui-même le 
plus d'importance, montrent encore assez claire- 
ment que son antipapisme n'avait rien de person- 
nel, ni de superficiel. 

Ce cardinal (Cossa) avait amassé d'immenses riches- 
ses par la piraterie. C'était un des plus grands scélérats 
de l'époque, usurier, voleur, simoniaque, débauché et 
assassin. Ses crimes se multiplièrent dès qu'il fut pape. 
Une bulle qu'il publiaen i4i3 convoqua un concilegéné- 
ral à Constance pour la fin de l'année suivante. Lesarche- 
vêques,évêques, patriarches, abbés d'ordre et docteurs s'y 
rendirent en nombre considérable et firentleur entréedans 
la ville, suivis de neuf cents courtisanes. » — « Alexan- 
dre VI est très célèbrecomme empoisonneur, simoniaque 
et incestueux. Il commit g-énéralement tous les crimes 
connus et ceux qu'il est impossible d'imaginer. » « Le 
pape et son fils César Borgia firent étrangler et empoi- 
sonner quelques cardinaux, en i5o2, le cardinal Ferraro, 
entre autres, qui laissa à ses assassins 80.000 écus d'or. 
Les historiens contemporains prétendent que le pape 
l'avait fait passer par toutes les charges les plus lucra- 
tives, afin de le trouver plus gras quand il le ferait tuer. 
Alexandre VI mourut le 18 août i5o3, empoisonné par 
imprudence. Une bouteille de vin ayant été préparée 
pour quelques convives, on en servit au pape, ce qui 
l'emporta presque subitement. 

La page capitale de la conclusion Télablit encore 
avec une magistrale vigueur : 

Le Christianisme, et il faut entendre par là toutes les 



878 LECONTE DE LISLE 

communions chrétiennes, depuis le catholicisme romain 
jusqu'aux plus infimes sectes protestantes ou schisma- 
tiques, n'a jamais exercé qu'une influence déplorable 
sur les intellig-ences et sur les mœurs. Il condamne la 
pensée, il anéantit la raison, il a perpétuellement nié et 
combattu toutes les vérités successivement acquises par 
la science. Il est inintellig-ible dans ses dogmes, arbi- 
traire^ variable, indifférent en moralei L'humanité a 
perdu la foi qu'elle avait en lui et il ne'peut plus inspi- 
rer que cette sorte de respect qu'on porte aux vieilles 
choses dont on s'est longtemps servi. C'est un objet d'art 
puissamment conçu, vénérable par son antiquité, et dont 
la place est marquée dans le musée religieux de l'his- 
toire. 

Leconte de Lisle se trouve vis-à-vis du christia- 
nisme dans le même état spirituel que Tolstoï, 
comme lui ayant revécu Tâme de Rousseau soit 
dans la solitude, en face de natures diverses, mais 
également pénétrantes, soit dans la vaine agita- 
tion de civilisations artificielles. Tous les deux 
traduisent leurs sentiments avec la même net- 
teté tranchante. Tolstoï déclare entre autres cho- 
ses que la religion officielle n'est que « billeve- 
sées » et « faussetés », et il suffit enfin de rappro- 
cher des dernières lignes citées de Leconte de 
Lisle, telles d'un des plus récents articles de l'é- 
crivain russe : « Les prêtres, menteurs, non seu- 
lement ne sont pas les soutiens du christianisme, 
mais sont ses plus grands ennemis. » Chez l'un et 
chez l'autre c'est le même presbytérianisme, je veux 
dire la même révolte devant le déploiement scanda- 
leux de la pourpre et du luxe par les vicaires d'un 



LE « TESTAMENT POLITIiJUE » DU POETE 879 

Dieu socialiste. Et Tindéfinie complication de cette 
grande machine de civilisation artificielle et artifi- 
cieuse rebute ces esprits de puissante simplicité : 
spirituellement ce sont des paysans du Danube qui 
se perdent dans les mille détours du jésuitisme 
papal ou patriarchal comme en les mille recoins, 
retraits ou repaires de léviathanesques basiliques. 



On a donc quelque raison de s'étonner du peu 
d'importance en général accordée à cette partie 
remarquable de Toeuvre de Leconte de Lisle. On 
en méconnaît universellement la valeur, le plus 
souvent faute de Tavoir lue. Comment expliquer 
autrement que presque personne n'en ait parlé ? 
M. Brunetière, dans son Manuel pourtant si com- 
plet, n'en dit mot. MM. Bourget, France, Lemaître 
t Tellieren ignorent môme l'existence. M. de Here- 
iia déclare que ses brochures politiques et républi- 
caines ne seront même pas lues. Louis Ménard lui- 
même n'en conservait qu'un imprécis souvenir. 

C'est à propos de ces brochures que M. Maurice 
Spronck écrivait dans un volume pourtant de 
(juelque tenue: « A côté du penseur nihiliste, il y 
a un autre penseur, d'une intelligence très moyenne 
celui-là, assez étroit dans ses utopies d'humani- 
tairerie candide et de libéralisme intransigeant » ; 
et plus loin : « Pour couronner cet ensemble de pla- 
titudes, il se constitue le champion d'un anticatho- 
licisme des plus vulgaires, dont on ne pourrait que 



38o LECONTK DE LISLE 

sourire, s'il n'avait malheurensemenl gâté quelques- 
uns des Poèmes Barbares. » Rien peut-il être vul- 
g-aire chez un Leconte de Lisle et on ne sait en vé- 
rité ce qui peutw faire sourire » ici. Et voilà vraiment 
des expressions au moins niaises et que l'on s'ex- 
pliquerait difficilement si l'on ne se rappelait d'autre 
part avoir lu de M. Spronck, de telles lignes (à pro • 
pos du livre d'un abbé) : « Le clergé catholique, 
durant de longs siècles intimement mêlé à notre vie 
nationale, avait été en sommele plus haut représen- 
tantde la culture classique et le plus puissant agent 
de notre civilisation (i). » Il suffit de mettre ces 
quelques lignes en regard des dernières de V His- 
toire du christianisme pour comprendre, plutôt 
pour s'expliquer que M. Spronck ait pu considérer 
comme « gâtées » l'Holocauste, Quain, UAna- 
thème... 

Nulle mention ailleurs, sinon cette phrase — et 
qui a son prix — d'un collaborateur de la Revue 
Encyclopédique : « Les principes émis dans le caté- 
chisme sur l'individu, la loi, le corps social et le 
progrès, sont d'un esprit sérieux, » Le même 
auteur (2) est seul à noter que « l'extrême droite 
de l'assemblée de Versailles fit grand tapage au- 
tour » . 



(i) M. Spronck fait ici une allusion discrète à la révocation de 
i'Edit de Nantes : voir le contexte. — Nous n'en parlerions pas si, 
dans les articles de seconde main sur L. de L., de telles opinions 
n'étaient rapportées par indolence, 

(2) De tous les anciens amis de Leconte de Lisle, avaient seuls 
connaissance de ce fait M. de Mahy, qui assista comme député à la 
séance, et M. Maras, dont les souvenirs nous ont été si précieux : 
il nous a encore parlé d'une sœur de Leconte de Lisle qui était arrivée 
à un haut degré de culture intellectuelle et était socialiste. 



LK « TKSTAMENT POLITIQUE » DU POETE 38 1 

Sur ce mémorable « tapage )> nous nous borne- 
rons à citer intégralement le compte-rendu officiel 
des séances (6 février 1872). Cette page n'est — à coup 
sur, point déplacée dans la biographie de Tami de 
celui qui recueillit avec tant de sollicitude les entre- 
liens de Bolivar d et Pécuchet. 

M. DE Gavardie : J'ai l'honneur d'adresser à M. le 
garde des sceaux, après Savoir prévenu^ une question 
relative à un fait qui m'a paru très grave. (Oh ! oh ! 
l\ gauche.) 

Ce matin était exposée publiquement en vente, 
dans une rue des plus fréquentées de Versailles, une 
brochure qui est ainsi intitulée: Catéchisme populaire 
républicain. (Exclamations ironiques à gauche.) 

Messieurs, cette brochure, qui se vend à cinquante 
centimes, est éditée dans des conditions évidentes de 
propagande populaire. (Nouvelles exclamationsàgauche.) 

— Voix A DROITE : Laissez donc parler ! 

— M. DE Gavardie: Ma première impression, en rai- 
son de la gravité des doctrines qui sont consignées àdins 
cette œuvre, ma première impression, dis-Je, avait 
été en quelque sorte — permettez-moi le mot qui ne ré- 
pond qu'à une pensée véritablement patriotique — 
d'élever le débat à la hauteur d'une véritable inter- 
pellation adressée au gouvernement. (Interruptions à 
gauche.) 

Voici pourquoi : Vous savez que la France est inon- 
dée, en ce moment, depublications anti-sociales et anti- 
religieuses. 

— A DROITE : C'est vrai 1 

— M. DE Gavardie : Je n'entre dans aucun dévelop- 
pement, en rai.son des circonstances délicates dans les- 
quelles nous nous trouvons; je me bornerai purement 
et simplement à appeler l'attention de M. le garde des 



382 LEGONTE DE LISLE 

sceaux sur la nécessité de poursuivre, en vertu de la 
lég-islation existante, des faits qui constituent vérita- 
blement des délits prévus par nos lois pénales ! 

(Oui! Oui! très bien ! ! à droite.) 

Je me bornerai, Messieurs, à de simples citations que 
je prends en quelque sorte au hasard. 

— A GAUCHE : Ah ! ah ! voyons. . . I 

— M. DE Gavardie : Ce livre, comme l'indique le mot 
de (( catéchisme », est par demandes et par réponses. 

Voici une des premières demandes : 

(( D. — Faut-il chercher au-dessus et en dehors de 
« l'homme le principe de la justice? » 

— ■ Une voix a gauche : Très bien ! (Rires et mouve- 
ments divers.) 

— M. DE Gavardie : J'aime à penser. Messieurs, que 
lorsque l'honorable interrupteur aura entendu la ré- 
ponse, au lieu de dire : Très bien ! il dira : Très mal. 
(Bruit.) 

— A DROITE : Attendez ! le silence I 

— M. DE Gavardie : Voici la réponse : « Non ! car 
(( l'homme cesserait d'être un être moral, il tomberait au 
(( niveau de la brute si le principe de la justice existait 
« en dehors de lui. )) 

(Très bien ! et applaudissements à gauche.) 

— M. Langlois battant des mains : Oui, oui ! très 
bien, très bien ! 

— M. de Gavardie : Autre demande : u D. La loi 
« morale n'a-t-elle donc pas été révélée et enseignée à 
«l'homme par les religions? — R. Non, car les reli- 
(( gions, conceptions abstraites de l'esprit.... » 

(Très bien ! à gauche, nouveaux applaudissements.) 

— M. Eugène Pelletan: Renvoyé au Saint-Office! 

— M. de Gavardie : Je me permets de croire que ceux 
qui ont applaudi n'ont pas compris. (Exclamations à 
gauche.) 



LE « TESTAMENT POLITIQUE ;) DU POETE 383 

— M. Eugène Pëlletan ; Vous non plus ! ! 

— M. DE Gavardie : Je reprends et je continue : 

K Non, car les relig-ions uniquement fondées sur des 
« dogmes n'ont rien de commun avec la loi morale, qui 
u est inhérente à la nature propre de l'homme et qui, 
« conséquemment, n'a jamais pu lui être antérieure ni 
« étrangère. )) (Très bien, à gauche.) 

(( D. — Qu'est-ce que la justice ? )) 

(Assez assez! — non I non ! — lisez!) 

Vous me demandez de lire et vous m^ empêchez par 
vos interruptions. 

— M. LE COMTE DE Bois-Brissel : Il faut savoir enten- 
dra, Messieurs, si l'on veut apprécier sainement ! (S'a- 
dressant à la gauche.) 

— M. Eugène Pelletan : Ce n'est pas là une interpel- 
lation ! 

— M. ToLAiN : Nous ne sommes pas un concile ! 

— M. de Gavardie : a La justice consiste à rendre à 
« chacun ce qui lui est dû. 

« D. — Qu'est-il dû à chacun ? 

« R. — L'intégrité de son corps, Tusage complet de 
ses sens... » (Bruits divers.) 

— M. Edouard Millaud : Il est dû trois milliards à 
la Prusse (Mouvement.) Nous devrions songer à les 
payer 1 

(Oui ! oui ! à gauche et au centre gauche.) 

— M. de Gavardie, continuant.. . « Il lui est dû 
« encore la santé. 

« D. — Qu'est-ce que Thomme ? » (Assez 1 assez I) 

Messieurs, j'ai fini, je n'ai plus que deux petites 
citations. 

(Parlez ! parlez !) 

«D. — Qu'est-ce que l'homme, être moral, intelligent 
« et perfectible tel que nous l'avons défini ? 



384 LECONTE DE LISLE 

« R. — C'est l'humanité entière, commencement et fin 
« de toute justice et de toute intellig-ence. » 

Enfin, Messieurs, dernière citation pour ne pas abuser 
de votre attention. 

« Ceux qui prétendent que Dieu a créé l'homme... » 
(Bruits et interruptions à gauche.) 

Messieurs ! il y a certains apôtres de la liberté qui 
sont bien intolérants, il faut l'avouer, (Exclamations à 
g-auche.) 

— M. Eugène Pelletan : Allons donc ! ce sont vos 
doctrines qui sont intolérantes! Nous ne sommes pas 
une chambre de mise en accusation ! 

— M. LE Président : Veuillez faire silence! quand 
on veut parler, c'est à la tribune qu'il faut le faire. 

— M. DE Gavardie : « Ceux qui prétendent que Dieu 
(( a créé l'homme afin d'être connu, aimé et servi par 
« lui, n'exigent pas autre chose de l'homme que de 
« renoncer à sa raison, à son intelligence, à sa liberté 
« morale, de se nier soi-même, et de s'anéantir en face 
« d'une puissance absolue dont il ne lui est accordé de 
(( comprendre ni la nature ni la justice. » (Rumeurs et 
chuchotements.) 

— M.ToLAiN : Nous ne sommes pas ici pour faire de 
la métaphysique. 

— M. DE Gavardie : Voilà, Messieurs, ce que je si- 
gnale à M. le garde des sceaux. (Réclamations à gauche. 
Approbations à droite.) 

M. LE Garde des Sceaux se lève et se dirige vers la 
tribune. 

— Plusieurs voix a gauche : Il n'y a rien à répondre. 

— Quelques membres : C'est vrai ! Ne répondez pas, 
monsieur le Ministre. 

— M. Dufaure, garde des sceaux, ministre de la Jus- 
tice : «Messieurs, on me demandait ceque je répondrais 



LE « TESTAMENT POi.ITIOUE » DU POETE 385 

à l'interpellation que vient de m'adresser l'honorable 
orateur qui descend de la tribune. 

f< Il avait eu la bonté, avant d'y monter, de me com- 
muniquer le petit livre qu'il a apporté; il m'a fait lire en 
particulier quelques-uns des passagpes qu'il a cités à 
l'Assemblée. {Bruits à gauche.) Je lui ai dit que je 
lirais le livre tout entier et qu'ensuite je saurais s'il est 
Histiciable ou des tribunaux ou du bon sens public. » 
Très bien ! très bien!) (i). 



Le biographe précité (de la Revue Encyclopé- 
diqae) dit encore que la République « conserva à 
Leconte de Lisle la pension que lui faisait le minis- 
tère Ollivier en y ajoutant la place de sous-biblio- 
thécaire du Sénat ». Selon Louis Ménard, qui le 
voyait souvent à cette époque critique, il fut nonnmé 
au Sénat quand M. Goppée, en mesure de le faire, 
renonça à sa situation de sous-bibliolhécaire. Avant 
de démissionner, M. Goppée déclara à Jules Simon 
qu'il ne partirait que sûr de voir Leconte de Lisle 
nommé à sa place. Jules Simon promit et Leconte 
de Lisle fut nommé. 

Le Gouvernement ofFrait un fauteuil dans un 
bureau de ses administrations à celui que la jeu- 
nesse intellectuelle de l'époque, et à sa tête M. Paul 
Adam, jugeait seul digne, avec un Hugo ou un Pas- 
teur, de* présider, assis à TEIysée, aux destinées 

(i) De suite après 1871, il s'était remis aussi à ses traductions sur 
lesquelles G. Sand écrivit au Tempa un article très cordial ; elle 
sentit qu'au lendemain de la guerre il avait été obligé de traduire 
Tantiquité pour oublier le présent. 

a3 



386 



LECONTE DE LISLE 



de la Troisième République (i). Mais, précisément, 
à défaut de la Présidence, le plus humble poste 
était celui qui convenait au Poète : il importait 
seulement que le nécessaire fût assuré à la famille. 
Sa fierté naturelle ne souffrit nullement de l'humi- 
lité de ses fonctions. Simple et altier, il traversait 
chaque jour vers son bureau les galeries du Luxem- 
bourg-. La sérénité de sa démarche étonnait l'igno- 
rance des politiciens : « Il a Tair de se croire autant 
qu'un sénateur, » disait l'un d'entre eux. 



Par la commodité des puériles assimilations, on 
a dit que, devenu fonctionnaire, Leconte de Lisle 
s'était embourgeoisé. Les enthousiasmes de sa jeu- 
nesse se seraient figés en cette rigidité de « marbre » 
dont on a tant parlé. Sa vieillesse aurait souri des 
illusions et des utopies du socialiste d'antan. Sim- 
plement, cela est faux. « D'où vient donc, écrit 
M™« Jean Dornis, que Leconte de Lisle ait reculé 
jusqu'aux derniers jours à écrire ce poème si sou- 
vent promis à ses admirateurs? C'est que lui-même 
eut le sentiment qu'il ne correspondait plus aux 
préoccupations des contemporains. Sans en démê- 
ler exactement les causes (toujours!), il comprit 
qu'il y avait dans ses imprécations beaucoup de 
romantisme et peut-être aussi de voltairianisme. 



(i) Il aurait été certainement sénateur inamovible, selon ses amis, 
sans l'histoire de la pension. 



LE « TESTAMENT POLITIQUE » DU POÈTL 887 

Cela ressemblait trop à la Légende des siècles (i). 
Il craij^nait peut-être de paraître après Hug-o cher- 
cher une popularité facile. Mais surtout il avait 
passé rheure où on se bat; il était las des paroles 
de haine. » 

Qu'avec l'âg-e il y ait eu certaine détente, rien de 
plus naturel. Mais jamais il ne répudia l'idéal de 
sa vie. Les Derniers poèmes en témoignent, suite 
logique des trois premiers recueils. Comme le 
même pur amour des jeunes années parfuma le 
déroulement des dernières strophes, le même cœur 
libéral rythma les vers de la vieillesse ; les subli- 
mes visions de beauté s'y empourprent toujours 
des ardeurs humanitaires. La Mort d'un moine, 
parue dans la Revue des Deux-Mondes^ a sa place 
dans le volume posthume entre des pièces telles 
que la Paix des Dieux, les Raisons du Saint- 
Père et ce dialogue entre Satan, Cossa et Borgia, 
(|ui ne le cède en vigueur antipapiste même à la 
Bète êcarlate.W ne renonça jamais à Fœuvre finale 
depuis longtemps promise. Il parla jusqu'en les 
derniers temps de ces Etats du Diable, « répétant 
qu'ils cloraient la série de pièces où il avait montré 
la férocité du fanatisme religieux; il assurait qu'il 
lui restait quelque chose à dire après Hieronymus, 
F Holocauste, les Deux glaives, le Corbeau, les 
Siècles maudits, etc., qu'il voulait faire, une 
bonne fois, défiler devant lui tous ces tourmenteurs 
d'hommes et les marquer au fer rouge dans un 
[)oème dantesque. Il disait : « Le diable qui les 
jugera tous, ce sera m oi. » 

(i) Se rappeler ce qu'a établi M. Bruneficro. 



388 LECONTE DE LISLE 

Presque tous ceux qui Tout approché dans les 
dernières années de sa vie se rappellent qu'il dis- 
cutait avec véhémence (i) sur les sujets religieux, 
philosophiques et politiques. « J'ai été, je suis et 
Ai je ne puis pas ne pas être républicain » : ainsi débu- 
tait une lettre qu'il écrivit à Glovis Hugues. « Au 
point de vue socialiste, formule celui-ci, Leconte de 
Lisle dépassait beaucoup Victor Hugo, qui était sur- 
tout un chrétien, qui faisait consister tout le socia- 
lisme dans la charité et dans Taumône. La révolte 
et les aspirations vers la justice sociale apparais- 
sent à maintes reprises dans l'œuvre de Leconte 
de Lisle et sont plus nombreuses dans son seul 
Kain que dans tous les chapitres réunis des Misé- 
rables (2). Il s'intéressait sarcastiquement à l'évo- 
lution de la Troisième République dontles hommes, 
financiers et avocats, lui semblaient inférieurs (3). 
(( Quelle différence entre notre époque et celle de 
1793, déclarai t-t-il en 1893 à M. Amandra, car je 
suis un vieux jacobin, moi, et rien ne me fait plus 
sourire que les attaques contre la Révolution fran- 
çaise, le plus admirable fait de l'histoire! Quand 
j'entends quelqu'un discuter cette épopée vraiment 
humaine, j'ai tout de suite une opinion sur le 
détracteur. Ces grands souvenirs me consolent 
des tristesses de l'heure présente et de l'abandon 
momentané des nobles traditions artistiques de la 

\ (i) L. X. de Ricard. M. Barracand notait, à la fin de sa vie, sa 
fureur anticatholique. 

(2) M. Clovis Hugues rapporte aussi cette anecdote. — « Un jour, 
comme Hugo lui disait : « Je crois en Dieu parce que je le vois. » 
« L. deL., incrédule, arborant son monocle, répondit: Moi, je ne 
« le vois point, où donc est-il ? ». 



LE « TESTAMENT POLITIQUE » DU POETE 38() 

France. » Leconle de Lisie «exultait de joie (i) », 
ne fut jamais si content que lorsque Clemenceau 
affirma sa théorie du bloc. Lors du boulangisme, 
il n'hésitait point à poser qu'il fallait prendre Bou- 
lang-er, Roche fort, Laguerre et autres étoiles du 
général et les coller au mur : seul moyen (2) ! 

Ce qui contribua beaucoup à accréditer Tidée 
d'un désistement ce fut son élection à l'Académie 
française. Déjà l'on songeait peu à voir en lui le 
socialiste parce qu'on ne le voyait pas moderne. 
Plus que jamais son entrée à l'Institut le consacra 
antique, « impassible », « impotent », immobilisé 
dans les « bandelettes de momies égyptiennes (3) », 

Il avait autrefois, comme de juste, beaucoup 
médit de la Compagnie ainsi que tous les nobles 
esprits du siècle, aussi bien les Alfred de Vigny 
que les Barbey d'Aurevilly. Elle est très piquante en 
sa modération cette lettre écrite à Louis Ménard. 
Quelques expressions en pourraient paraître un 
peu lourdes, mais c'était dit de cœur si léger ! Puis 
les académiciens de l'époque étaient alors eux- 
mêmes si balourds, à en croire certaine amère 
Lettre à une puritaine de leur confrère Vigny. 

Paris, i5 aodt i853. 

Mon cher bonhomme, 

... J'ai assisté hierà la séance annuelle de l'Académie. 
Après un pâteux discours de Villemain (4), on a cou- 

(i) D'après Quillard. 
(a) Quillard. 

(3) L'iraaiçe est de Barbey d'Aurevilly. 

(4) C'est dans ce même discours que Villemain disait à propos de 

23. 



SgO LECONTE DE LISLE 

ronné une vingtaine de pauvres diables qui avaient 
commis une belle action. Les unes ont été évaluées à 
2.000 fr., les autres i.ooo, et les dernières 5oo fr. Les 
deux dizaines d'actes vertueux m*ont fait comprendre 
Cartouche et Mandrin et m'ont inspiré une haute 
estime pour ces deux voleurs. Rien n'était plus hideux 
que d'entendre ces vieux g-redins d'académiciens cou- 
verts de crimes parler dévouement et g-randeur d'âme 
en versant des larmes de crocodile ; j'en ai encore des 
maux de cœur. vertu, je ne sais pas si tu n'es qu'un 
nom, mais ce que je sais bien, c'est que je vais me faire 
prêtre ou mouchard si cela continue . Hélas ! mes bon- 
nes g-ens ! j'ai toujours regretté, voyant le train dont 
va le monde, de n'avoir pas été le Scythe Babouc quand 
il reçut la visite de l'Izod. Je n'aurais certes pas laissé 
échapper l'unique occasion de jouer au sérieux mon 
rôle providentiel. Par les cornes d'Ahrimann, on se 
serait souvenu de moi dans la Haute-Asie. Cette vieille 
tête de Babouc donne des attaques de nerfs ; on n'est 
pas plus inepte que ce vieux drôle. Je vous demande 
un peu, mes enfants, quel mal il y aurait à mettre le 
feu aux quatre coins de Persépolis, sauf à prendre 
quelques informations après coup ? Tuez toujours ! 
Dieu reconnaîtra les siens. Voilà parler. Cette bonne 
Inquisition n'y allait pas de main morte. (Si Dieu il y 
a, question incidente.) En admettant même que toute 
la canaille académique, militaire et civile de la ville 
sus-nommée eût bel et bien grillé, je ne vois pas qui 
aurait eu le droit de s'en plaindre, si ce n'est la dite 
canaille qui n'avait pas voix au chapitre. Il est clair 

la Psyché de V. de Laprade : « En décernant une médaille à cette 
œuvre, l'Académie a regretté de ne pouvoir étendre la même distinc- 
tion à d'autres essais poétiques où le talent ne s'annonce pas sans 
éclat, à quelques beaux vers dus à la plume savante de M. Leconte 
de Lisle, à quelques inspirations touchantes d'un jeune écrivain, 
M. Lacaussade, déjà recommandé pour une distinction publique. » 



LE « TESTAMENT POLITIQUE » DU POKTE Sq I 

que si on eût adressé à M. Lacenaire, avocat et homme 
de lettres, la question de savoir s'il lui convenait qu'on 
lui coupât le cou, cet homme disting-ué eût immanqua- 
blement répondu que la chose lui déplairait. Mais que 
voulez-vous ? Le bon sens et la vertu sont morts ; le 
monde est aussi fou qu'il est canaille ; nous avions le 
diable aux trousses et la Providence se mêle trop 
ostensiblement de la partie. D'où il suit que vous avez 
raison de peindre des dindons (i), bien qu'il fût peut- 
être mieux de les mang^er. — Voilà mon opinion sur 
la séance annuelle de l'Académie ; si René ne la par- 
tage pas, je le voue à Moloch, dieu des Carthag-inois... 
Adieu mes enfants, écrivez-moi ; à vous de cœur. 
Leconte de Lisle. 

En 1873, il se présenta, pour échouer d'ailleurs, 
devant le P. Gratry, ce qui avait sa petite signifi- 
cation symbolique. Etait-ce capitulation? Pas plus 
que Zola (2) ne fut renégat pour avoir incessam- 
ment brigué un siège où défendre les intérêts de la 
cause qu'il disait juste. L'Académie venait de lui 
décerner un prix; ses disciples en argumentaient 
qu'elle voulait le nommer. « C'est une carte qu'elle 
dépose à votre porte, » devait-on lui dire plus 
tard au sujet d'une nouvelle récompense. La 
République s'inaugurait : à défaut des trop bril- 

(i) Louis et René Mënard étaient tous deux de l'Ecole de Barbi- 
zon et peintres très distingues. Kené Ménard fils est un des meil- 
leurs peintres coiiiemporains. Une de ses œuvres exposées au Lu- 
xembourg est le portrait, le plus spirituellement pénétrant et le plus 
précisément vivant, de son oncle, Louis Ménard. 

I2) On a beaucoup parlé de la haine littéraire de L. de L. pour 
Zula, à qui il refusait sa voix à chaque élection. C'est le moment de 
illettré les cluTses au point en rapportant ici le propos même de L. 
dans une interview accordée à M. Amandra : << Zola a un énorme 
talent; mais sa suite, ô dieux immortels, sa suite! » 



392 LEGONTE DE LISLE 

lantes illusions de i848, de modestes espérances 
prenaient corps; la majorité de l'Assemblée consti- 
tuante était royaliste, mais le parti démocratique 
sans cesse croissait en puissance; la nation avait 
commencé d^acclamer Victor Hugo libéral; il fal- 
lait rénover les anciennes institutions. Et de se pré- 
senter aux suffrages d'une assemblée, cela impli- 
quait-il qu'on renonçât à la juger en toute indé- 
pendance? Nul n'a mis en doute la noblesse du 
caractère d'Alfred de Vigny. 

En 1877, à la mort d'Autran, il échoua à nou- 
veau contre le vaudevilliste Victorien Sardou et le 
duc 'd'Audiffret-Pasquier, représentants divers de 
cette même civilisation morbide dont il avait si élo- 
quemment médit. Désigné par Victor Hugo, il fut 
élu le II février 1886, ayant d'ailleurs toujours 
refusé de faire les visites (i), et reçu le 3i mars 
1887. Son discours de réception ne fut point le 
manifeste poétique et l'oraison funèbre du roman- 
tisme qu'attendait assez naïvement Alexandre 
Dumas, chargé de lui répondre; mais, au sein de 
l'Assemblée réactionnaire où s'étaient retraités 
solidement après leur chute du pouvoir, comme en 
un apanage, les fidèles du parti royaliste et cléri- 
cal, quelques-unes — et vraiment nombreuses — 
des phrases les plus retentissantes de ce discours 
magnifique durent, heureusement espacées aux 
diverses parties, proclamées par ce verbe sonore et 
majestueux qui portait avec éclat une chaude élo- 



(i) Selon M"»* Dornis. 



LE « TESTAMENT POI-ITKJUE » DU POETE .SqS 

quence, produire son foudroyant effet de mani- 
feste révolutionnaire (i). 

Après les noires années du moyen-â^-e, années d'a- 
bominable barbarie, qui avaient amené l'anéantissement 
presque total des richesses intellectuelles héritées de 
l'antiquité, avilissant les esprits par la recrudescence des 
plus ineptes superstitions, par l'atrocité des mœurs et la 
tyrannie sang-lante du fanatisme religieux... 

Réveillés de l'ordinaire torpeur par la vibrante 
sonorité de tels vocables (« les dogmes arbitraires 
des religions révélées ». « Il faut remercier Hugo 
au nom de la Poésie d'avoir prêté cette charité ter- 
rible à cet insensé féroce (Torquemada) qui puisait 
la haine de l'humanité dans Y imbécillité d'une foi 
monstrueuse ») — les académiciens allaient bien- 
tôt entendre strider, par l'atmosphère recueillie de 
sacristie, la supériorité dédaigneuse de l'orateur 
affectant d'enfermer « le réveil des idées religieu- 
ses » du commencement du siècle en la forme d'une 
résurrection pittoresque du catholicisme. Victor 
Hugo, disait-il encore, s'avoue tributaire de quel- 
que vague dieu plus ou moins panthéislique au lieu 
de « reconnaître qu'il ne doit sa magnifique con- 
ception du beau qu'à son propre génie ». La façon 
môme dont il faisait valoir l'œuvre de Hugo (2) était 

fi) Il avait prévenu ses jeunes amis républicains quelques jours 
auparavant des phrases qu'il avait préparées pour les réactionnaires. 
Le jour de la séance solennelle, il les débita d'un impérieux accent, 
en acoompatçnant leur chute de son geste célèbre de laisser tomber 
son monocle par une crispation d'reil. 

(2) Dans les causeries entre intimes, « il ne pardonnait pas à Vic- 
tor Hugo, dit M™" Dornis, sa profonde ignorance des questions 
historiques et scientifiques. Il lui en voulait de sa vanité, de sa 



Sg^ LECONTE DE LISLE 

assez hardiment provocatrice. Il déclarait à des g^ens 
accoutumés de goiiter seulement le jeu des phra- 
séologies que « la beauté des Misérables était « en 
leur caractère de revendication sociale ». II regret- 
tait de ne pouvoir admirer sans ombre d'arrière- 
regret les Châtiments, mais « la foi déiste et spi- 
ritualiste de Victor Hugo lui interdisait d'accorder 
une part égale aux diverses conceptions religieuses 
dont l'humanité a vécu et qui, toutes, ont été vraies 
à leur heure ». 

Les (( ducs » étaient encore tout chauds de Tin- 
succès d'une récente tentative de restauration légi- 
timiste, et il disait : « A vingt ans, Victor Hugo se 
crut donc royaliste et catholique, mais la nature 
même de son génie ne devait point tarder à dissi- 
per ces illusions de jeunesse. L'ardent défenseur 
des aspirations modernes, Vévocateur de la Répu- 
blique universelle^ couvait déjà dans V enfant qui 
anathématisait à la fois, en 1822, la Révolution 
et l'Empire et chantait la race royaliste revenue 

DERRIÈRE l'étranger VICTORIEUX. » 

Et c'était enfin cette magnifique apothéose de la 
vertu Révolutionnaire : 

Les grands écrivains du xvni® siècle avaient surtout 
préparé et amené ce soulèvement magnifique des âmes, 
ce combat héroïque et terrible de l'esprit de justice et de 
liberté contre le vieux despotisme et le vieux fana- 



recherche de la popularité, de ses concessions allant jusqu'à la 
faiblesse sur le terrain politique », mais il se serait bien g'ardé en 
public d'affaiblir par quelque blàme du caractère l'expression de son 
admiration pour le poète que la foule est toujours trop heureuse de 
rabaisser au niveau vulgaire. < 



LE <i( TESTAMENT POLITIQUE )) DU POETE 395 

tisme; ils avaient précipité l'heure de la Révolution fran- 
çaise, dont un célèbre philosophe étranger a dit dans un 
noble sentiment de solidarité humaine (i) : « Ce fut une 
g-lorieuse aurore I Tous les êtres pensant prirent part à 
la fête. Une émotion sublime s'empara de toutes les con- 
sciences et Tenthousiasme fît vibrer le monde, comme si 
l'on eût vu pour la première fois la réconciliation du ciel 
et de la terre ! » Victor Hugo naissait, Messieurs, au 
moment où notre pays, qui venait de proclamer l'affran- 
chissement du monde, s'abandonnait, dans sa lassitude, 
à l'homme extraordinaire et néfaste, couché aujourd'hui 
sous le dôme des Invalides, et qui allait répandre à son 
tour, qu'il le voulût ou non, les idées révolutionnaires 
travers l'Europe doublement conquise. 

Leconte de Lisle avait alors soixante-neuf ans. 



Leconte de Lisle avait repris ses réceptions cor- 
diales où se joignaient aux familiers du temps de 
TEmpire Henri Houssaye, de Guernes, Bourget, 
P. de Nolhac, Ed. Haraucourt, Henri de Régnier, 
l*ierre Louys, de la Tailhède, Robert de Montes- 
quiou, Rostand, Jules Tellier, Paul Hervieu, Char- 
les de Pomairols, Bernard Lazare, Pierre Quillard, 
Hérold, Dufour, les Berthelot, Franz Servais, 
Benedictus, M"«* de Bonnières, Gautereau, Judith 



(i) Cette citation d'un écrivain étranger dut d'autant plus ressor- 
tir que Leconte de Lisle n'en devait faire aucune des Français, à 
rencontre des usages académiques les plus vénérables. Dumas lui 
reprocha d'ailleurs de n'avoir cité ni Musset, ni Lamartine, ni son 

';:"e. 



896 LEGONTE DE LISLE 

Gautier, Pozzi, Psichari, Tola Dorian et Vaca- 
resco (i). 

Il accueillait difficilement, dit Verlaine, « mais 
dès qu*il vous avait admis vous l'étiez bien. Sa pré- 
cieuse cordialité vous dispensait de toute révérence 
outrée et condescendait à une sorte de camaraderie 
un peu hautaine qui vous mettait à Taise, sans trop 
toutefois de familiarité. » Beau causeur, gai, enjoué, 
il imposait et séduisait avec sa large tête hâlée. ses 
traits hardis et réguliers, son grand front obstiné, 
son nez droit volontaire, ses lèvres fortes dessinées 
d'une ligne extraordinairement nette et pure, tout 
cet ensemble athlétique que confirmait un regard 
clair, troublant dès qu'il insistait (2), « ce masque 
puissant où la malice de Voltaire s'alliait à la bon- 
homie de Franklin (3) ». 

(( La voix se tenait dans une note plutôt élevée, 
mais qui devenait grave dès que la discussion se 
faisait sérieuse ; seulement si l'ironie s'en mêlait, 
le velouté revenait et l'épigramm.en'en devenait que 
plus cruelle. Quand il récitait de ses propres vers 
une haute émotion faisait vibrer tout son être, 
superbe, et allait frapper ses auditeurs d'une sym- 
pathie irrésistible (4) ». « Leconte de Liste, récitant 
ses propres vers, était très intéressant à observer. 
A le voir ainsi, tout droit, absolument immobile, 
la tète haute ; à l'entendre déclamer d'une voix 



(i) Sur les murailles de son salon, des panneaux d'Orient, une tcte 
colossale du Moïse de Michel-Ange, un bouddha doré, une énorme 
lampe chinoise. 

(2) Verlaine. 

(3) Montesquiou : les Autels privilégiés. 

(4) Verlaine ; article du Journal au lendemain de la mort. 



LE « TESTAMENT POLITIQUE » DU POETE 3^7 

haute et grave, un superficiel aurait pu lui donner 
une fois de plus le nom d'impassible, dont la cri- 
tique Taccabla si souvent et qui Tirritait si fort. En 
réalité son trouble — bien que dompté et contenu 
— était extrême. Etait-ce timidité naturelle comme 
j'en ai eu le soupçon? Etait-ce émotion sacrée de 
Tarliste? Je ne sais. Mais Thomme alors se trans- 
formait et se révêtait d'une singulière majesté. La 
voix, un peu sourde et presque tremblante, prenait 
l'auditeur aux entrailles. Sur cette face marmo- 
réenne, soudain mortifiée, on sentait courir un fris- 
son. Les yeux, surtout, devenaient effrayants. Ils 
se creusaient, et sous les paupières palpitantes, les 
prunelles montaient, comme dans l'extase (i). » 

Il aimait les jeunes. « La maison de Leconte de 
Lisle était un vrai repaire de jeunes... Nous le 
vénérions (2). » « Il aimait lesjeunesgens.il mettait 
de la souveraine bonté à les accueillir, à les attirer. 
Bienveillance sans banalité, car il triait soigneuse- 
ment ceux qu'il jugeait dignes de son amitié — et 
de sa discipline (3). Je lui ai de grandes obligations. 
Il m'a donné deux ou trois avis, je dirais deux ou 
trois recettes d'art, car il avait une sorte d'atelier 
où son exemple et sa conversation (pleine de partis 
pris) proposait une discipline... Je garde un grand 
respect pour ce maître de ma jeunesse. Il était de 
la grande espèce. Je lui ai apporté mon témoignage 
quand sa statue fut inaugurée. J'étais fier de pren- 
dre la parole avec un grand sentiment d'humilité, 

(i) François Coppée, 

(a) Quillard : Journal, juillet i8g4. 

^3) M. Barres : /oar/ia/, juillet 1894. 

24 



SgS LÉCONTE DE LISLE 

parce que je sais la hiérarchie (i) ». Son action ne 
s'exerçait pas seulement sur les esprits vigoureux. 
(( Nul génie ne parviendrait à donner de Pesprit 
aux sots, mais Leconte de Lisle leur donnait de la 
verve. Pendant cinquante ans il a rendu facétieux 
les imbéciles. A d'autres, en revanche, il commu- 
niquait un peu de cette gravité qui fait le fond de 
son génie. Il fut un vigoureux éducateur (2). » C'est 
qu'il avait « la faculté si rare de se dédoubler, de se 
mettre, comme il disait en riant, dans la peau d'un 
autre, et toujours il nous donnait suivant votre 
nature le meilleur Conseil (3) ». 

Son influence fut profonde et considérable. C'est 
qu'elle n'était point seulement celle du talent, mais 
du caractère (4). Il fut exemplaire. Dans une épo- 
que de flaccidité universelle, ou tout au moins de 
complaisantes mollesses, ce créole donna l'exemple 
d'une fermeté qui s'affinait jusqu'à l'âpreté et que 
soutenait l'autorité d'un esprit vaste et divers. En 
effet, l'incomparable variété de sa culture et de 
son génie ne se dispersa point en une chatoyante 
mobilité d'imagination : elle fut la substance sans 
cesse renouvelée de son énergie et de sa tranchante 
supériorité de vue. 

« Leconte de Lisle était un maître incomparable, 
parce qu'il n'essayait pas d'imposer sa manière à 
ceux qui vinrent lui demander des avis. Il prenait 

(i) Il s'agit du discours reproduit dans Amori et dolori sacrum. 
Ces lignes-ci sont extraites d'une lettre. 

(2) Barrés : /oarna/, juillet i8g4. 

(3) J.-M. de Heredia : discours à l'enterrement de L, de L. 

(4) M. Henry Bérenger a indiqué que c'était le caractère deL. de 
L. qui lui avait valu le respect des jeunes gens de sa génération. 



LK « TKSTAMENT POLITIQUE » DU POÈTE Sqq 

chaque individualité poétique telle qu'elle était, et 
lui donnait les conseils qui devaient lui permettre 
de se dégager pleinement : c'est ainsi que non seu- 
lement la poésie héroïque d'Iïeredia,mais la poésie 
personnelle ou philosophique de S. Prudhomme, 
la poésie familière de Coppée et même la poésie 
trouble de Verlaine durent beaucoup à ses lucides 
indications. Il mettait surtout les jeunes poètes en 
garde contre le relâchement, la banalité, la facilité 
dangereuse; ils les obligeait à reconnaître les fautes 
qu'ils commettaient contre leur propre tendance et 
armait leur conscience artistique contre leur pa^ 
resse ; il les exhortait à ne se contenter que très 
difficilement de leurs œuvres et à ne les regarder 
comme terminées que quand ils ne pouvaient plus 
les améliorer. Acceptant leur façon de penser et 
de sentir, il dirigeait surtout leur attention sur la 
logique de la composition et la propriété rigoureuse 
de l'expression. Quant à l'originalité et à la beauté, 
il n'était pas en son pouvoir de les impartir à ceux 
qui ne les avaient pas (i). » 

En dehors même de la poésie, son enseignement 
a pu être à la fois fécond pour un individualiste 
aristocrate et césarien de la valeur prépondérante 
de M. Maurice Barrés et pour maints esprits sou- 
ples à enrichir de beauté primitive leur idéal démo- 
cratique et leur passion d'un bonheur nuancé et 
égalitaire. 



(i) Gaston Pûris: SuUy-Pradhomme. Revue de Paris, i" janvier 
1896. 



4 00 L)-: CONTE DE LISLE 



Les dernières années se reposèrent en la paix 
des longues méditations qui préparent à la Mort, 
vagues et harmonieuses comme des musiques ini- 
tiatrices au Sommeil Pathétique. 

En la maison, le silence dont s^enveloppent les 
grandes consciences. Dans l'âme, une large paix, 
nul farouche pessimisme, plus de désespérance. Le 
caractère si hautain s'était adouci. Etail-ce fatigue, 
comme on l'a trop généralement cru, et dit? Non ! 
car il fut lui-même jusqu'à la mort, la vigueur spi- 
rituelle pas un instant ne défaillit. Mais bien plu- 
tôt attendrissement de la nuit à l'aube, calme éveil 
de joie à l'espère de l'aurore prochaine, presque 
une confiance en un avenir qui s'inaugure. Les 
temps de Beauté revivraient. Tout autour de lui 
n'était-ce pas comme un réveil universel au senti- 
ment du Beau, une renaissance de poésie, d'art 
pur et noble? Depuis plusieurs années des jeunes 
gens toujours plus nombreux venaient réciter dans 
son salon des poèmes toujours plus beaux : Le- 
conte de Lisle les écoutait attentivement, religieu- 
sement, sans pose de maître, sans attitude hugo- 
lienne. « Ce sont de beaux vers, de très beaux vers», 
disait-il lentement. Et toutes les semaines, c'étaient 
de très beaux vers. Un jour pouvait venir où tout 
le monde ferait de très beaux vers : ne fut-ce point 
plutôt une pensée pareille qui adoucit ces dernières 
années? Beauté! qui n'es que le rayonnement de 
la Liberté! 



LK « TESTAMENT POLITIQUE » DU POÈTE ^O' 

Il est mort en 1894. Les roses de Louveciennes, 
avec le souvenir du poète républicain André Glié- 
nier, embaumèrent son cercueil. La voix pieuse de 
José-Maria de Heredia,enune sonorité nombreuse^ 
proclama dignement le génie du poète ; nul autre ne 
parla du socialiste ( i). Homère et Victor Hugo furent 
évoqués. 11 eût fallu qu'on dît le nom deMilton.Ge 
n'est point seulement parce que le grand épi- 
que de TAngleterre bouillonna des plus nobles 
ardeurs républicaines : en haine de la tyrannie, il 
approuva fortement le régicide, et son horreur de 
l'oppression se trempa dans le plus ardent amour 
combatif de la liberté de conscience (2). Mais quel- 
que précieuse affinité associa ces deux génies puri- 
tains; une poétique exaltation souleva leurs proses 
polémiques; en d'analogues crises sociales, ils se 
ilattèrent des mêmes a chimères » et élevèrent les 
mômes spéculations; ils entretinrent la même foi 
en la puissance de l'idée et s'éperdirent en les 
mêmes enthousiasmes, une égale haine de l'or et 
du papisme dressa à une égale sublimité leurs 
œuvres altières. 

Il ne se ménagea point le dernier repos d'indi- 
vidualisme si romantiquement aristocrate de Cha- 

(i) C'est seulement à Tinauguralion de sa statue que M. Lcon 
lîour^eois, ayant succédé à M.Leygues, parla avec fermelé du répu- 
blicain. 

(3) Autre rapprochement : On reprocha à Millon d'avoir accepté 
une place sous un usurpateur militaire ; Macaulay repond supérieu- 
rement à celle accusation. Au point de vue littéraire, rapprochez de 
rerlains tableaux du Paradis Perdu celui de la terre nue et désolée 
dans le Dernier Dieu : il les rappelle par leur û[)relé majeslueuse- 
menl violente, leur force brutale. — Millon avait dans la conversa- 
tion des mots qui perçaient, coupaient à vif. Un caractère person- 
nel par le sentiment de l'impersonnalité de son génie. 



402 LEGONTE DE LISLE 

teaubriand : il ne repose pas au bord des mers tro- 
picales, ni ne dort en quelque tombe orgueilleuse, 
par exemple, au sommet altier du vierge Piton des 
Neiges de son île natale. Sa couche fut plus humble 
et commune, sincèrement. Sa mort ne fut non plus 
marquée de manifestations nationales : il ne connut 
point, sous TArc, le sommeil exposé des cinq jours 
et des cinq nuits. Le Panthéon n'officialisa pas son 
œuvre d'impalpabledi vinité. C'est faussement, et par 
gaucherie, qu'au Luxembourg l'on fit se tourner sa 
face de dignité inaccessible et de pureté marmo- 
réenne vers la pierre endeuillée de cette glorieuse 
Bastille. 

Le Maître était d'un autre âge, on ne l'a pas 
toujours compris. 

Mais la chaleur de son génie saura enthousiasmer 
les futures adolescences dont l'ardeur s'activera à 
la réalisation de ses rêves. Et nous tous qui, en 
les heures troubles du présent, avons besoin du 
réconfort d'un grand exemple, nous apaiserons les 
fièvres de nos incertitudes à contempler la face 
sereine de son audacieux génie. 



DEUXIEME PARTIE 



« Le souvenir du pays natal l'a toujours 
hanté. Son cerveau en demeura comme baigné 
de lumière, » josé-maivia de heredia. 



L'œuvre de Leconte de Lisle réserve un sujet 
d'étude non moins édifiant que sa vie, par ratta- 
chement constant et créateur que le poète y garda 
au pays où il naquit, alors qu'il en resta la plus 
grande partie de sa vie éloigné de près de quatre 
mille lieues marines. Elle présente la permanente 
consislance d'être à la fois exotique et intime, 
comme elle est ensemble « cosmopolite (i) » et 
patriotique. 

Elle fait ainsi particulièrement sentir ce qu'il y 
a de vivifiant et de fécond, de naturel et d'idéa- 
liste dans l'attachement à son pays, et comment il 
floit s'élargir au delà de tout étroit nationalisme; 
de même que la littérature ne doit se rattacher aux 
anciens que pour y prendre la force nécessaire, 
l'impulsion originelle vers un universel exotisme. 

Contrairement à la théorie aristocratique et 

(i) Selon l'expression de Baudelaire et de Barbey d'Aurevilly. 



4o4 LECONTE DE LISLE 

saxonne du comte de Gobineau, précurseur de 
Nietzsche, conformément au génie français, elle 
manifeste que la supériorité d^une œuvre, celle 
d'une race, ne tirent point leur consistance du 
purisme, de la fidélité à se développer en dehors 
de tout mélange, mais au contraire qu'elles résul- 
tent du métissage le plus lent mais complexe, le 
plus méthodique mais progressif (i). 

(i) En marquant l'influence du pays sur le caractère et l'œuvre du 
poète, nous fûmes obligés à quelques répétitions qu'on voudra bien 
excuser. Elles sont les assonnances de ce livre. 



CHAPITRE XIV 



L'histoire poétique de l'île. — Le préjugés sur les créoles.— 
La place de Bourbon dans l'œuvre. — La qualité du sou- 
venir. — Le ^oùt de la jeunesse. 



L'île OÙ, en 1818, naquit Gharle-Marie Leconte 
de Lisie a toujours joui de la réputation d'une 
exaltante beauté (i). Cette beauté a été, dès la 
découverte, constatée et assez poétiquement expri- 
mée par les voyageurs et les savants qui s'y arrê- 
tèrent : les premiers sacrifièrent aux Muses en 
colorant la carte qu'ils en dressaient; les seconds 
fleurirent de lyriques méditations les mémoires 
qu'ils publièrent de sa faune et de sa flore. On peut 
dire que les savants et les voyageurs fuT'ent les 
premiers poètes de l'île Bourbon. Sans doute, l'île 
en compta bien d'autres : ceux d'entre les premiers 
colons da xviii® siècle qui, venus d'un monde 
ancien, débarqués d'un siècle artificiel et frivole, 
durent, dans leurs correspondances, manifester 

(i) Celait un paradis qu'on proposait aux gens désireux de vivre 
librement dans la nature. 

24. 



4o6 LECONTE DE LISLE 

leur étonnement de cette nature neuve, profonde 
et simple. Mais trop rare est cette sorte de docu- 
ments dont il est permis seulement de pressentir 
tout le prix : on peut seulement juger de la teneur 
de ces correspondances par la réputation que Ton 
fit en France à Tîle Bourbon. La poésie imprécise 
de Parny qui resta aveug"le et sourd à la nature de 
son pays, celle de Bertin, dépourve de relief et de 
coloris, n'ont presque en rien contribué à Tenthou- 
siasme esthétique que l'évocation de File éveillait 
aux âmes de leurs contemporains. Je crois bien 
plutôt que les nonchalances superbes de mainte 
créole furent aux yeux de tous la vivante image 
de la contrée dont on la savait originaire, de telle 
sorte que la femme créole fut encore le poète ano- 
nyme mais efficace qui célébra Bourbon ou inspira 
ceux qui le célébrèrent, ne fussent-ils pas tous des 
Ghénier (i). Quoi qu'il en soit, Bourbon fut assuré 
pour longtemps d'une réputation de fraîcheur édé- 
nique, de majesté langoureuse, de poésie juteuse 
et parfumée; et la vision que le xviii^ siècle et le 
commencement du xix® lui vouèrent se fixe avec 
ses imaginations naïves et désordonnées, son idyl- 
lisme exalté et naturiste dans le roman de Sand : 
Indiana, œuvre d'un exotisme trop merveilleux, 
mais ému. L'île possédait déjà son histoire esthé- 
tique. 

(i) XXÎ. Fragments d'élégies. 



l'île et l'homme 407 

I 

C'est à Saint-Paul, rue Saint-Louis, que Leconte 
de Lisie vit le jour. La maison natale — le n^ 8 — 
a disparu à moins qu'elle ne soit de ces « empla- 
cements » qui tombent en ruine et s'abolissent peu 
à peu au milieu de vastes vergers déserts, sortes de 
tombes que Ton rencontre fréquemment dans ces 
(( quartiers » d*où la vie s'est peu à peu retirée, ce 
qui fut particulièrement le sort de Saint-Paul, an- 
cienne capitale de l'île. Les familles aristocratiques 
qui y étaient d'abord descendues répugnèrent à le 
quitter, y demeurèrent, contribuant à lui conserver 
dans son abandon un caractère de vieille noblesse. 
Issue des comtes de Toulouse, la famille de Lanux, 
maternelle à Parny et d'où naissait Leconte de 
Lisle, montraità Saint-Paul cette fidélité. Elle avait 
lé une des toutes premières venues de France, 
comprenait des cultivateurs, des avoués ou des 
notaires, dont l'un d'ailleurs, correspondant de 
M. de Buffon, l'avait renseigné sur la faune et la 
flore de l'île. Leconte de Lisle connut son aïeul, 
f /est le « cher aïeul » qu'il salue aux strophes de 
Si l'aurore : 

Avec ses bardeaux roux jaspés de mousses d'or 
Et sa varanfçue basse aux stores de manille 
A l'ombre des manguiers où grimpe la vanille 
Si la maison du cher aïeul repose encor... 

Né en ville, Leconte de Lisle passa certainement 
la plus grande partie de son enfance sur les hau- 
teurs des collines de Saint-Paul, à la maison de 



4o8 LEGONTE DE LISLS 

Taïeul. Selon toute probabilité, elle était située à 
Tendroit où, dans une nouvelle inédite, il place la 
demeure de colons nobles récemment débarqués 
de France : 

L'habitation des Villefranche, comprise du nord au 
sud entre les ravines de Saint-Gilles et de Bernica, était 
bornée, dans sa partie basse, par la route de Saint-Paul 
à Saint-Leu, qui séparait les terres cultivées de la savane 
du Boucan-Canot. C'était une vaste lisière qui, d'après 
la concession faite au premier marquis de Villefranche, 
devait s'étendre de la mer aux sommets de Tîle ; mais 
les défrichements s'étaient arrêtés à cette époque bien au- 
dessous de la limite où ils sont parvenus aujourd'hui ; la 
forêt du Bernica couvrait alors de son abondante et vierge 
parure les deux tiers de la concession. L'emplacement 
où s'élevait la demeure du marquis était situé sur la 
cime aplanie d'un grand piton d'où la vue embrassait la 
baie de Saint-Paul, la plaine des Galets et les montagnes 
qui séparent le quartier de la Possession de Saint-Denis. 
Vers l'ouest, en face de la varangue... la mer déroulait 
son horizon infini. C'était un vaste tableau où resplen- 
dissait aux premières lueurs du soleil cette ardente, 
féconde et magnifique nature qui ne s'oublie jamais. 

Créole de sang, Leconte de Lisle est encore créole 
par le temps qu'il passa dans son pays. Il le quit- 
tait à Tâge de trois ans (i8:ai) et y revenait après 
un séjour de sept ans en France. Son adolescence 
s'écoula tour à tour à Saint-Paul et à Saint- Denis. 
A dix-neuf ans, il repart pour la Bretagne (iSSy) 
et rentre à Bourbon en i843. Il habite Saint-Denis 
de 1843 à 1845. Ce fut son dernier séjour dans la 
colonie. Ainsi les douze années passées dans son 



l'île et l'homme 409 

pays furent précisément celles de Tadolescence 
naïve et studieuse, et de la virilité laborieuse, in- 
quiète et méditative. 

Est-il créole d'esprit? Il faut bien se garder de 
concevoir le créole selon le préjugé, que mit en 
cours la poésie légère et lascive de Parny, de non- 
chalance, de mollesse, de frivolité, qualités où se 
reconnut volontiers le xviii® siècle, — préjugé qui 
fut aussi entretenu par les belles créoles riches in- 
terrogées sur leur pays et leurs compatriotes, et dû 
à la fausse image que Ton se faisait du climat, de 
la nature, des mœurs de ce pays qu'on plaçait plus 
près de l'Asie que de l'Afrique (à cause de la déno- 
mination trop générale d'/zit/e^), préjugé que Sand 
accueillit comme Hugo, comme Augier, Goncourt 
et Daudet. 

Baudelaire écrit : 



Je me suis souvent demandé, sans pouvoir me répon- 
dre, pourquoi les créoles n'apportaient, en général, dans 
les travaux littéraires, aucune originalité, aucune force 
de conception ou d'expression. On dirait des âmes de 
femmes, faites uniquement pour contempler et pour 
jouir... De la langueur, de la gentillesse, une faculté 
naturelle d'imitation qu'ils partagent, d'ailleurs, avec les 
nègres, et qui donne presque toujours à un poète créole, 
quelle que soit sa distinction, un certain air provincial, 
voilà ce que nous avons pu observer généralement dans 
les meilleurs d'entre eux (i). M. Leconte de Lisle est la 
première et l'unique exception que j'aie rencontrée. En 



(i) C'est une habitude de Baudelaire de généraliser, mais il son- 
geait exclusivement à Lacaussade. 



4io 



LECONTE DE L18LE 



supposant qu'on en puisse trouver d'autres, il restera, à 
coup sûr, la plus étonnante et la plus vigoureuse. Si des 
descriptions trop bien faites, trop enivrantes pour n'avoir 
pas été moulées sur des souvenirs d'enfance, ne révélaient 
pas de temps en temps à l'œil du critique l'orig^ine du 
poète, il serait impossible de découvrir qu'il a reçu le jour 
dans une de ces îles volcaniques et parfumées où l'âme 
humaine, mollement bercée par toutes les voluptés de 
l'atmosphère, désapprend chaque jour Texercice de la 
pensée. 

S'il est juste de s'émerveiller du penchant de 
Leconte de Lisle pour la poésie philosophique, de 
sa passion des grands problèmes métaphysiques, 
de sa puissance de conception, on doit reconnaître 
qu'il lient cependant du créole, tel que le concevait 
Baudelaire, une certaine sentimentalité amoureuse, 
une sorte de langueur musicale, un goût de sieste 
pour la pensée et les sens. Le choix du détail dans 
la description et de certains détails de naïveté par- 
ticulière, l'admiration pour le côté objectif de la 
vie, pour le décor naturel, cette sensuahté spéciale 
qu'on peut appeler la furie de l'œil, voilà encore 
qui atteste l'origine créole. Nous ne parlons pas de 
cette sobriété de vie qui peut au besoin expliquer 
la sobriété de son art, ni de cette ironie pittores- 
que qu'on lui connut si mordante. Et on peut même 
dire ici, sans aucune exagération, qu'il faut attri- 
buer à son origine créole ce qui fait Y originalité 
profonde de son inspiration : la foi dans le néant 
des agitations de la vie, le culte de la nature pre- 
mière et éternellement pure. Quel autre sens don- 
ner, en vérité, à VOrbe Rouge ^ au Frais matin do- 



L'ILE ET l'homme 4i1 

rait, A la Fontaine aux lianes^ k la ravine Saint' 
G nies f 



II 



Bourbon occupe une grande place dans Pœuvre 
de Leconte de Lisle si l'on considère surtout que 
celte œuvre fut relativement restreinte. Il apparaît 
dans chacun de ses volumes comme le motif cons- 
tant des plus diverses inspirations. Toujours vi- 
sionné par ses années de jeunesse dont il garde 
une <( rose » mémoire, il associe généralement son 
culte de la jeunesse et l'émotion que lui apportent 
ses souvenirs d'adolescence à la vision constamment 
« rose » de l'île où il naquit. Les poésies où il 
chante Bourbon sont celles où son âme se découvre 
le plus profondément et avec le frisson de pudeur 
des sensations virginales. De toutes ses pièces, ce 
sont celles où il fut proprement un poète lyrique. 

Leconte de Lisle ne sentit pas la beauté de l'île 
une fois qu'il en fut éloigné, comme Bernardin de 
Saint-Pierre découvrit la beauté de Maurice dans 
la joie de se retrouver sur la terre de France. Sans 
doute, lui aussi bénéficia de ce « recul » nécessaire 
à mettre toute chose en plus artistique valeur. Mais 
le pittoresque de son pays avait intéressé ses yeux 
avant qu'il commençât à voyager: le début d'une 
nouvelle de jeunesse écrite à Rennes : Mon pre- 
mier amour en prose, est à ce sujet d'un précieux 
renseignement. 

Il y avait donc une fois un beau pays tout rempli de 



4l2 LECONTE DE LISLE 

fleurs, de lumière et d'azur. Ce n'était pas le paradis 
terrestre, mais peu s'en fallait, car les ang-esle visitaient 
parfois. L'océan l'environnait de ses mille houles mur- 
murantes, et de hautes montag-nes y mêlaient la neige 
éternelle de leurs cimes aux rayons toujours brûlants du 
ciel. Or, je vivais, si Je ne croyais vivre, dans un des 
doux recoins de ce pays. Je n' admirais rien, avec le 
pressentiment sans doute quel' admiration m'eût rendu 
Jou; mais, en revanche,/ aimais instinctivement tout 
ce qui m' apparaissait, le ciel, la terre, la mer et les 
hommes. 

... Je me rendais un dimanche matin à l'ég-lise, en 
suivant le bord d'une larg-e chaussée plantée de tama- 
rins et de bois-noirs à touffes blanches. Des groupes de 
dames et de jeunes filles passaient à mes côtés, avec 
celles de leurs caméristes noires qui portaient leurs li- 
vres et leurs éventails de plumes ; et tout ce cortège vert, 
blanc, rose et bleu, ondulait autour de moi, sans que j'y 
prisse garde. Il me serait difficile de préciser les véri- 
tables causes de mes distractions ; mais si l'on était dési- 
reux de les apprécier, c'était peut-être que deux séné- 
galis entrelaçaient sur les palmes voisines la cendre 
nacrée de leurs ailes, ou qu'une de ces larges araignées 
écarlates et noires qui tendent leur fil d'argent d'un tama- 
rin à l'autre, se laissait bercer au soleil du matin par 
la brise de mer comme un gros rubis jaspé de jais — ou 
bien que la brume des montagnes, que la chaleur n'avait 
pas encore absorbée, flottait comme un voile de gaze 
brochée d'or sur les dentelures aériennes des mornes — 
mais peut-être aussi était-ce que je ne pensais à rien et 
que je marchais sans voir. 

C'était donc une adoration immense, mais inana- 
lysée, la plus généreuse des jouissances animales: 
il est à cet âge où la nature enveloppe l'être jeune 



l'ilk et l'homme 4i3 

d'une félicité constante à laquelle il s'habitue peu à 
peu comme à un autre bercement maternel, sur 
laquelle il ne song-e pas à méditer, qu'il accepte 
aveuglément comme un présent dû, qu'il confond 
avec le bienfait même de la vie pour quoi il nourrit 
une reconnaissance émerveillée et confuse. Cela, 
jusqu'aux jours où il lut des poètes, les Orientales: 
<( Je ne puis me rappeler, pour ma part,a-t-il écrit, 
sans un profond sentiment de reconnaissance, l'im- 
pression soudaine que je ressentis, tout jeune 
encore, quand ce livre me fut donné, quand j'eus 
cette vision d'un monde plein de lumière, quand 
j'admirai cette richesse d'images si neuves et si 
hardies, ce mouvement lyrique irrésistible, cette 
langue précise et sonore. Ce fut comme une im- 
mense et brusque clarté illuminant la mer^ les mon- 
tagnes, les bois, la nature de mon pays, dont 
Jusqu'alors Je n'avais entrevu la beauté et le char- 
me étrange que dans les sensations confuses et 
inconscientes de r adolescence,)) Ainsi son cerveau 
connut l'exaltation nécessaire. Cette lecture avait 
déterminé en lui un état d'ivresse poétique où la 
réalité extérieure, sous la lumière intérieure, prit 
soudainun relief éclatant et dentelé, un sens esthéti- 
que nouveau. La naïveté lyrique étant la plus com- 
municative, l'enthousiasme d'un occidental pour un 
Orient imaginaire le toucha au point que la réalité 
de cet Orient qui lui était familier acquit une valeur 
de surprise et de découverte. A la révélation hugo- 
lienne vint s'ajouter la révélation des voyages. En 
1887, il quitta Bourbon avec regrets: 



4l4 LECONTE DE LISLE 

Mais la France, à mes yeux, fait parler l'avenir, 

Oh! ma vie est pour elle ! .., à toi mon souvenir! (i). 

Par ce vers, le jeune homme de dix-neuf ans 
s'était nettement analysé, partagé entre la passion 
intellectuelle de la France et Tamour sentimental 
de l'île. Ce fut toujours la formule de son âme. Son 
« souvenir » à Tîle natale I Mais le souvenir, chez 
Leconte de Lisle, eut une intensité, une réalité aii 
moins égale à celle de la « vie » même. Selon la 
vieille et juste expression, nul autant que lui peut- 
être n'a vécu de souvenir. 

Nul être, plus que celui-ci qui fut célèbre pour 
s'être détaché de son Epoque, n'a été l'homme d'un 
pays, d'un coin du monde. Nul être n'a su, du 
moins, utiliser plus vivacement le souvenir pour 
s'enraciner virtuellement au pays natal loin duquel 
il dut vivre. Marquer de poème en poème, la place 
qu'a prise dans l'œuvre l'évocation de l'île, ce n'est 
pas seulement nous édifier sur la magnétique piété 
qui,à travers l'espace, relie un homme à la nature 
où il est né, mais surtout apprécier la qualité du 
souvenir chez Leconte de Lisle : et c'est principale- 
ment par l'attitude que garde la conscience devant 
le Passé, devant le Temps qu'un homme se juge... 

Or à peine cesse-t-il de distinguer derrière la 
poussière humide de la mer des Indes le cône des 
montagnes natales, qu'il comprend son malheur. 
En vain débarque-t-il en France sa patrie « d'ave- 
nir )),il regrette aussitôt son pays, et dans lacom- 

(i) Le Départ. 



l'île et l'homme ^l5 

motion douloureuse du déracinement, il laisse la 
nostalgie déborder son âme d'un pessimisme juvé- 
nile, irréfléchi, de mille biens imaginaires surenché- 
rissant les bienfaits qu'il a perdus en quittant Bour- 
bon. 

Extase, amour, génie, o mes rèves perdus ! 
Ou'êtes-vous devenu, parfum de ma jeunesse 1 
Adieu, tout est Jini. .. vous ne reviendrez pas ! 

Et voilà la première, la seule raison profonde 
du pessimisme de son adolescence : d'avoir quitté 
pour une Bretagne morne et lourde l'île éblouis- 
sante et parfumée, il se sent comme vieilli à vingt 
nns, dépouillé de lui-même, déchu... avec la cer- 
titude de l'irréparable. Tout ce qu'il a perdu ne lui 
reviendra pas. C'est alors que par cet instinct qui 
nous pousse à renfermer en nous ce que nous 
allons perdre, à étreindre ce qui va s'échapper de 
notre poitrine, il se referme en soi-même : 

Et mon cœur attristé 8*e8t fermé sans retour. 

C'est pour laisser plus tenacement le souvenir 
revivre en soi, pour opposer à une réalité déplai- 
sante une résistance derrière laquelle se conserve 
intacte la vision d'une réalité lointaine. Un cœur 
qui se ferme ^ une pensée qui s'applique à s'élever 
et à planer, qui toujours monte plus haut, dans l'es- 
poirinconscientde découvrir au loin, à travers l'es- 
pace et le temps, l'île natale. Puis fatigue, impas- 
sibilité, impersonnalité, abstraction, stratagèmes 
(l'une jeune âme captive, frissonnante et jalouse 
de s'envelopper de l'atmosphère privilégiée de 
ses origines.,. « Le souvenir, a-t-il écrit, n'amène 



4l6 LEGONTE DE LlSm 

jamais de tristesse en moi : c'est plutôt une sorte 
de joie multiple qui ne me fait point défaut quand 
j'y ai recours. » Et môme plus tard l'espérance 
qui, « d'un trait de feu», sillonne comme derëclair 
des orag-es tropicaux les sombres dômes nuageux 
de ses poèmes (i), de sa vie, c'est le souvenir, 
c'est la passion comprimée en l'être qui jaillit vers 
l'avenir sous forme d'espérance. 

Mais il fut une époque dejeunesse, dans les pre- 
miers mois d'exil, où il ne sut, où il ne put se sou- 
venir sans souffrir, incapable encore de prendre à 
l'évocation une calme satisfaction de désintéresse- 
ment. Longtemps il resta amèrementétonné d'avoir 
pu quitter son pays, se reprocha d'avoir cédé à la 
voix des désirs qui le conviaient ailleurs. 

Insensé ! de nos soirs le parfum enchanteur 
Les pleurs harmonieux des brisants sur nos rives, 
Le chant des beng-alis dans les palmes pensives 
L'aurore de rayons dorant les monts g-éants. 
Vers l'horizon en feu que déjà voilait l'ombre, 
Le soir venu des cîeux comme un roi grave et sombre, 
N'enivraient point mon cœur désireux d'autres cieux. 

(1839.) 

Il ne lui reste donc plus qu'à se bercer de la 
vision de ces ciels onduleux et de ces verdures 
assouplies en lianes dont il n'avait pas su assez 
jouir là-bas. Enervé par ses études, contrarié par 
des parents inflexibles et secs, il demande au sou- 
venir l'assoupissement. Et comme, malgré lui, ce 
qu'il revoit toujours de Bourbon, c'est un splen- 
dide paysage de force et de paix sous un soleil 

(i) La Ravine Saint-Gilles. 



l'île et l'homme 4^7 

éclatant et serein, sa fièvre d'incertitude s'apaise 
immédiatement : son âme elle-même se purifie et 
s'éclaire; plus de remords, plus de larmes; son évo- 
cation déroule un calme immortel: 

C'était l'heure divine où le soleil n'est plus. 
L'horizon rose et hleu couronnait les flots calmes. 
Le soir, comme un manteau, drapait les monts velus. 

Vn charme ambitieux faisait battre mon cœur ; 

Les bords, les flots, les airs s'irradiaient de prestiges ; 

Mes rer^ards s'emplissaient d'éblouissants vertig-es. 

Il est sensible que, par le souvenir, il veut se 
retremper dans Téblouissement ivre de la lumière 
tropicale, baig-ner dans une chaleur radieuse ! Ce 
sont des « hallucinations », précise-t-il lui-même, 
hallucinations voluptueuses qui lui font retrouver 
dans la nature l'enthousiasme de sa jeunesse, 
juxtaposer à une existence prisonnière entre les 
murs d'une petite ville bretonne sa vie de jeune 
nomade créole, rêvant dans les ravines, sur les 
savanes et parmi les mornes : 

Et quand de l'ouragan le choc impétueux 
Se heurte avec la foudre à vos flancs caverneux, 
Lors(jue la vieille mer, haletante de rage. 
Creuse vos fondements ainsi qu'un sourd orage, 
O montagnes, assis sur quehjue morne nu, 
De mes brûlantes mains pressant mon cœur ému 
Assisterai-je encore à vos luttes sublimes, 
Contre les vents, la foudre et les béants abîmes... 

Mais en vain s'applique-t-il à ne mêler ni désir 
ni regrets à son évocation : 

Salazes!... C'en est fait, j'ai quitté sans retour 
Et vos pieds parfumes, et mon natal séjour. 



4l8 LECONTE DE USLE 

Et jamais mon regard ne portera mon âme 

Sur vos fronts couronnés de neiges et de flammes, 

(1889.) 

Ce n'est pas qu'il ne fasse rien pour s'attacher à 
la nature de cette France qu'il aime intellectuelle- 
ment depuis l'enfance : il voya^^e en Bretagne, en 
libres excursions avec des peintres, il se replonge 
dans le plein air du ciel, il a revu la mer : 

La France est douce aussi, mais la France est moins belle!... 

Il ne peut se cacher que son état trouble et dou- 
loureux, ses indécisions de volonté, ses renonce- 
ments, ses emportements, ses abattements ne 
viennent que de la nostalgie de son pays. A son ami 
Roussel, qui le consulte, il répond : 

Vous m'avez bien compris : mon ciel étincelant, 
Mes beaux arbres, les flots de nos grèves natales, 
Ont laissé dans mon cœur leur souvenir brûlant;, 
Oui, j'éprouve loin cVeiix des tristesses fatales. 

Il ne sait s'il reverra jamais l'île que, comme le 
premier homme, il a quittée imprudemment, tenté 
par le désir, s'exilant lui-même du Paradis. En 
cette angoisse que doit-il faire? Un autre se résou- 
drait, se condamnerait à l'oubli volontaire et obs- 
tiné. Mais la stérilité pour Leconte de Lisle, nature 
fécondée de passé, serait précisément dans cet 
oubli. Il cherchera au contraire son équilibre et sa 
force dans l'indéfinie réminiscence de son pays : 

Oh! si je ne puis plus, sur tes bords gracieux, 
Quelque jour de bonheur, poser ma lèvre émue, 
Da moins de tous mes mots les plus harmonieux 
Je diluai tes attraits, 6 mon (le inconnue! 



l'île et l'homme 4*9 

Car il n'est pas sans Tavoir observé, c'est à se 
rappeler sou pays qu'une inspiration plus vive 
l'élève au-dessus de soi-même et lui communique la 
certitude de sa vocation : banal, prosaïque d'ordi- 
naire, le vers des débuts prend aussitôt de l'am- 
pleur, une couleur chaude, une intonation d'alti- 
tude et de plénitude. Et comme c'est précisément 
l'époque oij, craig-nant de s'éparpiller en aventures 
sensuelles, il médite sa théorie de l'amour platoni- 
que, il choisit en son île, image d'une nature éter- 
nellement suave, l'objet d'un amour platonique : il 
en rêve à distance, il l'évoque fervemment, il en 
fait le sujet absent et précis de ses méditations, et 
c'est une façon de confier encore sa jeunesse à l'en- 
seignement de ses paysages, utilisant la mémoire 
(le sa terre natale comme la plus féconde méthode 
d'éducation. 

Il lui fut donné de rentrer à Bourbon. Il le 
désirait avec la conscience que ce devait être à la 
nature de son pays de déterminer l'homme, de con- 
centrer l'esprit, comme elle avait bercé l'enfant et 
dilaté son âme expansive et aventureuse. Il revint 
dans son île avec la certitude qu'il lui était indis- 
pensable d'aller abriter aux solitudes créoles les 
années de recueillement où se décide le carac- 
tère : il s'effrayait de penser que ces années, pas- 
sées dans la monotonie de la nature bretonne qui 
n'était pas la sienne, pourraient troubler et fausser 
son tempérament. 

* 
1843 à iS^T) : durant ces années passées à Bour- 



420 LEGONTE DE LISLE 

bon, il a tout particulièrement été étonné par la 
magnificence naturelle du pays, il s'est appliqué à 
la connaître, il a multiplié voyages et excursions. 
Il dut alors faire le tour de l'île, aussi méritoire, 
semble-t-il, pour le créole qu'un tour de France ; 
Cependant il apparaît qu'il ait particulièrement 
exploré la région dite « Sous le vent », où est situé 
Saint- Paul. C'est du moins celle-là seule qu'on 
retrouve dans toute son œuvre : Leconte de Lisle 
n'a pas connu la partie « Du vent » de l'île, celle 
où naquirent Lacaussade et Léon Dierx et dont le 
caractère est assez difïérent de celui de sa région 
natale : grande humidité, abondance de ravines 
profondes, région moins ensoleillée, plus mélanco- 
lique, plus rustique que le reste de l'île. Leconte 
de Lisle n'est le peintre que d'une moitié de l'île. 
Ce séjour, consacré à la lecture et à des prome- 
nades contemplatives, détermina en lui si violem- 
ment le poète qu'il en fut lui-même frappé au point 
d'accuser son étonnement : « Ces deux années qui 
nous ont séparés, écrit-il à un ami, ont été favora- 
bles au développement de ma poésie; ma forme est 
plus nette, plus sévèie et plus riche que tu ne l'as 
connue; j'ai presque un semblant de valeur; à 
Rennes, je n'avais guère que des dispositions, 
comme on dit. » 

C'est de ce séjour à Bourbon que datent en effet 
tous les poèmes qui parurent de i846 à i848 et 
qui le désignèrent à l'admiration de Louis Ménard 
et de ses amis. C'est aussi pendant ce séjour dans 
l'île qu'il dut étudier les Grecs et les Hindous : 
jusqu'en 1842 ses écrits de Dinan ne s'inspirent 



l'île et l'homme 421 

que de la légende biblique et clirétienne. Quand il 
revint de Bourbon en i845, il n'en rapportait pas 
seulement une imagination enrichie de paysages et 
d'harmonies créoles, mais une âme où s'était déjà 
mêlée l'admiration de la poésie hellénique et de la 
poésie sanscrite, mélange qui ne s'était si intime- 
ment et si aisément accompli que parce que le poète 
s'était alors plongé dans la nature natale, elle- 
même l'union la plus harmonieuse d'une beauté 
indienne et d'une pureté grecque. Mais, des poé- 
sies que dès i846 publie la Phalange^ aucune n'en- 
châsse un souvenir créole, aucune ne s'essaie à la 
description du pays, sans doute parce que le flot 
abondant du souvenir récent déborde du vers trop 
étroit. Plus tard les souvenirs, raréfiés et définitifs, 
concentrés par le temps en essence, se recueilleront 
aisément dans la forme concise et cristalline de la 
poésie. Au contraire, les premières nouvelles qu'il 
donne à la Démocratie Pacifique ont généralement 
comme fond les mœurs et les campagnes de son 
île : J/rtrcfV, histoire d'une jeune fille blanche dont 
un vieil esclave noir tue les deux prétendants par 
jalousie; Sacatove, le récit de l'enlèvement d'une 
jeune fille blanche par un nègre marron où l'on 
trouve entre autres descriptions locales d'exacts 
et curieux tableaux d'intérieur bourbonnais, tel 
celui-ci : 



Le frère passait sa vie à chasser dans la montagne 

l dans les savanes; la sœur vivait couchée dans sa 

chambre, inoccupée et paresseuse jusqu'à l'idéal. Quant 

au père, il fumait de trente à quarante pipes par jour, il 



42 2 ■ LECONTE DK LISLE 

buvait du café d'heure en heure. Du reste, il en savait 
assez sur toutes choses poijr apprécier convenablement 
l'arôme de son tabac et celui de sa liqueur favorite. 
C'était, à tout prendre, un brave homme, un peu féroce, 
mais pas trop, La maison qu'ils habitaient sur leur habi- 
tation de Bernica était entourée de deux galeries super- 
posées et fermées de persiennes en rotin peint. Il s'y 
trouvait quelques chambres à coucher, faites exprès pour 
les g-randes chaleurs de janvier. 

Il tient à faire connaître au public européen, qui, 
lecteur des Nuits anglaises de Méry^ connaît peut- 
être mieux la vie des colonies anglaises que des 
françaises, la beauté grandiose de l'île Bourbon, le 
charme aîangui et sauvage de l'existence des colons. 

En somme, plaisir de décrire son pays, d^en fixer 
un peu la vaste beauté, délices surtout de tenter 
de le reconstituer tel qu'il était en ces débuts de la 
colonisation où sa nature inviolée était plus sau- 
vage encore, ce sont les émotions qui animent de 
lyrisme ces nouvelles dramatiques et colorées. 
L'orgueil d'être un homme de nature vierge éclate 
dans une pièce parue à cette époque et non réédi- 
tée, lui donne un élan d'arrogance noble, de 
vigueur farouche, de puissance impérieuse. Te 
qu'un jeune dieu tombé de l'Olympe, il s'y écriait : 

Je suis l'homme du calme et des visions chastes, 

L'air du ciel gonfle mes poumoas. 
Dans un repli des mers éclatantes et vastes 

Dieu m'a fait naître au flanc des monts. 

Jamais plus il ne dira avec autant de conscience 
la fierté d'être né sur une terre vierge. Lajeunessje 
alors enhardit son orgueil, il n'y a plus de place 



L*ILE ET l'hORÎMÉ 423 

pour le regret, il est si empli de son pays qu'il n'a 
pas besoin de s'en souvenir. Et c'est l'énerg^ie prise 
au calme des solitudes tropicales qu'il apporta 
dans la lutte sociale. Mais en i849, dans les heures 
de découragement qui succèdent au grand enthou- 
siasme communiste, se sentant maintenant comme 
exilé dans une France qui n'était pas celle que 
s'était promise son idéal combatif, il rêve de s'en 
retourner au pays : y vivre simplement, y trouver 
la solitude et y retrouver la nature, avoir pour case 
le boucan du Cafre! Il n'en plaisante que superfi- 
ciellement, tandis qu'il propose à l'ami Louis 
Ménard de l'accompagner. Les Poèmes antiques 
paraissent en i852 : comme il lui avait consacré 
plusieurs nouvelles, deux pièces seulement en sont 
inspirées par Bourbon : la Fontaine aux lianes^ 
sorte de nouvelle en vers dans le genre de la Ri- 
inâre des Songes s'ouvrant par une description 
reine de nature, d'une extase dans l'évocation si 
profonde que les cris de la personnalité lui échap- 
pent : 

O bois natals! 7 'e/Ta/5 sous vos larges ramures !... 
Et je songeais... 

Nox, tableau de la nuit tombant du ciel sur l'île 
et sur la mer, rêverie close par un élan reconnais- 
sant de l'âme pour qui lui enseig"na Tapaisement 
de ses maux : 

O mers, 6 bois sondeurs, voix pieuses du monde, 
Vous m*avez répondu durant mes jours mauvais, 
Vous avez apaisé ma tristCBse inféconde, 
El dans mon cœur aussi vous chantez à jamais ! 



424 LECONTE DE LISLE 

La vision s'ouvre dans la sérénité, puis Tesprit 
s'exalte, une sensibilité trop contenue s'épanche, 
tout l'être se tend selon un geste d'extase sponta- 
née qui le ravit à lui-même. Ainsi procède toujours 
l'émotion de Leconte de Lisle à peindre le pays de 
sa jeunesse. 

Il n'est plus impersonnel quand il a commencé à 
décrire son pays. Et quelque effort qu'il fasse pour 
dérouler avec sérénité ses évocations, il ne peut 
taire le grondant regret de l'Eden perdu . . . 

Salut ! ô douce paix, et, vous, pures haleines, 
Et vous qui descendiez du ciel et des rameaux, 
Repos du cœur, oubli de la joie et des peines ! 
Salut ! ô sanctuaire interdit à mes maux ! ... 

L'adolescent à Rennes aimait l'île pour avoir 
ébloui à jamais de beauté pure son âme d'enfant: 
l'homme la bénit maintenant pour avoir comblé de 
sérénité un cœur malade, pour avoir apaisé les tris- 
tesses infécondes, pour avoir sauvé en lui l'homme 
comme jadis elle avait extasié l'enfant : il a été 
« créé » par son pays à toutes les époques de sa 
vie. 

Mais le souvenir du pays n'est pas à l'état d'ob- 
session. Ce n'est point d'un sentimental nostalgi- 
que. La mémoire qu'il garde de son île est celle 
d'une mâle sensibilité. De même son souvenir n'a 
pas cette constance, cette fidélité immuable qui res- 
semble à une foi profondément assise et monotone, 
cette fidélité que la mémoire du Breton voue à sa 
patrie. 

Il fut une époque où il connut une misère plus 
âpre, dut s'activer à la lutte, faire plus dure son 



l'île kt l'homme 4*5 

ame, époque où il célébra le bienfait de la mort, 
mais en même temps avouait la force inéluctable 
des passions, des désirs éternellement acharnés 
après riiomme. Alors furent composés les plus 
lamentables peut-être de ses poèmes : les Damnés, 
Reqiiies, rAnatliême.les Oiseaux de proie. Uênne 
s'élançait donc à l'anéantissement, puis, tour- 
née par la meute des désirs et des passions, était 
rejetée à l'existence contemporaine. Que devenait 
alors le passé? Il s'abolissait peu à peu à l'horizon, 
s'effaçait en ce « passé confus » dont il est parlé à 
la fin des Hurleurs : il s'évanouissait de l'âme 
pour que les visions du présent et surtout de l'ave- 
nir l'emplissent complètement. C'est alors que le 
poète, dans son angoisse, évoque une aurore de 
son pays, son pays même : l'évocation s'effectue 
mais le cœur n'en crie pas moins son aveu dou- 
loureux: 



O jeunesse sacrée, irréparable joie, 

Félicité perdue, où l'âme en pleurs se noie ! 

lumière, ô fraîcheur des monts calmes et bleus, 

Des coteaux et des bois feuillajfçes onduleux, 

Aube d'un jour divin, chant des mers fortunées, 

P^Iorissante vigueur de mes belles années... 

Vous vivez, vous chantez, vous palpitez encor. 

Saintes réalités, dans vos horizons d'or ! 

Mais, ô nature, ù ciel, flots sacrés, monts sublimes. 

Bois dont les vents amis font murmurer les cimes. 

Formes de l'idéal, majçnififjues aux yeux. 

Vous avez disparu de mon cœur oublieux 1 

El voici que, lassé des voluptés amères, 

Haletant du désir de mes mille chimères, 

Hélas ! j'ai désappris les hymnes d'autrefois^ 

Kt que mes dieux trahis n'entendent plus ma voix. 

(L'Aarore, en 1857.) 
a5. 



4^6 LECONTE DE LISLE 

Peu à peu, dans Tœuvre comme dans Tâme, s'im- 
précise le souvenir de l'île natale : à peine luit- 
il dans le Colibri, qui est une sorte de madrig-al de 
nature, puis il s'éteint. Dans Tagitation violente 
d'un présent de lutte et de peines, le passé ne fai- 
sait plus ses douces apparitions, effarouché, aussi 
lointain que l'île même qui le symbolisait. 

Après cette crise, le cœur oublieux fut repris par 
le charme, l'équilibre se rétablit dans un partage 
entre le passé et l'avenir. Leconte de Lisle offre le 
spectacle d'une. âme balancée rythmiquement entre 
ces deux infinis, rattachée encore à la vie quand 
elle consulte son passé ou s'y complaît, éloignée de 
l'action et lablaspliémant quand elle sonde le silence 
de l'avenir mystérieux. La sérénité pour lui s'obte- 
nait d'un tel partage égal de l'âme. Et dans cette 
sérénité les souvenirs de son enfance, les visions de 
son pays fleurissent en pureté comme le lotus aux 
eaux recueillies. Or, comme la sérénité est l'attribut 
de la maturité et de la vieillesse, c'est naturellement 
vers le milieu et la fin de sa vie que se sont multi- 
pliées les pièces consacrées au pays et àsajeunesse. 

Le Bernica (1862), hymne à la beauté et à la 
pureté, description panthéistique du site saint-pau- 
lois le plus célébré des poètes, révèle une émotion 
plus contenue, l'harmonie d'une sérénité plus sta- 
ble : ni regrets, ni extases, la quiète domination 
du souvenir. 

De 1862 à 1872 : les Taureaux soni un simple 
tableau de bœufs paissant au bord de l'Océan In- 
dien ; Ultra Cœlos, l'évocation somptueuse du 
décor devant lequel son enfance s'éperdait en des 



l'île et l'homme 427 

rêves ambitieux et crédules. Il reproche à la Nature 
(le n'avoir point alors absorbé son « âme en fleur » 
dans sa « paix immortelle » : son corps aurait erré 
à Tavenlure, confondu dans la foule banale ; mais 
son âme aurait connu la sainte volupté de Tascète 
qui vit de la seule contemplation du monde. 
Il maudit la force des passions qui ravit l'homme 
à la Nature. Lui-même, s'il n'avait écouté la voix 
« fatale » du désir, aurait-il quitté son pays? Or, 
qu'était ce pays, sinon la Nature même splendide 
et indifférente? Sinon la mort, ce qu'il reg^rette ici 
c'est que toute sa vie n'ait pu s'écouler à l'abri des 
passions, dans la magnificence, la beauté pure, la 
suavité naïve de cette nature dont il ne devait 
îi^arder qu'un souvenir « enchanté ». La Ravine 
Saint-Gilles est la description pittoresque, détaillée, 
de Tétincelante campagne saint-pauloise au milieu 
de laquelle s'ouvre un gouffre de silence et d'om- 
bre : pareil à ce gouffre, au milieu de l'anima- 
tion incessante de la vie, doit être le cœur du 
poète. La grâce blonde et irisée d'un matin de 
dimanche créole, l'harmonie de la nature et la 
saveur des mœurs saint-pauloises, voilà avec la 
belle créole dont il resta à jamais impressionné ce 
qui revit de Bourbon dans le Manchij , TJ Orbe d'or 
célèbre avec gravité l'enseignement d'universelle 
vanité, la leçon d'anéantissement que donnent les 
couchers du soleil dans l'immensité de l'Océan 
Indien et sur Tinfime parcelle de terre qu'est l'île. 
Fraîcheur matinale de cette île où la femme qu'il 
aime lui apparut la première femme, splendeur 
ample et intime de cette terre qu'il revoit du som- 



428 LECONTE DE LISLE 

met de la vie, perspective sublime des montagnes 
ouvertes en entonnoirs sur la mer, pajsag-e tou- 
chant delà maison familiale, épiphanie du fantôme 
bien-aimé, illumination soudaine et prodig^ieuse- 
ment calme du passé où se résume presque entière- 
ment la vie, harmonieuse apothéose de la jeunesse, 
jeunesse des ans et jeunesse de la terre, résurrec- 
tion exacte et musicale au souffle de la mémoire 
en une idéale confrontation, c'est le Frais matin 
dorait; c'est surtout V Illusion suprême^ adieu à 
la vie que l'âme fière veut imperturbable, mais où 
module par moments une rumeur de sanglots, con- 
sonante à la rumeur humide des racines. 

D'être éloigné de la terre où avait vibré sa jeu- 
nesse, de ne devoir plus y retourner, Leconte de 
Lisle s'apparut toujours à lui-même comme étant 
déjà à moitié entré dans le néant. L'éloignementoù 
il se maintint de l'île natale symbolisait vivement 
l'éloignement de sa jeunesse, effacée derrière lui 
comme un sillage sur l'immense océan traversé. 
Après les adieux de V Illusion suprême^ le cœur 
avait encore d'autres paroles à prononcer, ne se 
satisfaisant pas de ces sentences de renoncement 
que l'esprit avait lancées à travers l'espace. Même 
il ne croyait pas à cet adieu. Voici qu'un autre 
désir le fouettait : résigné à mourir, l'homme vou- 
drait au moins mourir au pays de l'aurore, repo- 
ser au « paradis perdu ». 

J'ai g'oûté peu de joie et j'ai l'âme assouvie 

Des jours nouveaux non moins que des siècles anciens, 

Dans le sable stérile où dorment tous les miens 

Que ne puis-je finir le songe de ma vie ! 



l'île et l'homme 429 

Que ne puis-je, couché sous le chiendent amer, 
Chair inerte, vouée au temps qui la dévore, 
M'ençloutir dans la nuit qui n'aura point d*aurore 
Au grondement immense et morne de la mer I 

L'adolescent eut l'orgueil d'être né sur une terre 
de beauté incomparable et il le dit avec une fierté 
sonore. L'homme sentit et avoua avec sincérité 
Tang-oisse de perdre le souvenir de l'île aimée. La 
maturité lui apporta la consolation d'une vision 
nette et musicale du pays lointain, hantise du 
« paradis perdu ». La première vieillesse exprima 
le suprême souhait que le corps reposât dans le 
sol natal. 

Et c'est ainsi que, sûr de la virilité de son émo- 
tion, il fera — ce qu'il n'avait jamais osé par répu- 
gnance pour les réminiscences plaintives des poètes 
éléçiaques(/e /.ac, la Tristesse d'Olf/mpio,) etc. — 
l'évocation de ses premières amours, de la jeune 
créole qui enchanta sa jeunesse, sans songer à 
modérer la précision de la vision parce qu'il se savait 
maître de son cœur : et telle est la sorte de satis- 
faction calme qu'on éprouve chez le poète à se 
souvenir des matins créoles du Manchy. On ne 
sent pas sur la lumière de ce matin l'ombre d'un 
regret. On n'a pas le sentiment du passé, et c'est 
tel que si cela existait encore, vraie vertu du sou- 
venir de nous rendre la réalité dans sa force vivi- 
fiante et neuve. Leconte de Lisle nous apprend à 
nous souvenir. C'est le maître de la mémoire du 
cur. Aussi bien le Passé où il se réfugie n'était- 
li pas comme celui, dont le regret faisait se révol- 
ter les romantiques sur la fuite irréparable du 



430 LECONTE DE LISLE 

temps, lin passé d'aventures amoureuses, d'idylles 
sentimentales. Son passé, c'est la jeunesse dans 
la nature, c'est la Jeunesse de la Nature. La rési- 
g^nation, c'est par quoi on peut le mieux jouir de 
la beauté vivante du Passé, résignation grandiose 
qui rend au Passé sa vie intense, ordonnée et pure. . . 
revanche du souvenir sur le néant total. 

Quand, en 1886, il fut reçu à l'Académie, il ne 
fit allusion à son enfance que pour parler de sa 
« première patrie w. Ses dernières œuvres avèrent 
la ténacité de son souvenir : VAigu bruissement j 
le Piton des neiges, tes Yeux d'or de la nuit. Dans 
Vair /éf^^/', attestent qu'il se maintint dans une 
évocation vermeille de son pays, ne se rappelant 
son enfance que pour reconstituer autour de soi 
une atmosphère de fluide musicalité coloniale, de 
bourdonnement d'abeilles et de frémissement de 
tamarins, de brise marine et de murmure de source. 
Il est sensible qu'il a composé, comme un miel, une 
mélodie de ses souvenirs les plus propres à bercer 
sa vieillesse de l'illusion onduleuse de l'ambiance 
créole. 

Celui qui savoura vos ivresses ââcf ées 

Y replonge à jamais en ses rêves sans fin. 

Et aux instants où il sent la brume et l'ombre de 
la vieillesse monter en lui, où le néant va éteindre 
les sommets embrasés de sa vie, quel meilleur exem- 
ple de beauté et de stoïcisme pour ainsi dire natu- 
rel propose-t-il à sa méditation que ce Piton des 
Neiges qui, <' dédaigneux du fardeau des années », 
assiste impassible au déroulement des jours ! 



l'île et l'homme 43 1 

Quel plus héroïque spectacle peut élire une altière 
vieillesse qui s'éteint que ce Piton natal ? 

Drapé de neige rose, il attend le Soleil. 

Dans les prunelles affaiblies du poète se perpé- 
tuèrent nettes, jeunes, colorées, les images où s'é- 
tait plu l'attention de son enfance heureuse. Ce 
« souvenir », qu'en 1889 il promettait de garder à 
Bourbon, ne périt qu'avec sa vie même. 11 n'y était 
plus retourné depuis i848, il ne lui en venait auci^ne 
sympathie, il n'y conservait aucune affection : seul 
le passé y vivait. Le passé y devenait réalité, y res- 
suscitait d'autant plus aisément que celui qui s'en 
souvenait était exilé de la terre où il avait vécu. 
C'était le passé animé et aussi la beauté dont il 
nourritl'éternellepassion, qu'il av«jiit laborieusement 
transposée dans l'art et qui là-bas existait, palpi- 
tante au sein des mers. L'amour que Leconte de 
Lisle voue à Bourbon, on peut dire qu'il fut Ta- 
mour même de la vie de Nature et celui de la 
Beauté. 



CHAPITRE XV 



Complexité de la nature des Mascareig-nes. — Ressemblance 
avec la Grèce. — Avec l'Inde. — L'exactitude des descrip- 
tions : nouvelles et poèmes. 



L'amour que Leconte de Lisle a de son pays est 
complexe, parce que la nature même de cette île est 
des plus harmonieusement complexes. 

Il aima d'abord dans Bourbon Bourbon même, 
c'est-à-dire qu'il en sut apprécier l'originalité subs- 
tantielle, la diversité pittoresque des habitants, mar- 
quis émigrés de la Révolution, ruinés dans l'Inde, et 
refaisant leur fortune dans l'île et y vivant si a;çréa- 
blement au milieu de leurs noirs dont ils ont pris 
quelques habitudes négligées qu'ils ne songent plus 
à retourner en France; fils de famille européenne 
couverts de dettes, venus à Bourbon sur commande 
pour épouser une riche cousine ; « petits blancs » 
descendant de « familles d'ouvriers qui furent les 
premiers habitants français de l'île Bourbon », 
ambitieux et entreprenants; esclaves fidèles ser- 
vant dans les maisons où au long des fauteuils 
indiens fument les propriétaires, ayant posé sur 



LIGONTE DE LISLE 433 

une chaise de rotin leur grand chapeau de paille 
de dattier et leur blague de peau de pingouin ; 
esclaves marrons rôdant dans les forêts aromati- 
ques et donnant la chasse — « la vieille chasse 
créole » — aux cabris marrons. La terre « créole » 
lui plut : le pays de colonisation où le xviii® siècle 
français unissait quelques-unes des mœurs euro- 
péennes à des mœurs asiatiques, la case couverte 
de bardeaux roux, aux varangues entourées de sto- 
res de manille, au fond des vergers d'arbres fruitiers 
et de vanille, les fumeries et les siestes inspirées 
par le café des colons qui rêvent à la France, les 
sucreries où travaillent à la file les Hindous exilés 
et nostalgiques de l'Inde, les troupeaux que, dans 
l'herbage salé du littoral, conduisent les Sakalaves 
en fredonnant une mélopée malgache, les collines 
murmurantes de cannes et les savanes de maïs. 
Taire où sèche le café mûr et diapré, les chants des 
nègres et les chants d'oiseaux rares, la musique des 
Cafres et le vent de mer tournoyant sur la brise de 
terre, le parfum du giroflier, Teflluve des sucreries, 
l'odeur des tamarins, les coraux des récifs et les 
arabesques des courants marins, les couleurs des 
fruits et le teint des vierges, les bizarreries japonai- 
ses du terrain, la neige des cascades dans la brume 
des ravines, le bouquet d'une flore composite, le 
chœur d'une faune vive. Il fut le peintre exact 
aussi bien de la vie large et générale du pays que 
de sa vie intime et de détail. Il accueillit le concert 
des grandes voix naturelles qui s'entendent partout 
et songea aussi à y distinguer les difïérentes mélo- 
dies locales qui s'y symphonisaient subtilement. 

a6 



434 LECONTE DE LISLE 

Il retrouve dans Bourbon la Sicile, terre pacifi- 
que et innocente, où les mœurs pastorales fleuris- 
sent avec suavité. Les Taureaux ne sont-ils pas 
un véritable paysage de Théocrile? Et, comme à 
travers Témotion avec laquelle Empédocle salue 
pour la dernière fois la Sicile, nous sentons vibrer 
Pâme du créole ému au souvenir de Tîle natale : 

Pour la dernière fois, adieu terre si belle. 
Rejeton fleurissant de l'antique Cybèle! 
Adieu, cité natale, air pur! iDords embaumés, 
Je ne foulerai plus vos sentiers bien-aimés, 
Mes yeux jamais, beau ciel, ne reverront ta gloire. 

Voici comment, dans les Sandales d^Empédocle^ 
il décrit un lever de soleil sur la Sicile : 

Sous les baisers du dieu la terre frissonnante 
Revêtait du plaisir la rougeur rayonnante. 

Dans rAurorej c'est un lever de soleil sur Bour- 
bon : 

Et l'île rougissante et lasse de sommeil 
Chantait et souriait aux baisers du soleil. 

Il était destiné à goûter avec finesse et concision 
la poésie de la Grèce, surtout de la Grèce insulaire, 
parce qu'il était lui-même insulaire, parce que les 
mœurs et le décor de son pays n'étaient pas sans 
une prenante analogie avec ceux des petites îles 
dont on suit dans l'Odyssée l'histoire naïve. 

Il aima dans Bourbon une terre grecque, la Grèce 
même. A Bourbon, comme en Grèce, les vierges 
ne portent-elles point avec prédilection les tresses 
épaisses aux épaules cadencées, bien-aimée créole 
descendant la colline et filles antiques évoluant en 



LECONTE DE LISLE 



435 



chœur? Les « ruches naturelles » cachées aux 
vertes profondeurs des ravines ou des bois tropi- 
caux, gonflées du « miel vert », ne représentent- 
elles point précieusement celles qui élaboraient le 
miel de THymette? Que voit donc Kliiron du haut 
des monts, sinon ce que le créole des hauteurs de 
Saint-Paul a contemplé dès son enfance : 

Aussi loin que mon regard plonge 
Aux bornes du passé qui flotte comme un songe, 
Quand la terre était Jeune et que je respirais 
Les souffles primitifs des monts et des forêts 
Des sereines hauteurs où s'épanouit ma uie, 
Quand j'abaissais ma vue étonnée et ravie 
A mes pieds répandu . . . 

Petite Grèce insulindienne, ceinte de mer el 
d'harmonie, c'est là qu'il s'initia à l'amour de la 
Grèce classique. Il en épura seulement la notion, 
expurgeant l'antiquité des cultes d'Aphrodite, 
de Kythérée, d'Adonis et de la molle Astartc (i) 
par rinspiration de l'île vierge. Quelle ressem- 
blance entre les deux terres I c Au 89® degré (en 
Grèce) Tair tiède de la mer et des côtes fait pous- 
ser le riz, le cotonnier, Folivier. Dans l'Eubée et 
l'Attique on trouve déjà les palmiers. Ils abondent 
dans les Gyclades; sur la côte orientale de l'Argo- 
lide sont des bois épais de citronniers et d'oran- 
gers; le dattier africain vit dans un coin de la 
Crète!» Cotonniers, orangers, citronniers, palmiers 
et dattiers sont les arbres des vergers tropicaux. 
Les quartiers au bord de la mer qui est lisse et 
pure autant qu'un lac s'espacent comme les villes 

(i) Cf. Venus de Mi lo qui, ne roiiblions pas, est de i845. 



436 LECONTË DE LISLE 

grecques. Et dans les montagnes aux nobles lignes 
de sculpture, montagnes parfumées de miel, vit une 
humanité candide, chantante et hospitalière. « L'os- 
sature géologique, dit Taine, le marbre gris vio- 
lacé affleure en rocs saillants, s'allonge en escar- 
pements nus, découpe sur le ciel ses profils tranchés, 
enferme les vallées de ses pitons et de ses crê^ 
test ... » Toute la terre créole ondule en pitons et 
se dentelle en crêtes. 

Iles, séjour des Dieux! Hellas, mère sacrée! 
Oh ! que ne suis-je né dans le saint Archipel 
Aux siècles glorieux où la Terre inspirée 
Voyait le ciel descendre à son premier appel ! 

Il ne connut point l'époque des dieux, mais il 
l'imagina plus immorlellement que nul autre parce 
qu'il était né en une île divine comme la Grèce. 

Bourbon fut aussi la terre orientale, l'Orient, 
l'Asie. C'est devant les couchers de soleil créoles, 
amaranthes et safranés, au milieu de la nature 
luxuriante et impassible de l'île ou encore par les 
nuits tropicales, trempées de tiédeur ou de rosée, 
que s'éveilla en lui le goût des religions hindoues. 
Lui-même Ta dit : l'Orbe d'or, la Ravine Saint- 
Gilles, le Bernica, ne sont autre chose que l'ex- 
plication de son génie hindou par la nature qui 
berça son enfance et son adolescence. Il ne peignit 
d'ailleurs l'Asie qu'avec des couleurs judicieuse- 
ment empruntées à la faune et à la flore de Bour- 
bon. Dans Baghavat, Çiinacépa, Nurmahal, 
Sous répais sycomore^ se retrouvent « la mangue 
rouge », « les grenades vermeilles », les a bam- 
bous », le « giroflier », le jujubier », « l'açoka », 



LECONTE DE LISLE 4^7 

le « colibri », le « bengali », les « mouches d'or ». 
Çanta, Nurmalial, Leïlah ont l'élancement mol, la 
grâce brune et flexible, le charme fragrant des 
vierges créoles. Le palais en ruines de Nurmahal est 
conçu à l'image de ces vieux « emplacements » 
créoles, demeures jadis animées et magnifiques et 
dont la splendeur s'écroule sous le débordement 
d'une nature mélancolique et riche. 

Ce n'est pas, comme on a pu le croire, les livres 
de Burnouf et le développement des études india- 
nistes qui donnèrent à Leconte de Lisle l'idée de 
prendre l'Inde pour terre d'inspiration et patrie 
spirituelle. 

Né dans une île de flore tout indienne il portait 
en lui un idéal sinon un tempérament hindou. Les 
ouvrages de Burnouf accessibles au public parurent 
de iSl\o à 1845 ; et dès le recueil le Cœur et UAme, 
prêt à paraître en 1889, se trouve une Hymne au 
soleil où on lit : 

Il est doux d'écouter les rossignols d^Asie 
Epancher leurs accords de fraîche poésie 
Dans les roses de nos ravins. 

Il a nettement conscience qu'il est un Oriental 
bien plus qu'un Africain ; il se donne naïvement 
pour un « rossignol oriental », c'est-à-dire pour le 
bengali qui chante aux buissons de l'île natale, île 
d'Orient où il apprit à admirer le soleil « du splen- 
dide Orient monarque solennel ». Dans une lettre 
simulée d'unChinois à son ami il rappelle les années 
où a sous l'épais dôme des mangoustanis nous 
rêvions et adorions Fd, le père du soleil ». Lui- 
môme il a de la famille dans l'Inde et c'est ainsi 



4«^8 LECONTE DE LISLE 

qu'il adresse à une jeune Indienne des vers consa- 
crés à une cousine : 

Sous les palmiers, frais berceaux du vieux Gange, 
Céleste enfant, quel rayon t'anima? 

Est-elle un ange chrétien 

Ou de l'aurore, au soufjle de Brahma, 
Un blanc génie, aux ailes de topaze? 

Et il la compare au « colibri » et la nomme 
« perle de l'Asie ». 

Grandi au milieu de fleurs et d'oiseaux de l'Inde, 
ayant entendu ses parents parler du Gange et des 
pagodes, ayant vécu près des télingas porteurs de 
manchys et des Hindous qui travaillent aux sucre- 
ries, il demanda aux œuvres savantes des éclaircis- 
sements sur les théogonies et l'histoire hindoues. 
Créole, il estimait qu'il était autant de son devoir 
naturel de posséder l'histoire de l'Inde que l'his- 
toire de France : c'est dans ces deux histoires que 
le créole se constitue un Passé poétique. 

Enfin, pour ce qui est de la Philosophie hindoue, 
sont-ce les livres qu'il a lus qui en ont intégré en 
lui le goût, ou ne sont-ce pas plutôt les paysages con- 
templés dès l'enfance qui lui en firent la lente mais 
profonde révélation? Que célèbre VOrhe d'Or, sinon, 
après l'évocation panoramique et ordonnée d'un 
paysage créole, l'enseignement d'universelle vanité, 
de néant harmonieux et éternel que donne à l'homme 
du Sud le coucher du soleil dans l'immensité de 
l'Océan Indien et son infime parcelle de terre qu'est 
une île? 



LECONTE DE LISLE 4^9 

Et l'âme, qui contemple, et soi-même s'oublie 
Dans la splendide paix du silence divin, 
Sans regrets ni désirs, sachanf que tout est vain, 
En un rêve éternel s'abime ensevelie. 

Jeune, il s'est senti comme une âme de fakir 
devant la splendeur de la nature créole : 

Ravissements des sens, vertiges mao-nétiques, 

Où l'on roule sans peur, sans pensée et sans voix! 

Inertes voluptés des ascètes antiques 

Assis, les yeux ouverts, cent ans, au fond des bois ! 

Gomme on le taquinait pour savoir si Fauteur de 
Bhaghavât était réellement ou non allé dans l'Inde, 
il souriait et demandait s'il importait que Chateau- 
briand fût allé ou non en Amérique. Il conserva 
toujours la certitude d*avoir connu l'Inde pour l'a- 
voir évoquée sous la lumière de son île. 

La nature de Bourbon l'aida encore à pein- 
dre les solitudes américaines, même polyné- 
siennes. On revoit les forêts créoles derrière la 
Forêt vierge du Nouveau-Monde; le clair de lune 
créole se confond avec les clairs de lune africains 
dans Clairs de lune. La flore de Java est visible- 
ment sœur de celle de Bourbon {la Panthère noire). 
Aussi, parce qu'il décrivait avec des couleurs chaa- 
des et par des Vignes précises les régions les plus dif- 
férentes, on crut généralement et on écrivit qu'il 
avait beaucoup voyagé (i). On ne sait exactement 
s'il voyagea en Asie et fit escale en Amérique : on 
peut seulement répondre de la richesse variée de 
son tempérament qu'il dut à la nature diverse de 
son pays, on peut seulement constater que c'est 

(i) Le premier, Thaïes Bernard, dans la notice de Staaf, t. VI. 



^4o LEGONTE DE LISLE 

parce qu'il vécut au milieu des races les plus diffé- 
rentes : Malgaches, Chinois, Cafres, Hindous, — sans 
compter le fond de colonisation française, anglaise, 
espagnole, hollandaise — rencontrées pacifiquement 
dans une île verdoyante et tiède, qu'il eut le goût 
complexe des races, qu'il fut volupteusement induit 
à faire entrer dans la verdure lumineuse de ses 
poèmes paradisiens toutes les fortes races de la 
terre. 

Mais ce que Bourbon, de son autre nom Tîle 
d'Eden, représenta avant tout à Leconte de Lisle, 
ce fut Eden même, une terre vierge où la nature 
ample et heureuse pouvait bercer au flanc mame- 
lonné des monts, une humanité forte et souriante. 
Il l'appelle « Eden » ou « paradis » terrestre toutes 
les fois qu'il l'évoque : dans la nouvelle Mon pre- 
mier amour en prose^ dans la série de nouvelles 
publiées en 1 845- 1 846; Marcie, Sacatove, dans la 
plupart de ses poésies : la Fontaine aux lianes, le 
Bernica. Si l aurore, le Frais matin dorait.,. On 
peut affirmer que c'est d'être né sur une terre nou- 
velle qu'il eut cette continuelle vision extasiée de 
l'âge primitif de la nature et de l'humanité qui 
constitue peut-être l'éminente originalité de son 
inspiration. Il avait trop goûté lui-même la saine 
félicité que verse à l'âme d'un homme jeune une 
nature exubérante et aromatique, pour qu'il ne 
regardât à jamais comme un apostolat de « ramener 
l'humanité, si faire se peut, dans Eden (i) ». Aux 
jours de son adolescence, il s'y sentit robuste à la 

(i) Lettre à Adamolle, i845. 



LECONTE DE LISLE 44 ^ 

façon du premier homme, et la jeune fille qui lui 
apparaît lui parut la première femme : 

Telle, au Jardin céleste, à l'aurore première, 
La jeune Eve, sous les divins géroflicrs, 
Toute pareille encore aux anges familiers, 
De ses yeux innocents répandait la lumière. 

Sa jeunesse y est « Taube d'un jour divin »; elle 
est « sacrée » ; il se ^rise a de la florissante vigueur » 
de ses « belles années ». Personnellement il sera 
toujours reconnaissante son pays de cette jou- 
vence qu'il lui fut donné d'y goûter : il chante 
en môme temps son île et sa jeunesse et tous les 
héros de ses poèmes (Khiron, Tiphaine, Glaucé, 
Adam, Kaïn) cèdent à de touchantes évocations de 
leur adolescence. Jeunesse signifie bonté et beauté 
de la vie, parce que joie, allégresse de vivre au 
milieu d'une nature saine et harmonieuse; vieil- 
lesse signifie décrépitude et laideur, parce que 
qu'à évoquer exil de celui à qui il ne reste plus, 
comme à Adam, le « paradis perdu » : 

O Jardin d'Iahveh, Eden, lieu de délices I 
Où sur l'herbe divine Eve aimait à s'asseoir ; 
Toi qui jetais vers elle, ô vivant encensoir, 
L'arùme vierçe et frais de tes mille calices, 
Quand le soleil nag-eait dans la splendeur du soir! 

Jaloux de « se synthétiser », il portait en lui 
l'âme de l'humanité, car il s'estimait être né, comme 
l'humanité, dans un paradis, au milieu d'un jar- 
din de délices innocentes et vierges (i). Il ne put 

(i) M. Spronck note avec trop de mélodramatisme l'influence des 
cyclones sur le génie du poète. Il n'est pas moins choquant délire : 
« Sa jeunesse est hantée par cet exotisme académique d'où étaient 

a6. 



442 LECONTE DE LISLE 

venir, selon son rêve, mourir et reposer au pays 
des premiers enchantements, mais il cria dans son 
œuvre à Thomme moderne qu'il est un chemin 
menant au bonheur, celui qui le conduira au milieu 
de cette nature splendide et nouvelle; il s'éteignit 
sur Tespérance d'une époque où l'humanité con- 
vertie marcherait à nouveau vers la première 
patrie de félicité, s'y établirait à l'image des 
ancêtres vertueux et robustes. Il fut un homo novus 
à la façon d'un apôtre en qui parlent la jeunesse 
et la vertu éternelle de la Terre. Si vraiment, 
comme affirme Baudelaire, on ne peut recon- 
naître dans son œuvre une origine « bourbon- 
naise »,du moins est-il évident avec éclat qu'on y 
découvre une nature première et riche de toutes 
les facultés échues aux hommes de terres nou- 
velles. 

« La rivière, la prairie, les bois qu'on a vus dans 
ses premières promenades, dit Taine, laissent au 
fond de l'âme une impression que le reste de la vie 
achève et ne trouble pas. Tout ce que l'on imagine 
ensuite part delà; même il semble que tout soit là 
et que jamais le pleinjour ne puisse égaler l'aurore. » 
Ceci s'applique excellemment à Leconte de Liste. Il 



sortis au xviii« siècle des ouvrages tels que les Incas. » De telles 
lignes se passent de commentaires. — M. Jules Lemaître, qui parle 
également de l'influence profonde du pays natal, écrit qu'il y 
connut « la rêverie sans tendresse »: une tendresse infinie et volup- 
tueuse nous semble au contraire imprégner l'œuvre du poète. Il n'est 
pas moins littéraire d'écrire : « La Gybèle orientale est dure, fixe, 
métallique... Il la décrit comme un enchantement des yeux par où 
le cœur n'est point sollicité... Un spectacle trop brillant qu'on 

regarde sans trêve » : et les invocations à la fia de chaque 

poème ? 



LECONTE DE LISLB 44^ 

est à remarquer que toutes les descriptions de pay- 
sages que Fou trouve dans son œuvre, à part celles 
imaginées autour de personnages historiques, 
sont de la nature créole qui charma son enfance : 
la nature européenne, particulièrement française, 
au milieu de laquelle s*écoula la moitié la plus 
réfléchie de son existence, est presque totalement 
absente de son œuvre. 

A côté de l'histoire du sentiment qui le lia comme 
une liane à son pays natal, il peut être intéres- 
sant de tenter maintenant celle de la mémoire 
visuelle qu'il garda des sites créoles. Nous nous 
appuierons ici sur les nouvelles données à la 
Démocratie pacifique vers i846 et qui semblent 
avoir été composées à Bourbon aux environs de 
1845. Gomme elles sont le plus souvent descrip- 
tives, il est permis de chercher quelles diff'érences 
ofl'rent les paysages créoles qu'on y rencontre, 
datés de i845, avec ceux qu'illustrèrent la trilogie 
des Poèmes composés à partir de 1862. Voici d'a- 
bord une topographie de l'île Bourbon ; elle sem- 
ble être particulièrement savoureuse à cause de la 
dualité qu'elle présente: le poète chante; le géo- 
i-^raphe dresse une carte nettement scientifique, 
randis que la plume poursuit le tracé des monts 
et des fleuves, le pinceau colore de bleu les eaux, 
teint de vert les forêts : 

Il n'appartient qu'aux œuvres vraiment belles de 
donner lieu aux imitations heureuses ou maladroites. Ce 
sont autant d'hommages indirects rendus au génie et 
qui n'ont pas fait défaut au plus gracieux comme au 
plus émouvant des poèmes, Paul et Virginie^ que Ber- 



444 LEGONTE DE LISLE 

nardin de Saint-Pierre appelait modestement une pasto- 
rale. Pastorale immortelle à coup sûr, où l'exactitude 
du paysage et des costumes créoles ne le cède qu'au 
charme indicible qui s'en exhale. Les quelques lig-nes 
qui suivent n'ont aucun rapport, quant au fond, avec 
l'histoire touchante des deux jeunes Mauriciens. La 
scène se passe cette fois à Bourbon et l'époque n'est plus 
la même. Cependant le voisinag-e des deux îles, que 35 
lieues séparent à peine, amènera entre le poème de Ber- 
nardin et ce récit de la mort romanesque d'un noir célè- 
bre par son adresse, son courage et son originalité, quel- 
ques analogies nécessaires de description, sauf les dif- 
férences du sol, différences souvent essentielles, comme 
on peut juger. 

L'île Bourbon est plus grande et plus élevée que 
l'île Maurice. Ses cimes extrêmes sont de £.700 à 1.800 
toises au-dessus du niveau de la mer (i), et les hauteurs 
environnantes sont encore couvertes de forêts vierges où 
le pied de l'homme a bien rarement pénétré. L'île est 
comme un cône immense dont la base est entourée de 
villes et d'établissements plus ou moins considérables. 
On en compte à peu près i4, tous baptisés de noms de 
saints et de saintes, selon la pieuse coutume des premiers 
colons. Quelques autres parties de la côte et de la mon- 
tagne portent aussi certaines dénominations étranges 
aux oreilles européennes, mais qu'elles aiment à la folie: 
l'Etang salé, les Trois-Bassins, le Boucan-Canot, l'îlette 
aux Martins, la Ravine à malheur, le Bassin bleu, la 
plaine des Cafres, etc. Il est rare de rencontrer entre la 
montagne et la mer une largeur de plus de deux lieues, 
si ce n'est à la savane des Galets^ et du côté de la 
rivière Saint-Jean, l'une sous le vent et l'autre au vent de 
rtle. Au dire d'anciens créoles, la mer se retirerait insen- 

(i) 3o65 mètres. 



LEGONTE DE LISLE 44 5 

sihlement et se brisait autrefois contre la montagne 
elle-même. C'est sur les lang-ues de terre qu'elle a quit- 
tées qu'ont été bâtis les villes et les quartiers. Il n'en est 
pas de même de Maurice qui, sauf quelques pics com- 
parativement peu élevés, est basse et aplanie. On n'y 
trouve point les longues ravines qui fendent Bourbon 
des forêts à la mer, dans une profondeur effrayante de 
mille pieds et qui, dans la saison des pluies, roulent 
avec un bruit immense d'irrésistibles torrents et des 
masses de rochers dont le poids est incalculable (i). La 
végétation de Bourbon est aussi plus vigoureuse et plus 
active, l'aspect général plus grandiose et plus sévère. Le 
volcan, dont l'éruption est continue, se trouve vers le 
sud au milieu des mornes désolés que les noirs appellent 
le paya brûlé (2). 

Une autre impression d'ensemble, cette fois toute 
poétique, adorationédénique de Bourbon, fait immé- 
diatement songer au Frais matin dorait : une jeune 
fille, le long d'une promenade, vante à son fiancé 
l'île où ils s'aiment: 

(( Voyez, mon cousin, dit Màrcie avec admiration, 
comme notre pays est beau ! N'est-ce pas un paradis ? 
Vous pouvez dormir sur l'herbe sans craindre les ser- 
pents et les animaux féroces de l'Inde; elle ne nous. a 
donné que ses oiseaux qui sont les plus richement vêtus 
du monde. Ahf cest ici qu'il faut vivre et mourir^sous 
l'œil de Dieu, entre ceux qu'on aime, en face de la 
nature éternelle (3) .' 

Quant au Bernica (1862), où (( la liane suspend 

(i) Cf. la fin de son article sur Huço {Derniers poèmes, pp. 

(a) Sacalove. 

(3) Cf. la fin de Si l'aurore. 



446 LECONTE DE LISLE 

dans Tair ses belles cloches », où le jeu du soleil se 
poursuit sous les branches : 

Si midi du ciel pur verse sa lave blanche, 

Au travers des massifs il n'en laisse pleuvoir 

Que des éclats légers qui vont de branche en branche, 

Fluides diamants que l'une à l'autre épanche, 

De leurs taches de feu semer le gazon noir. 

où l'on entend le concert innombrable des oiseaux, 
n'est-il pas déjà dans cette page: 

Le chemin que suivait la petite cavalcade conduisait 
au sommet des défrichements à l'entrée de la forêt... Ils 
eurent bientôt atteint la limite cultivée de l'habitation et 
entrèrent sous l'épaisse voûte des arbres, à travers la- 
quelle la clarté du soleil filtrait en rayons multipliés 
mais espacés par les impénétrables couches du feuil- 
lage. L'abondante et vig-oureuse végétation de la forêt 
s'épandait autour d'eux et sur leur tête avec la pro- 
fusion magnifique de sa virginité. Une innombrable 
quantité d'oiseaux (i) voletait et chantait dans les feuilles 
et la brise de terre qui descendait des cimes de l'île 
balançait comme des cassolettes (2) de parfums de riches 
fleurs des lianes enroulées autour des branches et des 
troncs. 

D'une façon plus vive et plus éclatante, le tableau 
suivant est toute la poésie : le Bernica, déjà mar- 
qué de la même âme, de la même philosophie, 
nombre du même rythme : 

Le détachement pénétra. dans les bois. Eux aussi 
sont pleins d'un charme austère. La forêt de Bernica, 
alors comme aujourd'hui, était dans toute V abondance 

(i) Voir les expressions mêmes du Bernica. 

(2) Au devant du soleil comme une cassolette... (Le Bernica.) 



LECOîiTE DE LISLE 44? 

de sa féconde virginité. Gonflée de chnnfs d' oiseaux et 
des mélodies de la brise, dorée par ci par là des rayons 
multipliés qui filtraient au travers des feuilles, enla- 
cée de lianes brillantes aux mille fleurs incessamment 
variées de forme et de couleur et qui se berçaient capri- 
cieusement des cimes hardies des nates et des bois roses 
aux tubes arrondis des papayers-lustres. On eût dit le 
jardin d'Arménie aux premiers jours du monde, la 
retraite enbaumée d'Eve et des anges amis qui ve- 
naient Vy visiter. Mille bruits divers, mille soupirs, 
mille rires se croisaient à rinjîni sous les vastes om- 
bres des arbres, et toutes ces harmonies s'unissaient 
et se confondaient parfois de telle sorte que la forêt 
semblait s^en former une voix magnifique ef puis- 
sante (i). 

Bien avant l'Aurore, avant le lever de soleil du 
Manchy, avant maintes autres pièces où se dit le 
charme de l'aube ou la beauté de l'aurore sur Pile, 
il décrit ainsi un lever de soleil créole : 

Rien n'est beau comme le lever du jour du haut des 
mornes du Bernica. On y découvre la plus riche moitié 
de la partie sous le vent et la mer à trente lieues au large . 
Sur la droite, aux pieds de la Montagne-à-Marquet la 
savane des Galets s'étend sur une superHcie de 3 à 4 
lieues, hérissée de grandes herbes jaunes que sillonne 
d'une longue raie noire le torrent qui lui donne son nom. 
Quand les clartés avant-courrières du soleil luisent der- 
rière la montagne de Saint-Denis, un liseré d'or en fusion 
couronne les dentelures des pics et se détache vivement 
sur le bleu sombre de leurs masses lointaines. Puis il se 
forme tout à coup à l'extrémité de la savane un imper- 
ceptible point lumineux qui va s'agrandissant peu à peu, 

(i) Afarcie. Cf. la dernière strophe du poème. 



448 LEGONTE DE LISLE 

se développe plus rapidement, envahit la savane tout 
entière, et, semblable à une marée flamboyante, franchit 
d'un bond la rivière de Saint-Paul, resplendit sur les 
toits peints de la ville et ruisselle bientôt sur toute l'île, 
au moment où le soleil s'élance glorieusement au delà 
des cimes les plus élevées dans l'azur foncé du ciel. C'est 
un spectacle sublime qu'il m'a été donné d'admirer bien 
souvent... (i). 

Nox et les Hurleurs, où la lune a oscille comme 
une morne lampe », ont ici leur orig-ine : 

Marcie, accoudée sur le rebord de sa fenêtre, con- 
templait avec une joie profonde et mélancolique cette 
belle terre natale où avait fleuri sa jeunesse à l'ombre 
de l'amour paternel... La lune, qui se levait larg-e et 
éclatante au-dessus de la chaîne du Bénard, paraissait 
suspendue comme une lampe gigantesque à la voûte 
sombre du ciel. De grands nuages noirs flottaient çà et 
là et quelques éclairs d'orage commençaient de luire 
dans leur masse épaisse (2). 

Il reste à conclure de ces rapprochements que, 
dans le cœur et l'esprit de cet homme qui proclama 
Téphémérité, la mobilité, réternelle transformation 
de tout, les premières visions ne se brouillèrent 
passons l'impression des autres selon l'ordinaire. 
Elles restèrent fixées en sa mémoire, dans un relief 
d'éternité. Le cœur gardait l'image ineffaçable des 
choses dont l'esprit proclamait l'incessante méta- 
morphose, la continuelle altération. La prose igno- 
rée des débuts renferme les mêmes détails, les 
mêmes images, les mêmes épithètes et souvent les 

(i) Sacatove. 
(2) Marcie. 



LECONTE DE LISLE 449 

mêmes rythmes que toutes les poésies qui paru- 
rent de 1862 à i8g5. 



Il chanta la Nature en disant son pays. Au con- 
traire de celui d'un Hugo ou d'un Gautier, Texo- 
tisme de Leconte de Lisle est spontané, et comme 
inconscient. Rien ne sent moins les procédés ni les 
artifices de l'imagination. Le poète décrit son pays 
avec le souci scientifique que son œuvre manifeste 
toujours : aucun détail n'est inexact et si certaines 
de ses descriptions ont étonné parfois des natifs de 
Bourbon, c'est que bien des plantes ou des animaux 
qui y figurent ont depuis disparu. 

Les procédés dont il usa ne furent jamais de 
simples moyens scolaires. Ainsi, s'il employa à la 
peinture de son pays l'épithète homérique : « maïs 
onduleux », «bambous géant », « blondes tourte- 
relles », « chiendents amers », ou même le mode 
de description homérique : 

L'aube au flanc noir des nnonts marchait d'un pied vermeil, 

c'est qu'ils convenaient merveilleusement à cette 
île d'apparence et d'âme helléniques. Un procédé 
fréquent de composition est de s'adresser à un 
sens spécial en chaque strophe, inspiré de cette 
nature qui est une vaste fête pour chaque sens. 
La nature lui paraît généralement comme l'u- 
nion des détails les 'plus divers, un emmêlement 
tropical où tout rentre et se confond, bruits, mou- 
vements, couleurs, parfums, d'où l'abondance des 



450 LECONTE DE LISLE 

tandis que (t), comme des lianes servant à lier 
toutes les parties du paysage, des : se mêler ^s'unir 
à (2) utiles à bien traduire le panthéisme universel. 
Mais au milieu de cette confusion harmonieuse des 
choses, il n'en sait pas moins distiniçuer Torig-ina- 
lité d'un détail qui s'affranchit et s'éclaire soudain. 
De la sorte, le paysage est à la fois de plénitude, 
de densité, et de légèreté, de trépidation douce- 
ment lumineuse. Le poète procède souvent aussi, 
autant que par couches de couleurs, par gammes des 
sons: par l'association des sensations, il représente 
des paysages rien qu'en exploitant la consonnance 
des mots indigènes tels que: mangue, maïs, letchis, 
tamarins. Les paysages deviennent alors des mé- 
ditations musicales, des paysages de musique. Et 
cette musique, qui se déroule avec ampleur et une 
plénitude charmante, est la symphonie d'océans 
nouveaux, de forêts vierges, de terres édéniques. 
On ne peut comparer l'importance qu'occupe 
Bourbon dans l'œuvre de Leconte de Lisle à celle 
que prennent dans leurs œuvres les villes natales 
de Hugo et de Lamartine. Ceux-ci avec orgueil les 
chantent parce qu'ils y découvrent le décor gran- 
diose ou tendre de leur nativité. Leconte de Lisle 
célèbre Bourbon pour sa beauté spéciale et surtout 
pour la part qu^elle prit à la formation de son 
âme d'adolescent et de son esprit d'homme mûr. 
Chez les autres, c'est l'enthousiasme imaginatif ou 
la tendresse féminine d'un enfant qui se souvient; 

(i) Ravine Saint-Gilles — Yeux d'or de la nuit —Ultra cœlos — 
Illusion perdue. 

(2) Si l'aurore — Ravine Saint-Gilles. 



LECONTE DE LISLE 4^1 

chez Leconte de Lisle, c'est l'émotion esthétique 
et rationnelle d'un homme parvenu à la sérénité, 
c'est-à-dire à la possession assurée d'une métaphy- 
sique et à la maîtrise de sa conscience. Dans ses 
méditations, qui se tenaient toujours au-dessus du 
monde des formes et des sentiments terrestres, dans 
sa constante préoccupation scientifique des cosmo- 
gonies, Bourbon lui représente un coin adorable 
de-la planète, sinon une petite planète même, étoile 
d'être une île au ciel de la mer. 



CONCLUSION 

Le Génie humain. — La tradition de l'exotisme en France. 
— Le génie colonial. 



Génie universel, il n'a eu un si intense et pres- 
que exclusif amour du pays natal que parce que ce 
pays, qu'on peut en quelque sorte qualifier d'île 
géniale — si le génie est bien la synthèse la plus 
accomplie du plus grand nombre d'éléments divers, 
— est peut-être le résumé le plus essentiel du 
Monde. Il a dû à cette île où les races les plus dif- 
férentes vivent côte à côte dans une concorde pitto- 
resque leurs vies respectives sans perdre leur 
originalité, d'avoir pu devenir le plus puissant et 
complexe poète de l'humanité qui eût encore existé 
et d'en avoir exprimé le génie spécifique dans son 
unité et sa variété, dans son « harmonie ». 

Un grand républicain, Michelet, écrivait le i5 
octobre i864: 

Jérusalem ne peut rester, comme aux anciennes car- 
tes, juste au point du milieu, — immense entre l'Europe 
imperceptible et la petite Asie, effaçant tout le genre 
humain. L'humanité ne peut s'asseoir à tout jamais dans 
ce paysage de cendre, à admirer les arbres « qui ont pu 



CONCLUSION 453 

y être autrefois ». Elle ne peut rester semblable au cha- 
meau altéré que, sur un soir de marche, on amène au 
torrent à sec. « Bois, chameau, ce fut un torrent... Si 
lu veux une mer, tout près est la mer Morte, la pâture 
de ses bords, le sel et le caillou. 

Revenant des ombrages immenses de l'Inde et du 
Ramayaua, revenant de l'Arbre de vie, où l'Avesta, le 
Shah Nameh, me donnaient quatre fleuves, les eaux du 
Paradis, — ici, j*avoue,j'aisoif. J'apprécie le désert, j'ap- 
précie Nazareth, les petits lacs de Galilée. Mais, fran- 
chement, j'^ai soif... Je les boirais d'un coup. Laissez 
plutôt, laissez que l'humanité libre en sa grandeur aille 
partout. Qu'elle boive, où burent ses premiers pères. 
Avecses énormes travaux, sa tâche étendue en tous sens, 
ses besoins de Titan, il lui faut beaucoup d'air, beau- 
coup d'eau et beaucoup de ciel, — non, le ciel tout 
entier! — l'espace et la lumière, l'infini d'horizons, —la 
Terre pour Terre promise, et le monde pour Jérusalem. 

Leconte de Lisle avait depuis plus de dix ans 
le premier spontanément réalisé une œuvre à 
laquelle pouvait se satisfaire la généreuse curiosité 
du XIX*' siècle, avide de prendre une conscience 
intégrale de l'humanité. Il n'est point tant, comme 
on Ta dit (i), un génie hindou que, bien plus lar- 
gement, un génie aryen, esthétique, conquérant, 
liumain et transcendant: c'est qu'il naquit Français 
dans une île indienne, synthétisant en soi, par les 
effets combinés de rhérédité et du milieu, les élé- 
ments propres des deux plus nobles races indo- 
européennes. 

Exemple admirable pour la France et par son 

• 1 ; .M, Sprorick. 



454 LEGONTE DE LISLE 

caractère (i), et par la richesse unique de son 
œuvre (2), Leconte de Lisle est un colonial. On 
peut dire que Leconte de Lisle a eu du génie parce 
qu'il était né à la Réunion (3), et que c'est parce 
qu'il est colonial que son génie a été et devra être 
si fécond pour la France : de tous les livres de vers 
du XIX® siècle les Poèmes barbares seront l'aliment 
le plus nutritif pour la jeunesse du xx® siècle. Récem- 
ment quelques rhétoriciens de 3o ans, prétendant à 
renouveler la poésie contemporaine, ont cru innover 
en proposant de fonder une école nouvelle qu'ils 
appelaient humanisme. Leur ignorance non seule- 
ment des sciences où l'esprit moderne doit trouver 
la matière et le ressort de grandes œuvres, mais 
encore de la tradition de la littérature française, les 
empêchait de voir que la France a toujours tendu 
à une|globale expansion humaine et qu'il ne saurait 
plus y avoir aujourd'hui d'humanisme dans le sens 
classiciste où ils l'entendaient, mais, si l'on peut 
employer ce mot barbare, de panhumanisme, c'est 
à dire d'intégration dans le génie français des 
génies des autres races de la Terre. 

La France est destinée, par le bénéfice de sa 
situation géographique toute particulière où les 
sols et les climats différents se composent le plus 
heureusement, et par la vertu de la race que 
détermina ce milieu privilégié, à être la nation 



(i) Barrés, Bérenger, etc» 

(2) BrunetièrCi 

(3) 11 va de soi que nous voulons dire : parce que^ homme de ta- 
lent, il était né à la Réunion. Nous arrivons simplement ici, sans y 
avoir pensé, à une illustration particulière de la théorie générale de 
Taine. 



CONCLUSION 455 

européenne qui peut le plus naturellement et aisé- 
ment prendre conscience de la diversité delà Terre : 
•'est pourquoi, dans ses entreprises coloniales, elle 
est inconsciemment portée aux points les plus 
loiçnés du Giobe au lieu de concentrer son effort 
à l'occupation des terres voisines, par exemple de 
l'Afrique méditerranéenne. L'expansion vers TEx- 
trême-Orient, à plus forte raison la colonisation en 
général, sont une nécessité de son génie national; 
et, en matière littéraire, le classicisme, malgré son 
étroitesse, n'a pu avoir autant de vitalité dans notre 
pays que parce qu'il était le seul moyen laissé par 
les universitaires de toutes époques de prendre 
conscience des humanités du Levant. 

Nous essaierons de montrer avec l'érudition 
indispensable dans la Révélation de V Exotisme la 
part primordiale que l'exotisme a tenue en France 
depuis les Croisades, ensuite les découvertes des 
Indes Occidentales et Orientales. Les origines de la 
Révolution française elle-même ne sont pas seule- 
ment dans le grand mouvement philosophique dont 
Louis Blanc a écrit l'histoire, mais dans le mouve- 
ment, non moins profond d'expansion, qui a remué 
tout le xviii" siècle, vers les îles fortunées et leurs 
primitifs indigènes, d'utopisme océanien. Rousseau 
est le contemporain des Bougainville et des La 
Pérouse ; ceux-ci, avec Bernardin de Saint-Pierre, 
ont, autant que les Encyclopédistes, les « pères » 
ou les « prophètes » de la Révolution dont le génie 
est tout impérialiste: seulement l'impérialisme paci- 
iique et libérateur de la Convention devait être 
faussé par le Corse Napoléon. 



456 LECONTE DE LISLE 

Au xix« siècle le Romantisme dérive bien moins 
qu'on ne ledit des littératures anglo-saxonnes qu'il 
connaissait mal : il est avant tout une Renaissance 
orientaliste ; même quand il le haïssait comme 
royaliste pensionné par Louis XVIII, l'auteur des 
Orientales était fasciné par le génie exubérant de 
celui qui partit pour la romanesque expédition d'E- 
g-ypte, entouré d'une « pléïade » de savants et d'ar- 
tistes ; Vigny commença, dans le Désert^ son grand 
roman interrompu, d'en écrire l'épopée, après avoir 
publié Béléna, avant de rimer la Frégate; de 
Vigny à Gautier, en passant par Musset (i), tous les 
romantiques n'ont cessé de rêver de Grèce et 
d'Orient; et si Chateaubriand est l'initiateur de leur 
école il l'est au moins autant par ses romans amé- 
ricains que par le Génie du Christianisme. 

Leconte de Lisle, né aux colonies, grandi au 
milieu des races asiatiques et africaines dans une 
île qui les compose aussi heureusement que la 
France composa celles de l'Europe, condensa avec 
une puissance incomparable les génies de ces races 
dans une œuvre qui en exprime ce qu'elles ont à 
la fois d'extérieur et d'intime, d'essentiel. 



FIN 



(i) En peinture Gros, Delacroix, Decamps. 



APPEiNDIGES 



Transformation d'Idéal. 

(' Depuis 4o ans, nous avons vu se passer bien des choses, 
nous avons vu bien des changemenls du goût, nous en avons 
vu s'opérer d'autres el de plus profonds jusque dans la struc- 
ture de la société, comme dans la conception de l'art et de la 
science; mais ces beaux poèmes [les Poèmes Antiques et les 
Poèmes Barbares) n'ont pas pris une ride, ils n'ont pas au- 
jourd'hui plus d'âge qu'ils n'avaient en naissant ; et les Médi- 
tations, les Nuits, les Contemplations ont vieilli par endroits; 
nous y aurions noté, si nous l'avions voulu, plus d'une trace 
de rhétorique ; mais tout ce qu'ils étaient quand ils ont paru 
pour la première fois, Khiron et Niobé, le Rêue du Jaguar 
et le Sommeil du Condor^ la Fontaine aux Lianes ou le 
Manchy le sont toujours, le sont encore^ avec seulement, et 
en plus, ce que le temps ajoute aux choses qu'il ne détruit 
pas. Et cependant ils sont « modernes » ! Nous nous y retrou- 
vons ! Nous nous y reconnaissons ! Ecrits pour l'immortalité, 
nous sentons qu'ils ne pouvaient être conçus et réalisés que de 
notre temps. Toutes ces idées que nous avons vues naître ou 
se formuler vers 1800, ils les expriment; ils les incarnent; 
elles en sont la substance même. 

«. . . Une transformation d'idéal qui ne le cède i)as en impor- 
tance à celle même que nous avons vue s'accomplir dans el 
I>ar l'œuvre des Lamartine et des Hugo. 

«... Noblesse et simplicité sculpturales de la ligne; l'état 
sombre et comme savamment éteint de la couleur ; vivante 
évocation du « préhistorique », — ou, pour parler français, 

27 



458 LEGONTE DE LISLE 

des origines farouches de l'iiumanité; — sourde et vibrante 
émotion du poète en présence du spectacle que la science et 
Part se sont joints ensemble pour lui « sug-gérer » ; fermeté 
de la langue, beauté des mots, richesse ou plénitude des 
rimes, tout ici concourt ensemble et se multiplie l'un par l'au- 
tre. Vous constaterez une fois de plus aussi dans ce même 
poème qu'impersonnalité n'est pas synonyme d'indifférence ou 
d'impassibilité, et Vigny lui-même n'a rien fait de plus élo- 
quent que les imprécations de Quain contre son créateur . 
Vous y verrez encore à quel point tout diffère dans les Poè- 
mes barbares et dans cette Légende des Siècles à laquelle on 
les a si souvent comparés : l'inspiration, le dessin, la facture, 
le caractère, l'effet, la forme et le fond, le style et l'idée. Que 
s'il faut que l'un des deux poètes ait « imité » l'autre, vous 
vous rendrez (Compte, en passant, que c'esfVictor Hugo, puis- 
qu'il n'est venu qu'à la suite... Vous conclurez. Messieurs, 
que l'on ne saurait mieux définir la part propre de M.Leconte 
de Lisle dans l'évolution de la poésie contemporaine qu'en 
disant qu'il y a réintégré le sens de l'épopée. » 

Ferdinand Brunetière : V Evolution de la poésie 
au XI X^ siècle (Hachette et Gie, 1898). 

(c Ce que son exemple enseignait d'abord, c'était la religion 
de l'art et le respect étroit de la forme. Aucune leçon néces- 
saire alors, aux environs de 1802, si,dans le silence que gar- 
dait Hugo depuis une douzaine d'années, -la désinvolture de 
Lamartine et le dandysme littéraire de Musset ayant fait école 
on n'avait besoin de rien tant que de rapprendre à faire des 
vers qui fussent des vers. Il n'y en a pas de plus beaux dans 
la langue française que ceux de Leconte de Lisle... Si jamais 
on a peint en vers, ou pour mieux, si jamais on a « sculpté » 
c'est dans les siens. » 

Ferdinand Brunetière. 

De l'antiquité. 

J'ai lu Leconte; eh bien, j'aime beaucoup ce gars-là, il a 
un grand souffle, c'est un pur (souligné). Sa préface aurait 



APPENDICES 459 

demandé cent pages de développement, et je la crois fausse 
d'intention; il ne faut pas revenir à l'antiquité, mais prendre 
ses procédés. Que nous soyons tous des sauvages tatoués de- 
puis Sophocle, cela se peut ; mais il y a aulre chose dans l'art 
que la rectitude des lignes et le poli des surfaces. La plasti- 
que du style n'est pas si large que l'idée entière, je le sais 
bien; mais à qui la faute? à la langue; nous avons trop de 
choses et pas assez de formes... (p. 199.) 

« 11 y a une belle engueulade aux artistes modernes dans 
cette préface, et dans le volume, deux magnifiques pièces (à 
part des taches) : Dies Irœ et Midi. Il sait ce que c'est qu'un 
bon vers, mais le bon vers est disséminé, le tissu lâche, la 
composition des pièces peu serrée; il a plus d'élévation dans 
l'esprit que de suite et de profondeur. Il est plus idéaliste 
(souligné) que philosophe, plus poète qu'artiste. Mais c'est un 
vrai poète et de noble race ; ce qui lui manque, c'est d'avoir 
bien étudié le français, j'entends de connaître à fond les di- 
mensions de son outil et toutes ses ressources ; il n'a pas assez 
lu de classique en sa langue : pas de rapidité ni de netteté, et 
il lui manque la faculté àt faire voir (souligné), le relief est 
absent, la couleur même a une sorte de teinte grise; mais de 
la grandeur ! de la grandeur ! et ce qui vaut mieux que tout, 
de l'inspiration. Son hymne védique à Surya est bien belle... 
Je ne connais rien chez Lamartine qui vaille le Midi de 
Lcconte. 

... (' Dans mon contentement du volume de Leconte, j'ai 
hésité à lui écrire, cela fait tant de bien de trouver un homme 
qui aime l'art et pour l'art. . . mais je ne partage pas entière- 
ment ses idées théoriques, bien que ce soient les miennes, 
mais exagérées. . . » (Flaubert '.Correspondance.) 

Flaubert écrivait encore, ce qui précise les lignes précé- 
dentes : « L'élément romantique lui manque à ce bon de 
Lisle... — il ne voit pas la densité morale qu'il y a dans cer- 
taines laideurs; aussi la vie lui défaille et même, quoiqu'il ait 
de la couleur, le relief; le relief vient d'une vue profonde, 
d'une pénétration de Vobjely car il faut que la réalité exté- 
rieure entre en nous à nous faire presque crier pour la bien 
reproduire; quand on a son modèle net, devant les yeux, on 
écrit toujours bien, et où donc le vrai est-il plus clairement 



460 LECONTE DE LISLH 

visible que dans ces belles exposition de la misère humaine? 
elles ont quelque chose de si cru que cela donne à l'esprit des 
appétits de cannibale , Il se précipite dessus pour les dévorer 
et se les assimiler. » Flaubert était à ce moment tout à la 
Bovary et Leconte de Lisle n'avait pas encore publié les 
Poèmes barbares avec leurs palpitantes descriptions du dou- 
loureux moyen-âge. Dans la suite de sa correspondance, Flau- 
bert témoigne une admiration de plus en plus grande pour 
Leconte de Lisle, et c'est son nom, avec celui de Baudelaire, 
qu'il invoque dans la lettre à Sainte-Beuve au sujet de Sa- 
lammbô pour légitimer le choix de son sujet exotique et antique- 

Pour en revenir à ce dernier passage lui-même, faisons 
valoir que le relief, Leconte le recherchait dans la beauté, 
dans la hiérarchisation des formes, dans l'approfondissement 
de la beauté poursuivie à travers les siècles. Et aussi dans 
le déterminisme : il semble que Sacra famés ait du relief. 
M. Brunetière a finement discerné que Flaubert aurait bien 
plus vigoureusement encore admiré Leconte de Lisle, si 
Bouilhet ne s'était interposé entre eux. Les lignes suivantes 
de M. Brunetière répondent aussi directement à la critique de 
Faubert : 

« Il en voulait aux romantiques de l'énormité de leur igno- 
rance. . . on ne saurait imaginer de plus profonde indifférence 
que celle de Musset, si ce n'est celle de Hugo, pour ce grand 
mouvement historique, philosophique, scientifique, dont ils 
étaient les contemporains. Leconte de Lisle s'en indignait, 
lui qui croyait « que l'art et la science, longtemps séparés 
par suite des efforts de l'intelligence, devaient tendre à s'unir 
étroitement sinon à se confondre » Dans ses Poèmes bar- 
bares^ il s'est trouvé conduit « à réaliser, d'une manière inat- 
tendue, par l'alliance de la science et de la poésie, un idéal 
plus contemporain, si l'on peut ainsi dire, que celui des plus 
déterminés partisans de la modernité dans l'art. » {Nouveaux 



Anarchie et socialisme. 

En somme, ce primitivisme, si on cherche à ;bien en défi- 



APPENDICES 461 

oir la nuance, est plutôt anarchiste que socialiste. Ce besoin 
de retour dans la nature pour plus de liberté, de liberté abso- 
lue, exubérante, voire farouche, encore sauvage au moins 
dans sa saveur, sig-nifie le plus bel individualisme, foncier et 
expansif. 11 est d'autant plus curieux à étudier que Lecontede 
Lisle, en politique, était robespierriste, avec foug-ue et exclu- 
sivisme : il croyait à la nécessité d'une très rigoureuse disci- 
pline, consacrée par des exécutions même sommaires, devant 
la grandeur des périls nationaux et sociaux : militarisme, clé- 
ricalisme surtout ainsi que le témoignent ses poèmes violem- 
ment anlipapistes et son Histoire du Christianisme qui, en 
sa beauté diamantaire, est un des plus ardents pamphlets fran- 
çais. Il ne faut point pour cela le taxer d'incohérence ni 
même de dualité (i) : ce fut en sa complexité un des génies 
le plus rigoureux et harmonieux qui soient : il fut une magni- 
fique unité, un dans sa vie, un dans son œuvre, un donc en 
son esprit. 

On pourrait, au contraire, déduire de l'exemple qu'il four- 
nit à notre analyse qu'il n'y a nulle antinomie éternelle entre 
le socialisme et l'anarchie, surtout entre la dynamique socia- 
liste, et l'idéal anarchiste. Collectiviste partisan de la disci- 
pline la plus souple, mais serrée, peut-on être, par exemple, 
devant les dangers sociaux <le l'ère actuelle et rêver après une 
dictature collectiviste l'avéneraent du communisme libertaire. 
Leconte de Lisle, mort en 189^, n'avait point les raisons 
nécessaires d*expérimenter un tel état d'esprit, mais il l'a 
nourri en puissance et celte constatation peut être précieuse 
pour les consciences qui se cherchent. Le Poète a l'intuition 
géniale des états et des troubles d'esprit que subiront les 
masses dans le prochain avenir; et dans une certaine mesure 
la poésie, en perpétuelle communion avec la nature, peut être 
une très sagace conseilleuse de politique, des politiques sages 
qui savent toujours se verlébrer des lois naturelles. 

Marius-Ary Leblond. 



(i) On l'a fait coii^t.imnipn» nnf irnTn<-nt \f.iiirice Spronck (les 
Artistes littéraires 



37. 



402 I.ECONTE DE LISLE 



Leconte de Lisle et ses compatriotes. 

Quand, en 1889, il quitte Bourbon, il semble qu'il ne juge 
pas encore les créoles dans son amour vaste et trouble de l'île 
et parce qu'il n'a guère connu de son milieu qu'une jeune fille 
dont il s'est épris et des jeunes gens chers, ses amis : Ada- 
molle, le plus intime, avec qui il est en régulière correspon- 
dance, Brun, Riche. A peine, au cours d'une nouvelle publiée 
à Rennes, raille-t-il agréablement les jeunes gens fidèles aux 
sortir de messes dominicales où Ton guette près du porche 
pour les saluer les beautés dont on fut touché, et qu'il appelle 
sans grande méchanceté : les lions d' outre-mer . C'est à son 
séjour de 1 843- 1 845 qu'il observa particulièrement la société 
créole et put la comparer à la société européenne dans laquelle 
il venait de vivre. Lui-même était plus cultivé et son intel- 
lectualité plus sensible aux froissements de l'ambiance. Ren- 
tré en France, il s'indignera de l'indifférence que le créole 
témoigne à la beauté de son pays, au cours de la nouvelle 
intitulée Sacatove, après cette large description de soleil 
levant : 

Mais, hélas 1 les créoles prennent volontiers pour devise le nil 
admirari d'Horace. Que leur font les magnificences de la nature'? 
Que leur importe l'éclat de leurs nuits sans pareilles? Ces choses ne 
trouvent guère de débouché sur les places commerciales de l'Europe; 
un rayon de soleil ne pèse pas une balle de sucre et les quatre murs 
d'un entrepôt réjouissent autrement leurs regards que les plus 
larges horizons. Pauvre nature ! admirable de force et de puissance, 
qu'importe à tes aveugles enfants ta merveilleuse beauté? Ou ne la 
débite ni en détail ni en gros : tu ne sers à rien. Va! alimente de 
rêves creux le cerveau débile des rimeurs et des artistes; le créole 
est un homme grave avant l'âge, qui ne ge laisse aller qu'aux pro- 
fits nets et clairs, au chiffre irréfutable, aux sons harmonieux du 
métal monnayé. Après cela tout est vain — amour, amitié, désir de 
l'inconnu, intelligence et savoir ; tout cela ne vaut pas un grain de 
café. — Et ceci est encore vrai, ô lecteur, très vrai et très déplo- 
rable! Les plus froids et les plus apathiques des hommes ont été 
placés sous le plus splendide et le plus vaste ciel du monde, au sein 
de l'océan infini, afin qu'il fût bien constaté que l'homme de ce 
temps -cj est l'être immoral par excellence. Est-il en effet une immo- 



APPENDICES 4^3 

ralité plus flagrante que rindifférence et le mépris de la beauté? 
Est-il quelque chose de plus odieux que la sécheresse du coeur et 
l'impuissance de l'esprit en face de la nature clernelle? J'ai toujours 
pensé pour mon propre compte que l'homme ainsi fait n'était qu'une 
monstrueuse et haïssable créature. Qui donc en délivrera le monde? 

Attaque généreuse dans sa virulence, elle est la même que 
le poète du Dies irœ, de Aux modernes, l'auteur des Préfaces 
ne cessera de formuler contre toute l'humanilé contempo- 
raine. Seulement Leconte de Lisle condamne plus sévèrement 
les créoles : de tous les êtres ils sont ceux qui jouissent de la 
nature la plus magnifique, ceux qui sont plus directement 
soumis à son heureuse influence. Dédain de ce qui est beauté 
naturelle ou culture intellectuelle, ce n'est pas cela seul qui 
révolte Leconte de Lisle, mais surtout une certaine « impas- 
sibilité » qui est, à vrai dire, « insensibilité ». Dans une de 
ses nouvelles, une jeune créole vient d'être enlevée par des 
noirs marrons : « Tout marcha, écrit Leconte de Lisle, comme 
d'habitude dans la maison ; seulement il y eut une chambre 
inoccupée. Que le lecteur ne s'étonne pas de cette indifl^é- 
rence et ne m'accuse point d'exagération. Le créole a le coeur 
fort peu expansif et trouve parfaitement ridicule de s'atten- 
drir. Ce n'est pas du stoïcisme, mais bien de l'apathie et le 
plus souvent un vide complet sous la mamelle gauche, comme 
dirait Barbier. Ceci soit dit sans faire tort à l'exception qui, 
comme chacun sait, est une irrécusable preuve de la règle 
générale. » 

Il est curieux que ce blâme ait été adressé par celui-là 
même dont l'opinion générale se plut à faire le type de l'In- 
sensible. On lit ailleurs : a L'un était dur et cruel, quoique 
brave — comme la plupart des créoles. » Nous savons les 
motifs de ce jugement et de quels froissements intimes ces 
mots sont l'expression douloureuse. Leconte de Lisle, à l'épo- 
que de l'esclavage, assista à des scènes de cruauté dont la bar- 
barie impressionna profondément son enfance et son adoles- 
cence. Il s'en souvint quand i848 éclata : c'est alors que, 
créole, il se mit à la têle d'un comité de compatriotes récla- 
mant l'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises. Il 
advint que, dans son pays, on ignora toujours le nom de ses 
compagnons, mais que l'on se rappela longtemps le sien et 



464 LECONTE DE LISLE 

bien après que la presse locale eût cessé de blâmer en consé- 
quence « son inexplicable conduite ». Un journal même 
n'hésita point au moment de sa mort à publier un article où 
s'exprimait une antipathie qui se motivait quotidiennement 
ainsi : « C'était un homme orgueilleux qui n'aimait pas les 
créoles. « 

Les Poèmes antiques ayant été couronnés par l'Académie 
française, Leconte de Lisle reçut de Bourbon une pension 
annuelle de 2.000 francs, bienfait qui ne dut pas être regretté, 
car cette même Académie, dont le suffrage avait décidé la 
faveur de la colonie, la loua en une séance solennelle de son 
intelligente libéralité. Nous lisons dans le compte-rendu du 
concours de l'année rSôy ces lignes de Villemain : (i) « Ici, 
Messieurs, dans ce sentiment d'intérêt et de respect que nous 
devons porter au plus difficile et au moins encouragé de tous 
les arts, nous avons à nous féliciter qu'une première justice 
rendue par nous au talent de M. Leconte de Lisle comme à 
celui d'un autre jeune poète, M. Lacaussade, ait attiré sur 
tous deux les regards de la colonie française où ils sont nés. 
Enfant de l'île Bourbon, l'auteur des Poèmes antiques, cou- 
ronné par l'/lcaofe/Tz/e yra/zpa/se, a reçu dès lors un témoi- 
gnage annuel de l'estime de ses concitoyens. Cette estime ne 
peut que s'accroître avec le succès de ce poète. » L'habile et 
aimable invitation de Villemain ne reçut point de réponse. 
Voici le compte-rendu d'une séance du Conseil colonial de 
Bourbon (à la date du 16 novembre 1867), qu'il est juste sinon 
savoureux de reproduire : 

« Secours aux poètes créoles Delisle et Lacaussade 
4.000 francs. 

« Un membre demande la suppression de cette allocation 
qui lui a toujours paru un scandale ; dans l'origine, le but 
de ce secours a été de mettre ces deux poètes à même d'atten- 
dre l'époque où par leurs œuvres ils se seraient créé une 
position indépendante. Il y a longtemps que, s''ils avaient 
un talent réel, ils seraient arrivés à ce but, car l'un touche 
déjà à la vieillesse. Ce secours est devenu pour eux une véri- 



(i) La notice sur Lamartine dans le Staaf porte que c'est lui qui 
avait fait obtenir les pensions de L. de L. et de Lacaussade. 



APPENDICES 465 

table pension. Il faut que cela cesse. Un membre (2) répond 
que s'il n'avait pas demandé la parole dès les premiers mois 
que vient de prononcer le préopinant, il l'eût demandée sur 
les dernières phrases. On oublie qu'à l'époque positive où 
nous vivons la poésie, sans cesser d'exercer son influence 
sur la civilisation et des arts, ne conduit plus à la fortune. 
Leconte Delisle est peut-être le premier helléniste de l'Eu- 
rope ; il a consacré tout son temps à l'étude de la lanjcçue de 
Périclès et de Platon, il s'y est fait une véritable réputation 
parmi le monde savant, réputation sans écho ici peut-être, 
mais qui n'en est pas moins réelle, et, ce qui serait scan- 
daleux, ce serait de voir un pareil savant mourir de faim. 
Delisle vient de publier une traduction de V/liacle ; des 
hommes célèbres en ont fait avant lui, et cependant, la sienne 
est proclamée par la critique la plus parfaite de toutes, et 
l'on dit que c'est là un poète qui n'a pas de talent et n'a rien 
fait I Cette traduction, fruit des études de toute sa vie, lui a 
coûté dix ans de travail, et,tiréeà io5 exemplaires seulement, 
elle n'a produit qu'un millier de francs. Des œuvres pareilles 
ne conduisent pas à la fortune, mais elles mènent à l'Acadé- 
mie. L'orateur adjure le Conseil de relever par son vote l'ex- 
pression qui a été employée par le préopinant. Le Conseil 
décide au scrutin secret : t2 voix contre 8 sur 20 votent que 
la subvention aux poètes Delisle et Lacaussade sera inscrite 
au budget et en votent le chiffre à 4.000 francs. » 

Il faut le dire, Leconte de Lisle fut ig-noré dans son pays 
plus encore que partout ailleurs. La nouvelle de sa mort passa 
inentendue. Il ne faut pas parler d*émotion publique. Le lycée 
de la capitale prit seulement son nom, ce qui fut l'occasion de 
l'apprendre à la plupart des créoles et à quelques-uns des 
professeurs. Les professeurs durent désormais 1 inscrire sur 
leurs cartes de visite ; parallèlement, lès couvertures des livres 
de prix le portèrent gravé en lettres d'or. Par ces moyens 
mnémotechniques débuta et se propagea tout récemment dans 
son pays natal la renommée du poète. 

On décora aussi de son nom une rue et une place de la 
capitale. La rue est toute commerciale et il y passe aussi peu 

(i) M. de Laprade, purent de Leconte de Lisle par les de Lanux. 



466 LEGONTE DE LISLE 

de monde qu'il y a de lecteurs de Leconte de Lisle dans le 
pays ; par uneheureuse coïncidence, la place Leconte-de-Lisle 
s'étend devant le bâtiment qui était jadis la bibliothèque où le 
jeune colIé{;*'ien en rupture de discipline se passionnait à la 
lecture de W.Scott. L'on déplore que dans une ville aussi vaste 
que Bordeaux et riche en places pittoresques, l'on n'ait pas 
honoré du nom du poète un espace où l'on pût retrouver cette 
beauté de nature tropicale qu'il chanta avec tant d'émotion et 
de science (i) : l'admirable square dominant la rivière et l'o- 
céan était tout désigné. Récemment, un excellent professeur 
du lycée a prononcé à la distribution des prix un discours 
érudit et pieux. 



« Nous avons lu Caïn d'un bout à l'autre, malgré la priva- 
tion la plus absolue de tout mouvement de sympathie quel- 
conque, et plutôt révolté au fond de l'esprit comme au fond 
de l'âme. Mais enfin la machine est immense, elle joue bien 
et produit son effet. 

« Cet effet invariable est une sensation de rêve lourd et 
décousu, on voit et on entend des choses dont on ne se rend 
pas compte ; d'immenses ombres farouches qui s'allongent, 
s'allongent dans de fausses ténèbres et dans une fausse 
lumière, escortées d'immenses bruits confus. La vue et l'ouïe 
sont frappées jusqu'à se ressouvenir, et le rêve vague rappelle 
vaguement des rêves purs évanouis. L'intelligence ne perçoit 
rien de net, le cœur n'entend rien qui le touche ; la curiosité 
seule est saisie, mais elle l'est fortement. Puis, tout s'enfonce 
dans le brouillard et tout y reste enveloppé. On ne se rap- 
pelle pas une figure, on n'a pas retenu un seul vers. Cepen- 
dant que de figures gigantesques, et que de vers bien faits, 
sonores, souples, flamboyants, niellés comme le meilleur 
acier de Damas et capables de trancher des rochers ! Seule- 
ment, ils n'entrent pas dans le cœur. Millevoye a mieux réussi 
avec son pauvre fer blanc. 

« Le Louvre possède une célèbre mêlée de Salvator Rosa . 
Dans un site sauvage, au milieu des rocs et des mines, quel- 



APPENDICES 467 

ques centaines de furieux se portent de terribles coups. La 
rage est sans pareille ; on se perce, on se renverse, on s'é- 
trang-le, on s'écrase, et personne n'a une égratig-nure ni une 
goutte de sang. Voilà justement l'effet des poèmes de M. Le- 
conte : un simulacre enragé d'effort et de douleur, point de 
blessures, ni de sang,ni de larmes. Choc de nuées sans pluies 
et sans tonnerres. » 

Vkuillot. 



Leconte de Lisle traducteur, 

« M. Leconte de Lisle ne se défend pas de l'abus d'exacti- 
tude presque matérielle. » Egger : Rapport sur létat des étu- 
des de langue et de littérature grecques en France, i866. 

« M. Leconle de Lisle est grand poète aussi, et d'une si 
forte originalité qu'il est devenu chef d'école. On lui doit une 
vraie reconnaissance — il faudrait que ce fût une reconnais- 
sance nationale — pour avoir su au milieu des événements 
tragiques de ces dernières années poursuivre son austère labeur 
et nous donner la vraie notion du père de la tragédie, Eschyle. 
M. Leconte de Lisle nous a déjà donné Homère. Lui seul pou- 
vait, je crois, rendre fidèlement la simplicité grandiose de ces 
antiques sans en déranger la beauté, travail patient, ingrat en 
apparence, du laveur d'or au profit des autres I Mais qui se 
connaîtrait mieux en or pur que celui qui porte en lui une 
mine féconde ?... » 

George Sand : extrait du Temps du 3i juillet 1872. 

<( Faux chef-d'œuvre ! » « Aussi peu grec que possible, 
noir et triste, et, pour trancher le mot, assommant. » « Rien 
ne ressemble moins à Eschyle que cette pseudo-traduction. » 
« Celte mélopée appli(|uée à des scènes d'horreur était insup- 
portable. » « Ses Erynnies manquent de pathétique à un point 
qu'on ne saurait dire, le vers en est constamment tendu et 
violent. » a 11 y a parfois quelques morceaux qui portent. » 
{Les Enjnnies au théâtre d'Orange. Sarcey : Temps du 
5 août iS(j7.) 



468 I.ECONTE DE LISLE 

« La personnalité de l'auteur des Poèmes Barbares a 
empêché Euripide de se produire exactement, tel qu'il fut et 
voulut être dans cette œuvre particulière. 

«... L. de Lisle a certainement créé une œuvre d'une 
beauté nouvelle, d'une beauté autre, par ses vers qui ont tour 
à tour la blancheur du marbre et la sonorité du bronze. Mais, 
cette beauté constatée et admirée, il faut bien dire que le 
poète français a, non seulement solennisé et durci le tragi- 
que grec, mais qu'il a en partie changé son esprit, supprimé 
la libre manifestation de son irrévérence et de son ironie. C'est 
là pourtant un aspect constaté par Racine, à deux reprises 
dans les notes écrites sur son exemplaire d'Euripide : il 
remarque avec raison qu'il arrive à son modèle de tourner le 
tragique en comique... 

Euripide a donné à Ion, jouet de la fatalité, une sorte de 
scepticisme résigné qui se retrouve pour ainsi dire enseveli 
sous la pompe des vers de Leconte de Lisle ., Nous n'avons 
pas eu la sensation du naturel et vivace génie grec, qui existe 
pourtant dans la littérature comme dans la statuaire, et que 
l'on s'obstine à vouloir dissimuler, ou, tout au moins, à chan- 
ger en « style » grec. (Gustave GefFroy : Rev. encijcl . 1897.) 

Leconte de Lisle bibliothécaire. 

((,.. Comment 1 Les livres étaient soignés, catalogués, dis- 
tribués par Leconte de Lisle ! Mais jamais, au grand jamais, 
il ne daigna s'y occuper. Il faut voir de quel front et de quel 
monocle il recevait des sénateurs assez impudents pour lui 
demander un trimestre de 1' «Officiel » ou un répertoire juri- 
dique. C'est fâcheux que des législateurs, s'ils veulent s'ins- 
truire, ne trouvent pas les instruments convenables. Et puis, 
le pire, c'est que Leconte de Lisle perdait son temps. « Voilà 
un admirable poète que l'on veut aider, et pour trois mille 
francs par an, on l'oblige, dix mois par année, à venir tous 
les jours, de une heure à six, bâiller dans un bureau où il ne 
sert de rien ! Anatole France, infiniment plus subtil, faisait 
l'école buissonnière, et de l'Arc de Triomphe au Luxembourg 
s'oubliait avec les bouquinistes du quai. Mais que d'ennuis 
il en avait ! 

(c Tout cela est évidemment absurde. Si je ne m'abuse, le 



APPENDICES 4C9 

Sénat, à cette époque-là, jouissait de cinq bibliothécaires au 
moins, parmi lesquels je me rappelle Leconle de Lisie, Ana- 
tole France, Louis Ratisbonne, Charles Kdrnond, soil quatre 
littérateurs, et un jeune chartiste très compétent, M. Salo- 
mon, je crois, qui, selon ses illustres collèjjues, faisait seul 
toute leur besosfne. Eh bien 1 si les questeurs du Sénat vou- 
laient bien sortir de la niaise et raide lojçique, s'ils se lais- 
saient g-uider par une raison plus généreuse, ils décideraient 
de g-arder ce qu'il y a de bon dans celte tradition et ils insti- 
tueraient des bibliothécaires honoraires : deux poètes, deux 
pensionnés à qui il serait à peu près interdit de pénétrer au 
Luxembourg, sinon le i*r janvier, pour saluer le président, 
et le 3o de chaque mois pour la formalité de la caisse. 

« Qu'en pense iVf. Albert Sorel et ne voudrait-il pas suggé- 
rer cette élégante solution dans les conseils du Sénat ? 

« Je me méfie que j'ai des lecteurs qui, tout en suivant cet 
article, maugréent : « Payer des poètes ! Donner trois mille 
francs, soit six mille, à des faux bibliothécaires ! Et qui est-ce 
qui fournira l'argent? C'est toujours moi, bon public! etc., etc.» 

« Nous sommes d'accord sur un point : il faut décourager 
les littérateurs. Mais, cela, on le fait excellemment. En pro- 
vince, notamment, dès qu'un jeune homme monire des dispo- 
sitions pour l'art où s'illustrèrent Hugo, Lamartine et Musset, 
on l'enveloppe tout de go des plus vigoureux ricanements, et 
l'on obtient, en général, le résultat que vous et moi nous 
souhaitons : l'enfant des Muses ne persiste que si vraiment il 
a une vocation plus forte que toutes les misères. Je*crois donc 
que la première partie du problème est assez convenablement 
solutionnée. On tue, chaque année, un nonibre considérable 
déjeunes littérateurs. Le public en doute, parce qu'il voit 
»me surabondance de journalistes, mais, sauf quelques excep- 
tions, le journaliste est un rédacteur analogue a ceux des 
ministères, ou encore aux employés à la correspondance 
dans les maisons de commerce. C'est un métier où l'on peut 
gagner honorablement sa vie, mais qui n'a rien à voir avec 
les choses d'art. « Experto crede Koberto. » 

a Le poète lyrique, le philosophe, le créateur, celui qui 
vient se placer à la suite des maîtres qui constituent la litté- 
rature française, est, en réalité, assez rare ; c'est un être 

28 



470 LECOMTE DE LISLE 

d'exception que toutes les conditions de la vie empêchent, et 
c'est un grand lutteur, puisque seuls persistent ceux qui ont 
un génie vigoureux, ardent à vivre, à s'affirmer. 

« Réjouissons-nous de celle tuerie. Cependant, on n'a pas 
tout fait pour la haute culture, en France, quand on a empê- 
ché les présomptueux et les débiles d'y collaborer. Si Leconte 
de Lisle et Anatole France, en dépit des plus ingénieux obs- 
tacles, ne veulent pas se décourager, il est sage, à un instant 
donné, d'abaisser les barrières et d'accepter les services que 
ces obstinés apportent au pays. 

« On a bien fait de pensionner Leconte de Lisle ; ce n'est 
pas à lui qu'on rendait le meilleur service, c'est à la nation. 
Je me tiens à examiner des chiffres : dans cinquante ans ses 
œuvres tomberont dans le domaine public, et les imprimeurs, 
les libraires, le commerce français en tireront des avantages 
infiniment supérieurs aux appointements additionnés que le 
Sénat lui a fournis. Au total, c'est l'écrivain qui aura été 
exploité. Avez-vous calculé la som.me qu'il faudrait verser à 
un Hugo, à un Balzac, si l'on voulait tenir compte de la plus- 
value commerciale qu'ils ont donnée aux industries du pa- 
pier? Et je néglige ceci que les écrivains sont le pain des 
professeurs. Et puis, enfin, il y a l'honneur, il y a la moralité 
générale. On ne plaint pas l'argent sacrifié pour créer des 
écoles, des chaires, des laboratoires, des missions : l'œuvre 
d'un véritable écrivain est le plus fécond et le moins coûteux 
des enseignements. 

« Quand je pense à ce que j'ai payé de cachets, depuis que 
j'existe, à des maîtres, pour mon baccalauréat, à des profes- 
seurs de violon, d'escrime, de natation, de gymnastique, et 
que je suis si parfaitement médiocre dans tous les arts où ils 
me guidaient, je suis confus de m'être inslruit graluitement 
auprès de Pascal, Rousseau, Chateaubriand et des autres, 
jusque Leconte de Lisle. Et la société entière est dans mon 
cas à leur endroit. Nous pourrions donc prendre nos précau- " 
lions et veiller à ce que notre génération (c'est-à-dire notre 
budget public) acquittât envers les plus illustres penseurs et 
artistes nos contemporains les services qu'ils se préparent à 
rendre à nos fils et petits-fils.... » 

Maurice Barrés : Journal . 



APPENDICES 4?! 

la Plume nyant invilé les poètes à élire un 

Prince des poètes » digoe de succéder à Leconte de Lisie, 
ouis Ménard répondit : 

« ... Je crois devoir expliquer mon vote comme à la Cham- 
;:'e des Députés : Considérant que la polémique des journaux 
«luotidiens est la forme littéraire la plus utile, la plus popu- 
laire et la mieux adaptée aux besoins intellectuels de notre 

mque, moi, membre de la classe dirijçeante (section des let- 
.res), je dési-tçne comme le plus digne candidat au fauteuil 
académique de Leconte de Lisle le citoyen Henri Kochefort ! » 

* 

(c Leconte de Lisle, railleur à froid, amer et mordant d'une 
dent « phorkyade » pour faire un emprunt à ce Goethe, le seul 
de ses congénères à lui comparer sans diminution pour l'ob- 
jectivité mag^istrale du poète français. » 

Paul Vkrlaine :- les Mémoires (Van venf. Du Parnasse 
contemporain. 

« Ses vers se dressent avec un tel éclat que les hexamètres 
d'Hugo même semblent en comparaison mornes et sourds. » 
J. K. HuYSMANs : A rebours. 



BIBLIOGRAPHIE (l) 

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■AaBEY d'Aorbvilly ; 

I \' Tne crrande partie de ces renscijsrnemcnls a été donnée par 

■ Horis. — Voirdem^mc : la Plume : Le Coni^rès des poè- 

/(. — Temps du i3 nov. 1884. — Chronique de Paris 

. ^ , i 1893. — Revus Encyclopédique, if) août 189/» et de 

in i8(j5 (sur Heredia). — Mercure, XI, 5ù, et XII, 58. — Revue 
unche, Xn, 54, et janvier 1896. — Revue d'art dramatique, 
XXV. 207. —Nouvelle Revue, Sa-S^O et 89-610. — Revue des 
>'uv Jfondes, iSjuin 1860. —Revue bleue, 21 août 1881 et 37 mai 
■' ^" ' '■ '•' Këunion. 



472 LEGONTE DE LISLE 

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let 1894 ; — Amori dolori sacrum. 

LÉON Bauuagand : Souvenirs personnels. Revue bleue, 1894. 

G. Bastard : Souvenirs personnels. Revue bleue, i4 décem- 
bre 1896. 

Camille Bellaigue : Sur les Erynnies. Revue des Deux- 
Mondes, 1892. 

Emile Bergerat : En province^ article du Journal de juillet 
ou août 1894. 

G. Boissier: Discours aux funérailles. 

LÉON Bourgeois : Discours à l'inaug-uration de la statue. 

Paul Bourget : Nouveaux essais de psycholoyie. 

Ferdinand Bruneiière : U Evolution de la poésie lyrique, 
t. II; — Nouveaux essais; — Réponse au discours de 
Houssaye à l'Académie française; — Manuel de littérature. 

Jules Breton: Souvenirs personnels . Revue bleue, 5 octobre 
1895. — Sonnet dans le Gaulois. 

Fernand Calmettes : Leconte dehisle et sesamis. 

Cautel : Revue hebdomadaire, ii4. 

Géard : sur les Erynnies. Echo de la semaine, 7 avril 1889. 

F. Coppée: article du Journal, juillet 1894. 

Cuvillier-Fleury : Etudes historiques et littéraires, t. II. 

Gaston Desghamps : La Vie et les livres^ tome II. 

J. Desgraules : article dans les Essais en 1905. 

Desprez : Evolution naturaliste. 

Jean Dornis : Leconte de Liste intime. Revue des Deux- 
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Al. Dumas fils : Réponse au discours de Leconte de Lisle à 
l'Académie française. 

Etienne: sur les Erynnies. Revue des Deux-Mondes, 1 5 jan- 
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Ch. Formentin : Leconte de Lisle bibliothécaire. Fig-aro, 
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Marcel Fouquier : Projils et portraits. 

Anatole France: Vie littéraire, t. II. 

Maxime Gaucher: Sur Euripide. Revue bleue, i885. 

Théophile Gautier : Histoire du romantisme. 

B. GuiNAUDEAu : Leconte de Lisle critique dans l'Aurore ; 
préface aux Premières poésies de Leconte de Lisle. 



APPENDICES 4 78 

GuYAu : VArt au point de vue sociologique. 

Haraucourt: Poème dans le Gaulois. 

José Maria de Heredia : Discours aux funérailles. 

Hervé de Kérohvnt : article du Soleil, juillet 1894. 

Henri Houssaye : Discours de réception à l'Académie fran- 
çaise. 

Clovis Hugues: Matin du 21 juillet 1894. 

Jules Huret : Enquête sur révolution littéraire. 

Gustave Lanson : Histoire de la littérature française. 

Gustave Larroumet : Sur les Erynnies. R. des cours et con- 
férences 

Jules Lemaitre : Contemporains, t. II ; — Impressions de 
théâtre {sur VApollonide). 

Hugues Le Roux: La Dernière mase,dans le Journal de juil- 
let 1894. 

Pierre Louys : Sonnet dans le Journal du 1 1 juillet 1898. 

Albert M agnin: Discours à la distribution «des prix du Lycée 
Leconte de Lisle, 1904. 

Guy de Maupassant : Sur Veau, 

Louis Ménard : dans la Critique philosophique, 3o avril 1887. 

Catulle Mendès : dans le Journal, 4 août 1897 et juillet 1894. 

V/ctor-Emjle Miciielet : article dans Revue contemporaine, 
février 1886. 

Octave Mirbeau : Sur Franz Servais. Le Journal, 21 janvier 
1901. 

Paul Monceaux : Revue bleue, 8 juin 1895. 

Robert de Montesquiou : article du Gaulois du 18 juillet 
1894; — Les Autels privilégiés. 

Charles Morice : La Littérature de tout à l'heure, 

J. P. — La jeunesse de Leccnle de Lisle. Revue bleue, 
10 juillet 1897. 

P. Quillard : article au Mercure. 

Henri de Régnier : Revue blanche, 

L. X. de Ricard : Les Petits mémoires d'un Parnassien 
dans le Petit Temps, i3 novembre, 17 novembre, 3 décembre, 
G décembre 1898, 1, 2,4, 5 juillet 1899, 9 septembre 1900; 
— les //aines de Leconte de Lisle, dans les Droits de 
l'homme du i3 août 1898. 

Sainte-Beuve : Lundis, l. V. 

28. 



474 LECONTE DE LISLE 

David Sauvageot : Le Réalisme et le naturalisme. 

Maurice Spronck : Artistes littéraires . 

Jules Tellier : Nos poètes. 

Louis Tiergelin : Bretins de lettres. 

Tisseur : Aa hasard de la pensée. 

P. Verlaine : Souvenirs dans le Journal ^]m\\Q{ iBg'j. 

T. de Wyzewa : R. indépendante. 



DOCUMENTS POUR UNE ICONOGRAPHIE 

Portraits de Sobbé-DewaI, J. Blanche, Benjamin Constant, 
bustes de Moulin, statue dePuechdans le jardin du Luxem- 
bourg". 

Dessins de Félix Régamey (dans le y¥rtif m, juillet i894),Vallot- 
ton (dans le Chasseur de Chevelures de mai 1894), Pierre 
Hepp (dans les Essais de igoS). 



POÈMES MIS EN MUSIQUE (l) 

Pierre de Bréville : La Tête de Kenmarch. 
E. Chausson: Chœur à' Hélène, Là Cigale^ Nannij, Le Coli- 
bri, Hymne védique. 
DupARG : Phidylé. 

Fauré : Lydia, Nell, Les Roses d*Ispahan, La Rose. 
H. Lusz : Le Cœur de Hialmar. 
Massenet : Les Erynnies. 
Paladilhe : ...? 
Franz Servais : VApollonide. 

(i) Nous serions très reconnaissants à ceux qui voudraient bien 
compléter ces diverses contributions à une Bibliographie. 



TABLE 



vv\NT-pr\OPO'= 



CHAPITRE PREMIER 

L'r;NFAN<:!. dans.l'îL^ <) 

Les horizons de Tîle. — Le père et l'éducalion répi!- 
blicaine. — Les lectures. — Les camarades. — 
Le désir de la France. — La sentimentalité créole: 
les mélancolies et ses premières romances ; le f^-oût 
de la musique. — Une ville morte des Tropiques : 
Saint- Paul. — Les premiers sentiments d'amour 
et d'amitié. 

CHAPITRE II 
i.i: vovAGE 5o 

Le voya«2:e. — Le Cap. — Ses premières lettres. — 
Une Hollandaise. — La volupté créole, le goût du 
bonheur et le sentiment de l'amour. — Sainte-Hé- 
lène et Napoléon. — Le civisme. 

CHAPITRE III 

vi-.w.. ..-..., , ,à, i:S BRETAGNE 65 

L'oncle et les notables de Dinan. — La correspon- 
dance avec Rouffet. — U Annuaire Dinanais. — 
La beauté déjeunes Antillaises. — Rennes : le bac- 
calauréat et l'Ecole de Droit. — Le théâtre et le 
Romantisme. — Pessimisme combatif. — Les 
joies de la libre-pensée et Tamour platonique. - - 



476 TABLE 

Mobilité du caractère. — Chas(e sensualité. 
Les piojets de premier livre. — Les déboires. 

CHAPITRE IV 

LES DÉBUTS DANS LA LITTERATURE 



io5 



La revue de province : La Variété. — Ses idées 
unitaires de l'Art. — Esquisses de littérature com- 
parée : Angleterre, Allemagne, Italie et France. 
-^Le modernisme et la poésie spontanée. — Ses 
jugements sur les écrivaios contemporains et l'in- 
fluence de George Sand. — « Le contact social ». 
-^La science. 

CHAPITRK V 

-LES IDÉES PHILOSOPHIQUES ET SOCIALES I27 

,^econte de Lisle et le catholicisme. — Conception 
communiste de Dieu : la religion est un art. — 
Les idées républicaines en Bretagne. — Les dif- 
ficultés avec le milieu. — Le départ et les voya- 
ges au long cours. 

CHAPITRE VI 

LE RECUEILLEMENT AU PAYS NATAL l43 

Le retour à la Réunion. — Avocat à Saint-Denis. — 
Dissertation sur l'amitié. — Le danger de la soli- ; 
tude et de l'égoïsme. — Les joies réelles et Dieu.^ 
-*=^a ressource du souvenir. — Propositions de 
la Démocratie Pacifique. 

CHAPITRE VII 

PARIS ET LA FERVEUR REVOLUTIONNAIRE 168 

Collaboration à la presse phalanstérienne. — Les 
poèmes socialistes et son optimiste social : simul- 
tanéité de son culte du beau et de son inspiration 
socialiste ; les destinées de l'humanité. — Les 
nouvelles. — Les articles politiques et le lyrisme 
de 48. 



TABLE 477 

CHAPITRE VIII 

i848 209 

L'esclavage, — L'émancipation et ses effets. — La 
mission républicaine en Bretagne. — Les jour- 
nées de février : Baudelaire et Leconte de Lisle. — 
Les faits et les idées. — Les hommes : Proudhon 
et la tradition de 1789. — % Comment et pourquoi 
je suis socialiste. » — Son œuvre est une œuvre 
d'éducation. 

CHAPITRE IX 

l'œuvre révolutionnaire 262 

L'œuvre poétique et révolutionnaire : la haine du 
siècle ; pessimisme socialiste. — Anticatholicisme. 
— Préfaces et articles : la théorie de l'art pour 
l'art est anti-bourgeoise. — L'art éducateur. 



CHAPITRE X 



.^Primitivisme : la nature, la vie frugale, la femme et 
l'amour. — /^Hcllénisme : la chasteté; les vierges 
grecques; le travail et le jeu; les enfants et les 
vieillards; le patriotisme. — Hellénisme français 
optimiste et républicain. — L'évolution du senti- 
ment helléniste du xv'^ au xix» siècle et la tradition 
républicaine. — >/i^e rôle de Leconte de Lisle dans 
la littérature du second Empire. — La résurrec- 
tion du culte de la beauté : le sens historique et 
social de la beauté. 

CHAPITRE XI 

LA PROSE COMBATIVE 



La critique de la politique coloniale : l'impérialisme 
anglais et rhumanilarisme français; biographies 
de Dupleix, de Le Bourdonnais et de Lally-Tol- 
lendal. — La critique littéraire. — Les ennemis 
et l'attitude de la vie privée. — Le caractère. — 
L'influence de la science et le caractère scienti- 
fique de l'œuvre. — L'autorité sur les disciples. 



27/1 



31'?' 



478 



CHAPITRE XII 
[870-1871 3/iO 

Le Sacre de Paris. — Le patriotisme intellectuel. — 
Sympathie avec Paris : Lettres du siège. — Le 
Gouvernement provisoire et la Commune. — La 
pension. 



CHAPITRE XIII 

LE « TESTAMENT POLITIQUE )) DU POETE. . . 



363 



\J Histoire populaire delà Révolution française et 
l'instruction civique. — Le Catéchisme républi- 
cain. — VHistoire du christianisme. — Impor- 
tance de ces brochures et interpellation à leur 
sujet à la Chambre. — Le Sénat. — L'Académie 
française. — Les dernières années. 

CHAPITRE XIV 
l'île et l'homme 4^5 

L'histoire poétique de l'île. — Les préjugés sur les 
créoles. — La place de Bourbon dans l'œuvre. — 
La qualité du souvenir. — Le goût de la jeunesse, 

CHAPITRE XV 

l'île et l'homme (suite) 43^ 

Complexité de la nature des Mascareignes. — Res- 
semblance avec la Grèce. — Avec l'Inde. — L'exac- 
titude des descriptions : nouvelles et poèmes. 

CONCLUSION 452 

Le Génie humain. — La tradition de l'exotisme en 
France. — Le génie colonial. 

APPENDICES 45y 



ACHEVE D'IMPRIMER 

le (rente janvier mil neuf cent six 

PAR 

BLAIS ET ROY 

\ l'OlTlEUS 

pour le 
MERCVRE 

FRANCE 



-f^y^""^ 



-ik. 



,^ 



PQ 
2333 
U 
1906 



Leblond, Marlus 

Leconte de Lisle 2. éd 



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